‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 22 sur 63 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

A Monsieur le Général **"*",

PARIS

La révolution, depuis bientôt cinq ans révolus, a fait partout le vide pour commencer la ruine des princes et aboutir au malheur des nations. L'armée italienne, armée hybride, rongée au cœur par les divisions nationales et politiques, par le mécontentement et Tindiscipline, manque de tous points d'appui. On n'a rien fait pour lui donner ou pour compléter son matériel. On a abusé, même en cela, de la crédulité des peuples. On a fait une exhibition de la flotte à Naples, tandis qu'elle était mal équipée et dépourvue d'artillerie. On n'improvise pas, en effet, des escadres. On a étalé, dans une revue à Milan^ trois cents pièces de canon, mais on n'avait pas de chevaux pour dix batteries. On cherche à en imposer ; car on sent qu'après avoir armé des hommes, on n'a pas une armée ; on veut cacher cette vérité aux yeux du monde ; mais déjà on entend des cris de détresse. Le général Bixio , chef d'origine garibaldienne, a déclaré lui-même qu'il ne pressentait que des désastres.

On est donc arrivé au point où l'on dit le mal, où on le signale, mais où l'on ne peut plus le guérir. Récemment encore le ministre de la Guerre a invité, par une circulaire, les officiers et les soldats de la gendarmerie à serrer leurs rangs, à ne pas déserter le drapeau national. Il a fait interroger les officiers qui auraient désiré la disponibilité ; mais les demandes lui sont arrivées en si grand nombre, qu'il vient de s'en plaindre aux chefs de corps.

Cependant cette nouvelle puissance italienne est condamnée, par son origine, à céder à des inspirations belliqueuses. C'est sa fatalité, soit qu'elle reste la complice naturelle des projets de la révolution,

soit qu'elle obéisse aux exigences de ses voisins. Avec la première, elle veut monter au Capitole , même par le chemin des gémonies ; avec les autres, elle pourrait voir se renouveler ces guerres qui l'amenèrent jadis sur le Tage, sur la Vistule et jusqu'à la Moskowa.

D'autre part, l'unité italienne a besoin d'une armée nombreuse pour contenir toutes ses villes déshéritées de leur prospérité, de leur indépendance. C'est une telle armée qui fait croire encore à ce faisceau de différents Etats ayant leurs traditions historiques, leurs capitales naguère brillantes de luxe, d'arts et de plaisirs. Ne voulant pas renoncer à la gloire de leur passé, ces villes sont condamnées à s'incliner devant la terreur. L'unité ne peut les contenir que par des légions de strelitz. Ces légions, devant lesquelles tremble l'abaissement des caractères, forment seules la cohésion de l'Italie moderne*

Mais qu'adviendrait-il le jour où ces mêmes légions s'apercevraient que ce sont elles qui disposent des destinées de la Péninsule? Ce nouvel empire Romain serait volé, vendu, bouleversé encore par des Prétoriens. Ils serviraient d'appui aux convoitises de la tyrannie ou à l'insolence des factions. Alors l'Italie en sera peut-être réduite B porter envie à l'Amérique méridionale ; personne ne se croira plus la mission et la force de détourner les périls d'une domination de soudards. Et les Prétoriens pourront, dans un jour donné, renier au même degré la cruauté, la luxure, la bassesse et le ridicule. Nul ne doute, et le gouvernement moins que tout autre, que l'armée porte en elle-même ses germes de dissolution. Mais dût-elle disparaître devant des ennemis extérieurs, elle aura servi efficacement à comprimer les ennemis du dedans. Si elle n'est pas Tépée quî protège, elle est le sabre qui opprime, et cela suffit. A Naples surtout, comment se soustraire à l'arbitraire tyrannique de ccsreïtres de l'unité Italienne?

Le gouvernement, au milieu de ses inquiétudes incessantes, ne peut plus être ramené à de sages réflexions. Il voit qu'il a brûlé ses vaisseaux. Il tourne et il s'use dans un cercle vicieux. Il n'a plus le choix de la paix ou de la guerre. On lui crie d'un côté de désarmer -, d'autre part, la révolution lui commande de marcher. La situation de l'Europe et du royaume des Deux-Siciles ne lui permettent pas de diminuer l'effectif militaire, tandis que la pénurie des finances ne lui laisse pas la possibilité de l'entretenir. La guerre civile, les mesures de rigueur, les soupçons, la justice asservie, ne sont pas faits

pour accroître les ressources financières. Une armée solide ne s'improvise pas, et le Trésor ne peut solder une armée nombreuse sans paralyser l'essor de la fortune publique. La Légitimité pouvait se dispenser de s'entourer d'appareils de défense ruineux et permanents; mais le régne de la force porte en lui son ver rongeur. De là l'indécision et la faiblesse.

C'est ainsi que tantôt on supprime les collèges militaires de Parme et de Florence^ tantôt on assigne au budget de l'armée sept millions de dépenses extraordinaires. Quatre millions sont destinés à en compléter l'armement; les fabriques de l'Italie et de la Belgique ne pourraient le fournir avant trois ans. Et néanmoins on préfère les fabriques étrangères à celles de Brescia et de Naples, qui ont toujours joui d'une juste réputation. Qu'adviendra-t-il quand il faudra songer aux approvisionnements, et l'on n'a pu encore s'occuper de la forteresse et des armements de la place de Capcue, et celle de Gaëte est dans le même état de délabrement où la laissèrent les assiégés de i86i ? Que sera-ce donc quand on aura à se procurer les vingt mille chevaux nécessaires à la cavalerie .et à l'artillerie? Oui, avec du temps et de l'argent, cette armée pourra faire des progrès dans les manœuvres, l'armement en sera amélioré, mais jamais elle ne sera une armée compacte et solide.

Malgré tout, le gouvernement italien se jetterait dans la guerre, comme le marin qui désire la tempête pour sortir du calme qui le tient en panne, ou pour échapper à un courant qui le pousse sur les récifs; La révolution préférerait cette chance périlleuse à celle de voir s'écrouler, de lui-même, Téchafaudage de l'unité. Elle croira peut-être s'affermir par des nouveaux bouleversements ; mais elle sait qu'en attaquant la Vénétie elle se trouverait seule devant les aigles autrichiennes, et qu'en attaquant Rome, elle rencontrerait les aigles françaises, les unes et les autres douées de serres et d'un bec crochu. Néanmoins on parle toujours de l'armée italienne et de ses triomphes assurés. Les lauriers sortiront du sol, comme une tige fleurie qui s'élance des fentes d'un rocher. On grossit la voix, en parlant de vingt-cinq millions d'habitants, de leur intention inébranlable d'affronter les périls, tous les sacrifices... Mais on connaît partout en Europe la fable de la grenouille voulant imiter le bœuf.

Rome, 18 février 1865.

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