LETTRE XXI
A Monsieur le Général ^^'^j
PARIS
Il n'y a pas encore d'effectif réglé dans l'armée italienne, mais on n'admet presque pas d'autre cause de libération que l'impossibi- ' lité physique de servir. L'exemption exige 3,300 francs, de sorte que très-peu de jeunes gens échappent à la conscription. Et cependant on a encore inventé cette mesure si odieuse au sentiment chrétien, si contraire à la loi de l'Église, si opposée à toutes les législations, même à celles qui sont les moins favorables au catholicisme, l'enrôlement des clercs.
Aussi le service est-il en horreur. Le nombre des réfractaires est incroyable. On en compte, selon le ministre, 69,042. En Sicile, c'est presque le 57 pour cent, ou le 45, suivant le général Bixio. La proportion est de 37 dans les provinces de terre ferme, et de 40 dans les Marches. La seule ville de Palerme en avait plus de quatre mille.
La désertion est aussi épouvantable. Les déserteurs, selon les tableaux officiels, s'élevaient dernièrement au chiffre de 46,225 (i). En 1865, quatre mille, tous Napolitains, passaient de la Lombardie dans l'état de Venise. Il y en eut même qui osèrent franchir les Alpes à pied, pour se réfugier en France ou eh Suisse. Ce qui arrive
(1) Le mal a empiré depuis 1865. D'après le rapport tout récent du général délia Torre, du 1« Octobre 1866 au 30 Septembre 1868 il y eut 10,133 déserteurs; mais après l'amnistie combien étaient-ils\ et combien en reste-t-il encore? Ceux qui désertèrent dans la même période furent au nombre de 5,514, dont 169 se suicidèrent, «t cinq mille dix-huit furent condamnés à la réclusion.
journellement, c'est que les déserteurs se hasardent à traverser Tltalie dans toute sa longueur pour se rendre à Rome. Ils désertent de Pignerol, de Fenestrelle, de Cuneo, et ilg n'échappent aux dangers de la route que par Tassistance des paysans des Romagnes et de la Toscane. On en cite quatre qui rôdèrent égarés plusieurs jours aux environs de Pise. Il y en a qui, de la Sicile, se jettent en Afrique au moyen de frêles embarcations. Un sous-offlcier qui avait subi quatre ans de prison pour désertion, profita du premier jour de sa libération pour déserter encore de Uvourne et se rendre dans l'État pontifical. Ces déserteurs arrivent à Rome les vêtements en lambeaux, accablés de fatigues, moDiraot de tàim, U9i% on les occupe aussitôt à bâtir des casernes, à ouvrir des routes, et ils se montrent joyeux et
reconnaissants. Ils se sentent auprès du roi.
Ces (iésertions menaçant de s'accroître de plus en plus, le ministre de la guerre a demandé au Parlement la prolongation des lois exceptioonelles de ^B%i, Bientôt il surii racoun»» C(mim tlar»» à la garde natioode pour surveiller Tarméa de ligne.
Sous la monarchie légitime^ Général, depuis longtemps Tarméd napolitaine n'avait presque plus de déserteurs. Sur seize mille hem; mes réunis dans les Abruzzes, en iS59, malgré toutes les séduetions de U réiroiutida, on ne compta que troiij désertions ; et encore les trois hommes se présentèrent quelques jours après. Depuis le corn* mencement de la révolution en Sicile, jusqu'à la retraite sur le Vol- Curne, on dépit de l'axempls donné par la légion étrangère, et plus tard par quelques officiers napolitains, il n'y eut pas non plus de dé* sertions. Les débandés des Calabres, eux-^-mêmes, à travers mille dangers et en proie aux plus grandes souffrances, rejoignirent peu à peu leurs drapeaux. Le 4*' de ligne, dissous après la capitulation de Villa San Giovanni, en Août 4860, était déjà, en Septembre, complètement réfcnrmé, avec les mêmes soldats, dans les murs de Gaète.
Et ce n'est pas seulanent par les désertions qu'on voit la répugnance des Napolitains. Dans tous les temps les volontaires avaient été nombreux dans l'armée. Vers le milieu de 4848, il s'en présenta plus de cinq mille, Ils furent plus nombreux encore en 1859, quand la guerre eut éclaté en Italie. £t maintenant, en quatre ans, dans la ville si populeuse de Naples, qui a tant d'ouvriers jetés sur le pavé, l'armée italienne n'en a recruté, d'après leg tableaux officiels,
que quatorze, et pas un seul dans les provinces ! Quand ce ne serait pas par répugnance nationale, on serait naturellement peu porté à ce sacrifice de onze années, les plus belles de la vie, pour aller se soumettre, dans les lugubres casernes du Piémont, à une discipline d'une implacable sévérité.
A la tsibune de Florence, quand on parle de Tarmée italienne, on a coutume de faire sonner bien haut ses triomphes prochains ; mais c'est qu'on veut cacher la triste vérité à TEurope ; autrement il faudrait avouer officiellement la faiblesse du nouvel État. Hais on connaît parfaitement à l'étranger, les éléments disparates dont Tarmée italienne est composée. On sait que les cent vingt mille hommes qui occupent le royaume des Deux-Siciles sont démoralisés par ce qu'on appelle le brigandage, qui renaît sans cesse de ses cendres. On n'ignore pas davantage la force de l'élément garibaldien, et les corruptions du mazzinisme. Lors du second débarquement deGaribaldi en Sicile, vingt-six officiers et plusieurs sous-officiers refusèrent de se battre. Après Aspromonte il fallut les juger et les condamner. On en est donc encore i se demander ce qui serait advenu, si Garibaldi se fût emparé de Naples.
On ne compte pas beaucoup sur les talents des généraux et des chefs de corps. La plupart de ceux-là même qui ont fait la guerre ne s'y sont trouvés que dans des grades subalternes. On ne compte même plus sur la vigueur de la discipline, depuis qu'on à lâché le frein à l'arbitraire. Il ne saurait plus y avoir de discipline dans une armée à laquelle on a permis les violences de tout genre ; et lorsque dans le royaume des Deux-Siciles la vie et la propriété, depuis quatre ans révolus, dépendent du caprice d'un soudard ivre et en colère. Partout il y a des commandants qui se permettent de faire des lois menaçant de peines sévères et le plus souvent de la mort. Ce sont des chefs^de détachements qui, au gré de leur arbitraire, proclament l'état de siège. Ce sont des officiers supérieurs qui exigent des autorités judiciaires l'impunité des soldats coupables de meurtre, ou qui les absolvent pleinement d'eux-mêmes et de leur autorité privée. La conscription peut aujourd'hui s'appeler doublement l'impôt du sang. On l'a exécutée avec des tortures à faire frémir. On a fait marcher partout des soldats pour assiéger des villes. Là un commandant bloque une localité et laisse les habitants mourir de soif jusqu'à ce qu'ils amènent d'eux-mêmes les conscrits. Ici un simple officier brûle une
maison de campagne avec ceux qui y résident, parce qu'on ne lui a pas ouvert la porte.
Ces étrangers ne sont que des oppresseurs devant lesquels les meilleures raisons sont mauvaises, et le patriotisme même est un crime. Dans les villes, ce sont des ofSciers, ce sont des carabiniers qui frappent à coups de bâton ceux qui doutent de Tunité. Ce sont des militaires qui, tantôt battent, de gaité de cœur, les gardes nationaux, tantôt chassent du théâtre des citoyens inoffensifs, ou qui soufflètent des parents, des curés, lorsque les uns essaient de défendre leur honneur outragé, ou que les autres veulent s'opposer à de criants scandales. Partout à la recherche d'un réfractaire, ils arrêtent des maires, emprisonnent des conseillers municipaux , extorquent de l'argent, ou exigent des indemnités. Bien des officiers, trop- lâches pour manier l'épée du soldat, emploient fièrement la hache du bourreau. Et même cette hache, oa la traîne dans la boue.
Dans les campagnes du royaume de Naples, les officiers, et parfois de simples sous-officiers, ont fait fusiller, hacher à coups de sabre, par douzaines, des laboureurs et même des prisonniers. On a brûlé des chaumières, incendié des hameaux. Ces militaires, indignes d'un tel nom, sont impassibles, comme jadis les instruments de torture. Or, la discipline peut-elle exister quand on laisse commander la force brutale, et quand dans une armée la justice n'est plus qu'un mot?
Aussi, Général, tandis que le Piémont, en i 848, avec une armée de moins de cinquante mille hommes, osa attaquer les Autrichiens, le royaume italien, avec son armée quadruplée, ne l'oserait plus aujourd'hui. C'est quïl sent le sol mal assuré sous ses pieds ; c'est qu'il sait bien que l'armée italienne n'a pas en elle-même cette force intime, ce lien moral que lui donnerait la conscience d'une bonne cause.
Rome, le 2 Février 1865.