‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 27 sur 63 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

A Monsieur le marquis

PARIS

La satisfaction même des intérêts matériels n'aurait pas ete une raison de pardonner la ruine des finances de Tltalie. Mais les déficits peuvent-ils être attribués à des travaux d'utilité publique f Non. Ont-'ils eu pour cause les apprêts d'une guerre glorieuse? Pas davantage. C'est l'esprit dissolvant du gouvernement qui a tout fait et qui détruit Funité , plus que les anciens partages. L'anarchie passagère des révolutions n'approcha jamais, elle-même , de l'état actuel de l'Italie.

La liberté de l'Italie unitaire^ne devait pas, sans doute, être celle de Sparte. Mais fallait-il pour cela élever la liste civile du roi au double de celle de tous les princes dépossédés ensemble ? Je ne parlerai pas des fêtes et des bals, payés bien souvent par la caisse des biens ecclésiastiques ; mais certains voyages ont plus coûté, proportion gardée, que celui de Catherine II eii Crimée. Un seul voyage d*Ancône à Naples est revenu à trois millions; un trajet de Naples à Palerme, sur un bâtiment à vapeur de l'Ëtat, à un million; celui qu i fut entrepris pour inaugurer le chemin de fer de Foggia, à cinq millions. Il est vrai qu'on eut à solder les applaudissements, les arcs de .triomphe et les illuminations de commande. On tenait , d'ailleurs, à éblouir la diplomatie remorquée parle wagon royal.

Les voyages diplomatiques ne coûtent, selon le budget, que trentecinq millions ; mais cela ne comprend pas les tournées des commissions d'enquêtes. Le capitaliste qui posséderait l'argent englouti par

ces envoyés nomades, ferait pâlir les Rothschild et les Pina . La Commission d'enquête sur le cours forcé dépensa quatre-vingt mille francs pour frais d'impressions seulement. Ajoutez à tous ces chiffres les pérégrinations politiques ou matrimoniales, faites par les princes à travers l'Europe. Le roi avait bien donné soixante mille francs à la ville de Naples, afQigée depuis deux ans par le choléra ; mais comme les frais de voyage ne permettaient pas une si énorme générosité, les soixante mille francs furent payés par la caisse ecclésiastique.

Assurément tout doit être royal quand il s'agit d'arts, de lettres et d'enthousiasme populaire. Aussi un poète^ poiir un épithalame à la nouvelle reine de Portugal, fut-il estimé comme valant la moitié de la population de Naples, et il reçut trente mille francs et une décoration par-dessus le marché. Cela est grand et magnifique, nous en convenons ; cependant d'où sont tirées toutes ces récompenses? des caisses publiques. Cette peft«ée est faite poar refppjdir ua peu ladmiration. Jadis, à Naples, les expositioi^ des beaux-^jft3 et àe$ produits de l'industrie alternaieat chaque année. Le royaume d'Italie n'eu a fait, en neuf ans, qu'une 3eul§ à Florence, qui devait coûter sept cent mille francs . « . et l'on y a dépensé, en définitive, trois millions, La fête séculaire en l'honneur M Dante approêba d'un million.

Il faut, nous dit-on, pour la plus grande gloire 4e l'unité, entretenir princièrement les hautes fonctionnaires. Pauvre et mesquin royaume de Naples I Autrefois ses ministres n'avaient que vingtcinq mille francs par an, et ils étaient a^sez naïfs pour croire à Then^ neur comme à la meilleure des monnaies» Aussi vivaient-ils comme des curés et mouraient-ils comme des poètes. Quelques-uns poussèrent même l'abnégation wsqu'à consumer au service de T JJtat . une partie de leur patrimoine; et l'on vit d^s ministres des Jinanc^s ne laisser personnellementi en mourant» que ides dettes^ C'était le mende primitif.

Maintenant on est bien revenu de ces vieuï préjugés de désin-^ téressement. Il y a ceux ^ui , ayant été ministres pendant vingt jours et moins encoi*e en iS43, prétendirent^ en rentrant à Naples, aux arréragés de leurs appointements^ pour lés dnu^ annéiéà de Jeiif émigratioil. tissé firent alloiler deux ceilt cirtijuànté à trois cent mille francs; lin autre obtirtt mênie deux cerit niillé franes pour son

pèr6 qui avait du émigrer avec lui. Cet argent fut prélevé sur les rentes séquestrées au roi de Naples ; un de ces ministres de vingt jours, en homme prévoyant, avait opéré lui-môme le séquestre. C'était un joli début. Aussi il y a tel ministre italien qui a touché jusqu'à deux centmilk francs. Le commandant de l'armée d'occupation de Naples a reçu près de quatre cent mille francs, bien qu'il fût logé aux frais de l'État dans une des résidences royales. Un général territorial reçoit ordinairement au-delà de cent mille francs, en sus de ses appointements. Tous ont prétendu, en outre, que le gouvernement devait les mettre dans leurs meubles. Un général a dépensé pour cela quatre-vingt mille francs. Misère I Un autre s'en est fait donner 450,000 pour arranger son appartement et y construire des bains en marbre. Un simple conseiller de lieutenance, à Naples, à peine logé dans un des palais de la cour, a voulu se faire allouer quinze à vingt mille francs pour y bâtir un tout petit bijou de théâtre de société. La cécité incompréhensible de la cour de Naples n'y avait pas songé. Les vingt mille francs ont été payés, mais le conseiller a dû partir avant que le théâtre fût achevé.

Il est vrai de dire que ces dépenses ne sont pas tout à fait infructttfeuees. Les meubles dont l'Etat pourvoit les résidences de ces fonctionnaires n'ont pas été soustraits à la circulation. Des fonctionnaires et des généraux, en partant, les vendaient pour leur compte. Quant aux meubles, aux tableaux et aux voitures de l'ancienne cour de Naples, OH ne pouvait plus y penser. On les avait transportés à Turin et à Bologne, pour les mettre en compagnie de ceux de Parme et de Modène. On ne manqua pas, bien entendu, d'effacer sur kê voHures les armoiries des Bourbons, et ce fut un architecte qui s'en chargea. Ceux qui furent improvisés administrateurs de ces resîdences royales, se dispensèrent volontiers de dresser l'inventaire de tout ce qu'elles contenaient; C'est que, pour mieux en con* âérver et sauv^arder les meubles, ils les avaient transportés dans leurs propres salons, et surtout dans Im boudoirs de leurs amiee. La justice) quelque temps après, voulut s'en mêler un peu, comme si elle n'avait pas autre chose à faire ; mais on lui démontra qu'elle avait tort, en essayant un inventaire posthume.

Le Préfet de Naples, logé aussi dans un des palais de la Gour^ jouit de cent cinquante mille francs d'appointements; C'est une somme égalé à celle que reCevaieiit jadis quatorze intendants du royaume.

On vient de faire une réduction pourtant, car on est très-ferme en fait d'économies. Cinquante préfets, dorénavant, ne recevront plus qu'un million, sauf toutefois les exceptions de faveur.

En attendant, les administrations regorgent encore de martyrs. Cela devait être : un gouvernement sorti d'une révolution ne peut jamais être assez prodigue quand il s'agit de contenter tous ses partisans ou de n'en trop mécontenter aucun. Les employés du ministère de la Guerre sont au nombre de 800, dont 482 de toutes classes sont seuls en activité de service. Les employés sans fonctions, au ministère de l'Intérieur, sont au nombre de 236 et comptent pour un million sur le budget. C'est qu'on avait renvoyé la plupart des anciens titulaires, et on fut obligé de mettre ensuite à la retraite tous ceux qui les avaient remplacés dans les premiers moments. Leur intelligence était en raison de leur patriotisme, et ce patriotisme était arrivé au zénith. Mais c'étaient des martyrs; dès lors il fallait leur assurer des pensions l

C'est ainsi qu'on a, quant au personnel, une triple administration^ comme l'on a une double armée, une double marine, celle en activité et celle des Princes dépossédés, qui a été réformée. On a fait des armements, on a élevé des fortifications, on a dépensé des sommes folles en navires qui sont déjà pourris. On a jeté à la mer quatre cent quarante-deux millions dans l'appréhension d'une guerre, sans que cette appréhension ait pu être conjurée. Rabattre de l'effectif de l'armée un homme ou un canon, c'était se compromettre. La destruction de toute confiance oblige à tenir constamment la main sur la garde de l'épée ; tandis que la paix est la règle des autres gouvernements, la guerre doit être la préoccupation incessante et dispendieuse du gouvernement italien.

Et cependant. Monsieur le Marquis, l'énorme déficit qui pèse sur le royaume Italien ne peut pas être le seul résultat de dépenses disproportionnées. Mais rien ne doit plus étonner, quand on s'attend à tout . . . dans le royaume de la faillite.

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