LETTRE XXVIII
A Monsieur Th*^,
PARIS
Ce n'est pas la première fois, Monsieur, que vous avez dépensé à la tribune des trésors d'énergie, de science politique, de virile éloquence. Mais, dans votre dernier discours, Télévation des vues, la netteté, la lucidité et Tabondance rapide de la parole ont fait pâlir tous vos triomphes passés. Nous avons cru revoir l'orateur antique drapé dans la chlamyde grecque. Votre discours a été un grand service rendu à la France et un bienfait pour l'Italie. Aussi avez-vous reçu les hommages sympathiques de tous ceux qui, en deçf des Alpes, sont les défenseurs les plus intrépides de la cause de la roli-
gion, de tous les hommes aussi dévoués à Dieu qu^à la liberté et à la patrie. *
Mais on vous accuse, de l'autre côté, d'avoir mis en évidence Textrême fragilité du nouvel édifice italien et de n'avoir pas trouvé d'excuse aux faits qui se sont accomplis dans la Péninsule, Ah! on parle déjà d'excuse et non d'apothéose I
Depuis quelque temps, en effet, nous voyons l'enthousiasme des journaux se refroidir, mais leur foi reste toujours robuste. L'Italie justifie si bien cette confiance ! Elle donne le spectacle de la pleine possession de toutes les ressources morales, politiques et matérielles. Le gouvernement italien s'est tracé, dès le premier jour, une ligne de paix, d'équité et de haute sagesse et s'y maintient. Bientôt toutes les passions seront éteintes, les partis réconciliés, les forces groupées, les richesses du pays largement administrées. On fera de notre Péninsule un Eden de prospérité, de puissance et de gloire. Le gouvernement y met les procédés réguliers de la machine à coudre.
Il est vrai que, parmi les bruits que la réaction propage, on prétend que ces journaux sont les serviteurs de l'administration de Florence. Leur juste admiration ne se lasse point , quoiqu'on ose accuser leur lyrisme d'être excité par les fonds secrets. Mais ne doivent-ils pas éclairer Vopinion publique ? Les ministres italiens ne pouvaient pas hésiter. C'était leur droit de profiter de la puMcité de la presse, et ils en ont tous également usé. Cela, du reste, ne coûtait que neuf millions par an.
Ainsi ces feuilles, vouées à la mission (Je chercher la vérité, ont le courage de la mettre en lumière. Cela est clair et cela est juste. Elles sont toujours à l'œuvre et pp se lassent pas d'opposer aux mensonges la réalité.
L'Italie était à la recherche de ses destinées; elle les a trouvées. El depuis cinq ans, elle est calme, prospère, maîtresse d'elle-même; chaque question internationale qui s'est élevée a toujours été une ribuvelle occasion de mesurer sa grandeur et de €onnaître ce qu'elle pèse dans la balance politique de l'Europe. L'Italie peut être flère d'avoir vu surgir une race de héros pour résister à tout, vaincre tout, sauver ou reconstruire tout. Et on a tout transformé en peu de temps, tout transfiguré. Le désert a été parsemé d'oasis, il est devenu unl'iant jardin. On sait maintenant où est l'âme de la civilisation, Pappui de la liberté, la force du pouvoir.
Pour que l'Italie revint à la jeunesse, il fallait la dépecer comme TEson de la fable. Et l'on a vu comment une entreprise s| glorieuse s'est accomplie. Gaëte résista héroïquement, il est vrai, mais ce n'était qu'une noble folie, et l'Europe dut nécessairement demeurer témoin impassible de sa ruine. Qu'était-ce que l'indépendance du royaume de Naples, en comparaison de la résurrection de l'Italie ? Et quel stupide entêtement était celui des Napolitains qui voulaient imiter leurs ancêtres I Pouvaient-ils se flatter de faire à l'Italie une guerre de soixanle-^ouze ans, comme leurs pères la firent à RomQ ? Et la destruction des Samnites ne fut-elle pas enfin la ba^e de l'empire Romain, qui réalisa le premier l'unité, non de l'Italie, mais du vieux mondje ? Sylla avait donc bien raison de faire égorger six mille de ces rebelles en un seul jour. Les Italiens en ont fusillé dix. à douze mille, mais en quatre ans. Et du moment où le peuple napolitain ne voulait pas profiter des clémentes [dispositions du vainqueur, assis sur des canons qui portent au-delà d'une lieue, et entouré de légions dociles, il devait un jour entendre le licteur lui dire ; actum est : c'est fini.
Il sied bien à ces Napolitains de se plaindre et de se nommer aujourd'hui, après les scènes d'égorgement, les Maronites de la Péninsule I C'est leur faute si les Italiens se sont montrés, dans les montagnes de la Lucanie et du Samnium, comme les Druses sur le Liban. Ces braves soldats que les Napolitains se plaisaient à appeler des Barbetti en uniforme, n'étaient-^ils pas contraints de se servir de leur sabre, comme les musulmans de leur cimeterre î Cette réaction qu'on croyait toujours avoir étouffée , ne renaissait-elle pas sans cesse ? Avait-on droit de s'en prendre au général La Marmora qui se disait sûr de n'avoir à combattre que cinq cents brigands, si l'on se vit obligé d'en fusiller douze mille ?
On n'a pas droit non plus, Monsieur, de s'en prendre aux sollicitudes du gouvernement italien. Le gouvernement qui veut réunir tous les Italiens sous ses ailes, avait essayé, dès le premier moment, son système. Il en avait confié l'exécution à ses braves militaires : c'était Cialdini, c'était Fumel, c'étaient Fantoni, Pinelli, Galateri , Neri... C'étaient les plus humains, les chevaliers, les Bayards de .l'armée. Ils avaient commencé par des proclamations, par des avertissements; mais on avait ri des proclamations, on avait dédaigné, méprisé les avertissements. On les avait considérés comme les actes
d^hommes ivres, soiis le prétexte que des généraux chrétiens ne pouvaient pas être des généraux maatchoux. Il fallait donc com^^ battre une telle supposition comme une calomnie ; car les généraux italiens ne sont pas des missionnaires.
Pour déraciner une idée aussi fausse, les faits devaient répondre aux menaces. De là la nécessité de tuer, de brûler les brigands, les parents des brigands, les complices, les témoins des brigands. S'ils se mettaient à l'abri dans des hameaux, dans des villages et même dans des villes, ne fallait-il pas les livrer aux flammes ? Est-co qu'on ne détruit pas la tanière des animau)^ malfaisants ? sans cela le royaume de Naples n'aurait été bientôt qu'une caserne de bandits, malgré le régime bienfaisant des carabiniers et des préfets italiens.
Rome, le 10 Avril 1865.