‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 26 sur 63 · LETTRE XXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXVI

A Monsieur ***,

Le gouvernement unitaire a marche dans les dépenses, avec une progression effrayante.

Les dépenses italiennes,- en <860, étaient de 574 millions. Elles s'élevèrent à 643 au commencement de 1864, à 718 Tannée suivante, puisa 776, et à la fin de 1863 il y avait 507,21 1,U3fr. de dépenses qui n'avaient pas été couvertes. On a la minutieu^e attention de faire figurer aux budgets jusqu'aux centimes. C'est le gaspillage couronné par l'ineptie. Mais à quoi servent-ils ces budgets ? Il n'y a de liberté possible que pour les pays dont les comptes sont clairs et nets. Or, les budgets passent toujours sans obstacle, et on ne donne jamais de comptes . On a révélé naguère qu'un ministre, en peu de mois , avait dépensé 670,000 fr. qui n'étaient compris ni dans les dépenses ordinaires, ni dans les extraordinaires. Mystères que tout cela ! Et les autres ministres, pourquoi n'auraient-ils pas profité du même privilège? Le navire de l'Etat doit marcher. On se dit à l'oreille et tout bas, dans la salle du Parlement, qu'il y a quelqu'un qui a prétendu au remboursement de sept millions, avancés par lui pour la révolution de Sicile. Et on les a pris sur le budget de la marine. Les ministres, menacés perpétuellement d'apoplexie , se tournent toujours vers le peuple et semblent lui dire : obéis et meurs.

Ils en sont déjà réduits aux plus violents, aux plus injustes, comme aux plus mesquins expédients. La taxe mobilière, décrétée en Septembre 1864, doit être payée rétroactivement, à partir du 1*" Janvier. Des propriétaires, dans le royaume de Naples, ont été contraints de payer pour des troupeaux que la réaction leur avait détruits

quatre mois avant la loi. L'un d'eux avait souffert une véritable dévastation, car le troupeau qu'il avait acheté au gouvernement était la propriété particulière de François IL Or, le gouvernement, qui avait touché le prix de la vente, lui a demandé et a exigé le montant de l'impôt. On a soumis à l'impôt des employés qui avaient perdu leurs emplois. On lésa poursuivis, condamnés et saisis.... Les imprudents avaient encore des meubles 1

Les paysans ont un défaut : ils ont payé la terre et ils prétendent la garder. Malgré cela, un paysan voulait donner au gouvernement la sienne qui ne lui rendait plus le montant des imnôts ; le gouvernement a refusé le don et exigé l'impôt, sans consentir à aucune réduction .

A Naples, on refusait la petite monnaie à l'effigie de Victor-Emmanuel. Pour retirer la napolitaine qui circulait seule, ordre fut donné aux receveurs de n'accepter que cette monnaie pour l'acquit de tous les droits légaux^ Mais voilà que la Banque, faute d'argent, répand la vieille monnaie rognée, que le gouvernement des Bourbops avait retirée de la circulation. Elle en a inondé le pays par ses paiements ; en même temps le gouvernement en a repris une quantité énorme qui était déposée à l'hôtel de la Monnaie, et personne n'a plus su où elle était allée s'abîmer.

La dette publique se solde aussi par des expédients. Autrefois les intérêts étaient payés en peu de jours, au commencement de chaque semestre. Et voilà qu'on place un seul employé dans un petit trou où l'on ne laisse entrer qu'un créancier à la fois, et ce bureau n'est ouvert que trois heures par jour. On fait la queue, môme pendant la nuit ; mais le gouvernement a du répit. Il ne peut payer qu'au fur et à mesure que les caisses publiques versent de l'argent au Trésor. On a souvent payé les appointements des employés par les recettes partielles des bureaux de la loterie.

Avec de grands éclats de voix, à défaut d'éloquence, on s'est efforcé d'étourdir la Chambre sur une pareille situation. Le stoïcisme hautain des ministres s'est souvent trouvé en face de Topposition qui, en sa qualité d'enfant terrible, a tout dévoilé ; mais la majorité satisfaite, quoique non repue, est là. L'accord est parfait ; ce sont des médecins qui ne se dissimulent pas l'état désespéré du malade et leur propre impuissance. Ils veulent lui épargner quelque mauvaise crise ; ils peuvent s§ dire chaque fois, autant de gagné ; ma|s demaiq?

Ils verront. Quand on ne sait pas vivre d'autre chose, un expédient n'est pas à dédaigner; une semaine de répit est un succès. Mais tout cela comprimé, caché pour quelque temps, se fera jour bientôt avec plus de violence.

Qu'importent, du reste, à ces ministres et à leurs leudesces impôts, ces ventes, ces détournements de richesses nationales, ces conditions ruineuses d'emprunts I Ont-ils à s'occuper des souffrances de l'agriculture et de l'industrie, de la dégradation des routes publiques, des enfants trouvés, des maisons d'asile pour les pauvres et des refuges pour la vieillesse ? On va jusqu'à s'approprier les ressources de ces établissements, qui sont des fondations de particuliers. Témoin l^Albergo de' poveri de Naples, qui contenait jadis six mille malheureux et qui est maintenant réduit à la moitié. Trois cents jeunes filles ont été jetées sur le pavé, en une seule fois. Témoin encore l'hôpital des Incurabili qui entretenait 1,200 lits et qui est aujourd'hui réduit à six cents. Le gouvernement s'est emparé d'une grande partie des revenus de ces établissements, et cet argent n'a pas figuré dans les budgets. Les Cimseils provinciaux et les administrations peuvent bien émettre des vœux et formuler des réclamations, si tant est qu'ils l'osent, mais peuvent-ils se faire écouter? Qu'importe aux satisfaits si presque toutes les plus nobles villes d'Italie sont pleines de démolitions et d'ordures, de mendicité et de vols ! On se refuse à envisager le mal et l'impuissance des remèdes ; d'ailleurs, ces remèdes ne sont que le mal lui-même ou un surcroît du mal. Un jour, si on le leur permet, ils pilleront Rome elle-même et ils y attendront stoïquement la catastrophe de leur Italie unitaire. C'est ainsi que des traîtres, prodigues de serments, s'efforcent de persuader et de contenir des* sots prodigues d'argent. Mais ils sont tantôt durs et tantôt tremblants, et quand les caisses sont vides, quand les impôts ne rentrent qu'avec difficulté, quand ils croient toucher à la crise, ils consenteni à pactiser. Une caisse vide est comme un ventre affamé ; elle n'écoute plus rien.

Rome, le 30 Septembre 1864.

Page 1