‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 28 sur 63 · AND · texte numérisé non relu

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Dans les finances italiennes, Monsieur le sénateur, le vide se fait partout. Le gouvernement unitaire a tout détruit: la prospérité du passé, la richesse du présent et les ressources de Tavenir. La Cour des comptes refusait naguère l'admission de certaines dépenses pour 55,676,606 francs, dont 39,177,777 francs pour l'année <864. Mais combien d'autres dépenses que l'on n'ose avouer I On a affirmé, et le gouvernement ne Ta pas fait démentir, que le suffrage universel des peuples italiens a coûté au Trésor la somme de cent cinquante millions. Puis, on a mis la main aux récompenses.

Il a fallu récompenser d'abord les auteurs et les complices de la révolution, payer largement la trahison des uns et la soumission des autres; enfin, acheter ceux qui pouvaient nuire. Après l'annexion, il a fallu encore payer la camorra (1 ) à Naples, afin qu'elle fit des démonstrations, brisât les presses, insultât le clergé et les autonoiiîistes dans les rues. Après le plébiscite, on a dépensé des sommes énormes pour les élections. Le comte Càvour redoutait l'avènement des garibaldiens. On a payé en grande partie les officiers supérieurs de la garde nationale. Dans le seul royaume des Deux-Siciles, cela a coûté, pour les premières années, neuf millions annuels. On n'en avouait que quatre dans le budget, pour toute l'Italie. On a dû augmenter la police sur une grande échelle, combattre la réaction,

(1) Ce mot a passé de la langue espagnole dans le dialecte napolitain. Le camorrista e«t un querelleur, un fier-à-bras qui s'impose par la terreur.

mettre à prix la tête des brigands et eiitin tenir serrés les rangs d'une

majorité bien disciplinée.

La presse a été subventionnée, et surtout la presse étrangère qui a coûté annuellement neuf millions. On a donné à un seul journal de Naples huit mille francs pour un article sur la convention du \ 5 septembre. Un ministre en a payé deux mille à un journal pour y insérer un de ses discours. Le ministre Lanza vient de découvrir, diton, que son prédécesseur dépensait, à lui seul, trois millions pour la presse étrangère. Les vendeurs d'or sont au niveau des vendeurs de paroles.

On a de plus subventionné la révolution en expectative. Les émigrés vénitiens et romains ne coûtaient que 2,430,000 francs ; mais on devait fournir d'argent les comités et leurs agents secrets. Aussi trente-cinq'millions, selon le rapport officiel, ont été dévorés par l'entretien. . . de la police secrète. Il parait que les Italiens enthousiastes de l'unité doivent être surveillés de près, tl ne fallait pas, d'ailleurs, oublier les peuples qui étaient encore dans l'esclavage. C'est pourquoi l'on a dépensé généreusement des sommes énormes à Rome, dans la Vénétie, en Hongrie, en t^ologne et jusqu'en Grèce. Pour faire pardonner à cette politique libérale et humanitaire, oh payait largement les protections, les consciences ... et même les vices.

Je ne vous dirai pas quelle a été l'actioil de la politique sur la magistrature et la justice. Mais combien le service judiciaire ne coûlet-il pas annuellement I La justice militaire, à Naples, ne dépensait que seize mille francs par an ; pourtant on y eut longtemps une armée de cinq cent mille hommes. L'armée italienne, quand elle eut le quadruplé de cet effectif, n'aurait jamais dû qoûter cent mille franco ; or , elle impose annuellement un million cent mille francs de frais de justice. Est-ce défaut des institutions , ou décadence de la moralité ?

On ne peut évaluer au juste les frais de l'administration dé la juslice ordinaire* Mais la lenteur de l'institution du jury, ail milieu du débordement de crimes de toute espèce, a tellement encombré les prisons, que le gouvernement a dû hourrir jusqu'à 80,000 détenus. Le jugement des accusés pour les affaires de Pontelandolfo, pris et brûlé en 1861 par les Piémontais, n'a pas encore été achevé. Grâce à la loi Crispi, à la loi Pica, aux soupçons de la police, la moyenne des détenus n'a jamais été au-dessous de cinquante mille.

Il à ftillU successivement remplir les bagnes et les maisons de cdlTection ; oii a peuplé les îles d'abord par des relégués politiques et ensuite par des condamnés^

La magistrattire , en même temps, a été augmentée au-delà du besoin et hors de toute proportion. Il fallait, là aussi, récompenser d(*s mnrtyrs, L'Institution des tribunaux de district a énormément ftUgmeiité lesïfàis de la justice correctionnelle.

Etonnez-vous donc qu'on n'entende parler, depuis les annexions, que d'eitit>runts de tout genre: emprunts d'Etat) emprunts de départements, etoprunts de villes. Etonnez- vous que l'on mette des taxes sur tout et même sur la rétribution des messes. Tous les héritier de Cavour n'ont recours qu'à des artifices qui cachent mal leurs embarras. Le dard est entré dans le flanc de l'Etat, et rËiât se débat vaihemelit ; le fei* y ëstj il y restera.

Cavour avait parlé de finances à peu près rtstaurées. M. Bastogi âVait réduit te déficit de 1862 à cini\ millions» Ce he fut pas sa faute $i ie total se trouva être de 308 millions. M. Sella, en 466i, fit les mêmes promesses! mais avec les appendices, le déficit de 308 millions se trouva être de 418. Tout le monde connaît les souriantes prolïvesses de M. Minghetti. On a dissimulé la vérité autant que l'on a pu pour 1863. On a parlé d'abord de 3S0 millions, puis de 393^ et le déficit a dépassé 400. Les prévisions n'ont pas été mieux réalisées pour 1864. On avait prévu un déficit de 854 millions; M. Sella est venu l'évaluer à 1 58, et l'on est retombé à 4IS. G'esl une fatalité ttûfe ce chiffre de quatre cents.

M. Sella, rentré au ministère, a fait un exposé de la situation financière par lequel il a constaté que les nouvelles lois de l'impôt fohcifer, de la richesse mobilière et de la consommation, qui devaient donner tant de millions, n'en ont produit que trois à quatre. Il a avoué Uh déficit de 49 millions sur un seul chapitre; il en a signalé hn autre de 107 millions sur l'aliénation des biens domaniaux et de h caisse ecclésiastique. On attendait de ces ventes 120 millions, on n'en a aperçu que 13. Le déficit total, selon lui, est de 316 millions, fet il avoue (Ju'il lui manque 200 millions pour arriver à la fin de l'année. Où les prendre ? Il propose des taxes sur le sel, sur le tabac, sur les denrées coloniales, sur les lettres, sur les appointements des employés ; mais tout cela ne profitera qu'à la contrebande, mécontentera tout le monde et ne soulagera pas le Trésor. Et remarquez

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que ce ministre s'est bien gardé de taxer le fer, le charboo et les esprits de vin. Cela aurait touché an commerce d'une puissance qui loue la libéralité des tarifs italiens. Il a parlé comme ses prédécesseurs, d'économies, d'anticipation de l'impôt foncier, de bons du Trésor. Maisl'anticipationderimpôt, et l'émission des bons'du Trésor ne sont-ils pas des emprunts qu'il faudra rembourser ? C'est toujours une somme qu'il faut ajouter d'avance au déficit de l'année prochaine.

Le ministre veut porter une augmentation de 80 millions sur les impôts existants. Cependant le rejet de la loi le mettrait dans l'impossibilité de tenir les engagements du Trésor ; son adoption, d'ailleurs, ne peut apporter qu'un soulagement graduel, et on a un besoin pressant d'argent. Et qu'on ne se fasse pas illusion sur les offres des municipalités : elles sont grevées de dettes, et ne peuvent payer sans en contracter de nouvelles. Malgré les circulaires des préfets, les promessesdeM. Sella ne s'accompliront pas plus que celles de M.Minghetti et de ses prédécesseurs. On a toujours glissé d'un emprunt dans un autre, et on ira s'y précipiter encore. Ilfaut au Trésor de l'argent et toujours de l'argent. Et certainement on trouvera encore des banquiers qui, aidés comme auparavant par d'énormes commissions et bonifications, placeront un U'oisième emprunt. Les intermédiaires soutiendront pour quelque temps les cours ; mais bientôt après le bénéfice obtenu, la baisse commencera.

Les ministres des finances italiennes paraissent des hommes lévoyés, sous l'influence des folles visions qui les assiègent. Ils n'oient pas se dire à eux-mêmes : tout est bien qui finit bien, car tout Inira mal. Ils savent ce qu'on leur répète partout : qu'ils ont beau ;réer des impôts et contracter des emprunts, les finances italiennes iont appelées le tonneau des Danoïdes; elles resteront toujours à lec. L'Italie est déjà atrophiée, mais il ne faut pas la rendre solitaire des actes de son gouvernement : ce serait injuste. Plaignons- 3 plutôt d'être ainsi livrée à la tyrannie des unitaires, qui lui font li durement sentir leur aiguillon. Ce despotisme lui enlèvera jusqu'à <an dernier écu . Mais qu'adviendra-t-il le jour où la révolution ille-même ne s'appartiendra plus, mais appartiendra à de plus fous il de plus furieus ?

Rome, le 24 Décembre 1S64.

NaTE DE L'ÉDITEUR.

L'éminent auteur do ces lettres, en traçant le tableau des cruautés commises par les troupes piémontaises dans les Deux-Siciles, a dû éprouver une sorte de lassitude pour les qualifier comme elles le méritent. L'indignation finit par se fatiguer et les expressions lui manquent en quelque sorte. Le grand orateur romain disait : Rien ne se sèche plus vite que les larmes. Le ministre, émigré de Naples, ne pleure donc plus et ne s'irrite plus en parlant de ces affreuses scènes qui ont ensanglanté sa patrie; mais par une amère et froide ironie il feint de les justifier, en les comparant avec les exemples des tyrans anciens et modernes. L'ironie est une arme familière aux Napolitains, qui se souviennent toujours de leur origine et de leur nom de Grande*Grèce. Chacun comprendra donc que la forme adoptée dans les lettres suivantes est loin d'impliquer la résignation aux abus de la conquête et à la morale fataliste de nos révolutions.

L'Editeur

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