‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 23 sur 63 · LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

LETTRE XXIII

A Monsieur le Général ***,

PARIS

Custozza a été la Pharsale italienne. Et nous, qui pouvions espérer nous voir ouvrir les portes de notre patrie, nous-mêmes en avons été consternés. Notre orgueil national en a cruellement souffert, quoi que ce désastre fût prévu.

Tout le monde, en Europe, accuse en ce moment l'Italie et la valeur italienne. On leur reproche Custozza et Lissa, et Ton oublie que c'étaient les forces d'un Etat, né d'hier, qui se mesuraient avec celles d'un Empire de dix siècles. C'était une armée formée à la hâte, révolutionnairement, sans cohésion dans ses éléments, sans traditions, sans foi dans le succès. Les chefs et les soldats ne se connaissaient pas, ils n'avaient jamais fraternisé sur les champs de bataille. La patrie des uns n'était pas la patrie des autres. L'armée représentait la révolution et non pas l'Italie.

En Italie, comme partout ailleurs, on a commis la même erreur, celle de croire que les mêmes situations doivent produire les mêmes hommes et les mêmes résultats. On a vogué pendant six ans en plein Océan d'admiration. On évoquait les anciennes gloires de l'empire Latin ; on citait l'exemple de la France , de l'Espagne et même de la Grèce. Mais les aigles latines avaient plané sur un monde ou barbare ou corrompu. L'empire Romain était l'ouvrage de plusieurs siècles de luttes héroïques et d'une politique persévérante. La Grèce, de nos jours, ne se soutint pas par les souvenirs de Platée et de Marathon, mais par la vengeance et le désespoir. Elle avait à défendre sa vie et ses familles contre les cimeterres barbares et

contre les outrages infâmes des Musulmans» Quant à la France et à TEspagne, les partis avaient la conscience de leur force, la mémoire du passé, les grandeurs de Charles-Quint et celles de Louis XIV. Les Anglais de Cromwell allaient au combat en chantant des psaumes ; mais, la Bible d'une main et Tépée de l'autre, ils se battaient vaillamment à Marstonmoor et à Naseby . Les Français de 92 chantaient aussi leur Marseillaise, mais luttaient en xrais lions à Valmy et à Jemmapes. Et puis, il faut bien convenir que c'étaient surtout les vieilles phalanges, et non pas les volontaires seuls, qui firent ces prodiges de valeur d'oîi sortit une série de victoires. En Italie aussi, l'on s'était préparé à la guerre par des chants et des harangues. Les mêmes Démosthènes qui avaient poussé les Piémontais àNovare, envoyaient dernièrement les Italiens contre le quadrilatère. Mais Démosthènes qui avait excité sa patrie à la guerre contre Philippe, malgré les conseils de Phocion, fut le premier à jeter son bouclier à Chéronée.

N'accusez donc pas l'Italie de ces désastres. La véritable Italie n'est pas cette minorité insolente qui s'applaudit de ses faciles triomphes, mais la majorité opprimée sous une force brutale. Ceux qu'il faut accuser de tous ces désastres, ce sont les insensés qui s'agitent sur les tréteaux où ils sont montés comme d'obscurs saltimbanques. La vraie cause des malheurs de l'Italie, c'est qu'on ait voulu violenter sa nature et jeter dans le même moule tous les peuples qui la comiposcnt. Une sévère expérience prouve aujourd'hui que la gloire de l'Italie était précisément attachée à ses éléments fédératifs , à l'existence de toutes les cours éclairées qui, jadis, rivalisaient pour civiliser et fortifier les diverses parties de la Péninsule. L'Allemagne elle-même ne dut pas à une autre cause sa florissante Uttérature, sa profonde science et même l'émulation de courage qui la fit respecter de l'étranger. Il a suffi de petits souverains^ aimant les lettres et les arts et sachant aussi porter Tépée, pour créer et maintenir la grandeur de la race germanique. Dresde, Munich, Weimar, étaient comme Florence et Rome. Les princes de Saxe furent les Médicis de l'Allemagne ; les souverains de la Bavière pourraient être comparés à la maison d'Aragon, dans le royaume de Naples. Les Allemands ont-ils été moins vaillants pour être des peuples lettrés ? Remarquez, au contraire, que les merveilles d'art semées dans toute l'Allemagne ne se trouvent pas plus nombreuses à Berlin, qu'elles ne

-l'étaient à Turin. L'une n'a pas à se glorifier plus que l'autre de soû pasfé. L'une et l'autre ont pu s'approprier les Elats qui ont donné naissance aux grands hommes, mais elles en ont peu produit. La Prusse et le Piémont n'ont été que des Etats militaires. Mais Sparte, elle aussi) étendit .pour quelque temps sa domination sur Athènes. On ne doit pas plus mésestimer l'Italie qu'on ne jdoit admirer la Prusse qui) du reste, dans ce moment où elle triomphe, sait bien faire valoir ses faciles victoires.

Les malheurs actuels, les fautes, les crimes même de l'Italie, ne sauraient nous faire oublier ses splendeurs passées. Cette terre où la religion, les lettres, les arts, la saine philosophie, l'industrie, le commerce, ont brillé d'un si vif éclat, n'a rien perdu de son ancienne valeur ; nous ea appelons au témoignage de ceux^à mêmes qui sont tombés à Custozza, ou se sont ensevelis dans les eaux de Lissa. On ne peut pas arracher à l'Italie cette couronne qu'elle a portée de Dante à Manzoni, de Michel-Ange à Canova, de Giotto à Raphaël et à Agricola, de Marco-Polo à Belzoni, de Telesco à Galluppi et Rosmini. L'Italie est une mère à qui il est permis d'être fière de montrer ses glorieux enfants, associés à j amais à son immortalité. Des désastres militaires ? Mais quelle est la puissance d'Europe qui n'en a pas essuyé ? Louis XIY passa de Rocroy à Malplaquet, Napoléon, d'Austerlitz à Waterloo. Combien de batailles perdues par les puissances Allemandes I On s'émerveille, en ce moment, du triomphe des Prussiens , et l'on oublie qu'en 4806 le royaume de Frédéric 11 disparut en un jour de la carte.

Cependant la Prusse, qui est une puissance miliiaire par excellence, avait préparé de loin ses triomphes. Elle a toujours enU*etenu les aspirations belliqueuses que Frédéric II avait développées chez le peuple. Elle a complété son organisation militaire, perfectionné son système de défense, et, le jour arrivé, elle a ressuscité la question du commandement militaire de la Confédération qui s'agita en 4815. Elle vient de faire une campagne imprévue, prodigieuse ; elle vient de reconstituer le Saint-Empire à son profit.

Mais l'Italie unitaire, cet édifice construit en peu de jours avec des débris épars, qu'avait-elle fait pour attaquer l'Autriche ? Elle avait habillé quatre cent mille hommes en soldats, et leur avait donné un drapeau qu'ils ne connaissaient pas, ou qu'ils maudissaient. Elle avait armé des volontaires, rebut de la société, ramassés dans toutes

les villes et commandés par des officiers tirés des Ecoles de m édecine, de droit, et même des troupes de comédiens ambulants. Pour avoir la sécurité intérieure pendant la lutte, on avait exalté au dernier point les passions révolutionnaires. On avait laissé prendre le haut du pavé aux exaltés, on avait encouragé même Tinstitution des comités de salut public. On avait emprisonné, exilé, déporté la partie modérée de la nation. Le 93 italien déplorait déjà, peut-être, de n'avoir pas la sainte guillotine à sa disposition. Il menaçait, après le désastre, de faire un massacre à la manière des Septembriseurs.

Et tout cela n'a été que trop favorisé par l'abaissement général des esprits en Europe. Voyez quelle est l'apathie avec laquelle on observe, si tant est qu'on l'observe , le courant actuel ! L'opinion publique n'a pas même l'air de s'apercevoir que, sous couleur de progrés et de nationalité, on nous ramène à la barbarie. Avec le droit de conquête et l'absorption des États indépendants, on reconstitue cette antique division de races que la civilisation devait se proposer, au contraire, d'adoucir. A présent il y a des puissances qui s'étonnent des annexions prussiennes. Mais n'ont-elles pas toléré les annexions italiennes, exécutées avec la plus insigne mauvaise foi et en violation des traités ? Les droits des dynasties de Parme, de Modène, de Toscane, de Naples, étaient-ils moins légitimes et moins sacrés que ceux du Hanovre, de la Hesse et de Nassau ? Et le droit que le Piémont exerça à son profit, n'était-il pas le même que celui qui présida au partage de la Pologne ? Il n'y eut, de nos jours, que la conspiration et la révolution de plus. C'est maintenant le droit de dépouiller le voisin. Ainsi le Piémont a pris, la Prusse prend, la France et la Russie voudront bientôt prendre, et l'Autriche voudra reprendre. Théorie de l'équilibre I L'Europe passera encore par de dures épreuves. Sa robe sera déchirée, elle restera comme celle du curé Arlotto.

Che più non ha dcl primo drappo un dito (1).

(1) Qui n'a plus un pouce du premier drap.

RoMii, le JO juillet 186G.

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