‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 3 sur 63 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

A Monsieur le duc de .W^"'*",

G E N fc V R.

Nous avons tous été, mon cher Duc, vaincus avec ITtalie. Nous, qui n'avons pas causé ses désastres, qui n'avons pas monté les degrés de la fortune à mesure que l'Italie descendait, nous n'avons certes . pas encouru la tache de ceux qui ne savent ni combattre, ni supporter l'adversité avec courage : cette Italie, que l'étranger aimait sans la connaître et qu'il connaît à présent sans l'aimer, a vu succéder aux enivrements les doutes, puis les regrets, et enfin les remords. Elle porte maintenant les yeux vers son passé , pour les détourner des inquiétudes de l'avenir.

Et c'est dans le moment où ces scandales d'anarchie et d'impuissance font désavouer le royaume d'Italie par toute l'Europe que nous devons rester sur la brèche. Nous devons dévoiler, tête nue et visage découvert, ces longues impostures qui ont troublé la conscience, absous les forfaits, souillé l'innocence. Ce sera du dévouement, ce sera de la foi ; ce sera aussi de la politique, mais patriotique et généreuse.

Cependant il faut être calmes au milieu des événements. Il faut ne nous écarter jamais de cette voie de prudence et de modération que nous avons toujours suivie.

Elle est bien difficile à garder, il est vrai, parfois périlleuse dans des temps de troubles politiques. Les sacrifices sont très-souvent payés par l'ingratitude et les efforts découragés par les dégoûts.

Mais nous sommes, depuis longtemps, aguerris contre les insultes et les calomnies vulgaires, qui sont la récompense presque habituelle des hommes de cœur et de devoir dans la vie publique.

Nous ne devons tourner nos efforts que contre ceux qui se plaisent à calomnier les vaincus. Nous devons montrer que la Monarchie napolitaine est tombée avec honneur, comme tombent toutes les causes destinées à se relever. Déjà la conscience publique sent le besoin de redresser ses jugements et de réhabiliter les martyrs. J'applaudis donc au travail historique dont vous vous occupez sur les cinq monarchies Italiennes. Un jourThistoire, mieux éclairée, ne viendra pas confirmer contre notre pays les jugements injustes et dédaigneux de Foppression. Et je ne saurais jamais assez vous encourager à poursuivre votre noble entreprise de soustraire notre pays à cette grande conspiraton contre la vérité, comme on a qualifié Thistoire des trois derniers siècles. L'histoire, quoiqu'en dise Cicéron, n'apprend rien à personne, et les peuples feront toujours les mêmes fautes. Mais qu'il nous suffise de venger la vérité des faits et l'honnôur de notre patrie.

8'armer de la puissance des faits, dénoncer les erifnes, veng^ Thonneur national, c'est constater encore IHmpossibilité de l'unité do ritalie. Dire tout ce qu'on a fait, tout ce que nous avons vu, et qui a passé jusqu'à présent comme passent de vains et funestes songes, c'est montrer quel est le goulA^e dans lequel on s'est efforce 4a jetter des nationalités jalouses ; des nationalités où tout est opposé : les doctrines, les vœux du patriotisme, les conviotions de la foi* Cette impossibilité, nous l'avions annoncée d'avance. Le fait maintenant le démMtre. ^

Je n'aime pas l'histoire implacable. L'impartialité est nn devoir, surtout envoies ses adversaires. Je le sens dans le moment mâme éù je déplope les terribles fléaux déchaînés sur eette terre si noMe et si tounnientée, qui fut notre berceau, et où des objets bien ofaers à mon cœiir oroissent languissamment à l'ombre de mott malheur. Il y a des devoirs de justice qu'un historien ne saurait perdre de vue. Aussi la sévérité de mon Jugement ne s'etercera jamais sans répugnance, et bien moins encore sera--t^elte arbitraire.

Ma naissance me jeta dans cette classe qui dut, au oommenGement du siècle et pour dix ans, cacher ses titms et sâ misère. Sortant à peine de l'enfAnoe, mon éducatiar^ iQilitaire ii^e eonfoqdil ayef les

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étrangers et me prédisposa à glorifier les triomphes belliqueux qui remuent si vivement la fibre juvénile.

Mais la Restauration fut l'heure du réveil de mon esprit, de mon enthousiasme pour les lettres , de l'hymne intérieur de ma vie. L'expérience m'a appris à respecter toutes les convictions profondes. Et maintenant que les nobles souvenirs du passé sont les seuls bonheurs de ma vieillesse, et les seuls soulagements de l'exil, je ne me sens pas changé. Je suis comme le voyageur qui s'arrête involontairement pour contempler les scènes qu'il a laissées derrière lui. Tacite nous a dit pourquoi la détraction est la tentation perpétuelle de l'historien. Mais nous , nous pouvons nous placer en présence de l'avenir, aimer l'impartiale sévérité qui exclut toute servilité et repousse toute connivence. L'historien ne relève que de sa conscience. Il n'a d'autre juge que Dieu et le sentiment public : ce n'est pas notre faute si, cherchant des leçons dans les faits contemporains, nous y trouvons, hélas ! tant de titres d'accusation.

Nous avons assez de tableaux navrants à présenter, et il est bien triste de se voir si souvent arrêté par la nécessité de flétrir ce qui est inexcusable. Or, plus notre patrie nous est chère, plus notre langage doit être ferme, plus nos protestations et nos avertissements doivent être persévérants.

Du passé, mon cher Duc, tirons des leçons, non des exemples. Nous rencontrerons bien des inimitiés, nous exciterons bien des colères, mais c'est une fatalité. Ce n'est pas nous qui nous sommes fait cette position. Pour moi, j'ai été toujours convaincu que rarement l'homme politique vit content et meurt tranquille. Que doil-il être lorsque des partis contraires sont là pour rugir à chaque instant ? Mais il ne faut pas fléchir. S'il y a des douleurs dans les choses qu'on peut dire, il y en aurait davantage dans celles sur lesquelles il faudrait se taire. Fiers de nous trouver où nous sommes et de n'être pas de ceux qui triomphent de cette agonie de l'Italie du présent, disons la vérité pour l'Italie de l'avenir. Puissent nos pages faire haïr la tyrannie, de quelque part qu'elle vienne, et aimer les gouvernements modérés et justes. Que l'aspect de nos maux puisse consoler nos neveux de tous ceux qu'ils pourront avoir à souffrir !

Home, le 15 mai 1865.

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