LETTRE XXIX
A Monsieur J. ***,
PARIS
Le gouvernement devait donc encourager et non réprimer l'énergie si guerrière et si politique inaugurée par' le général Cialdini. Il Ta en effet aidée, et même s'est efforcé de perfectionner le système Pax et quies bonis artibus indigent. Il avait mis à prix la tête de» chefs de bandes. Les commissions provinciales ajoutèrent des sommes à celles du gouvernement. Tout cela était en sus des prix accordés par la commission centrale . N'y avait-il pas des primes de cinq cents, de mille et même de trente mille francs ? On ne dira pas que le gouvernement épargnait l'argent. Les Napolitains payaient des impôts, sans doute ; mais pouvait-on espérer que, pour leur tranquillité, on consacrât cinquante millions»par an à l'anéantissement de la réaction ? Si elle n'a pas été anéantie en quatre ans, si elle vient de se transformer en brigandage, est-ce la faute du gouvernement, de ses préfets, de ses généraux ?
Le gouvernement voulut étudier exactement le mal pour yappliquer le remède. Il choisit pour cette pathologie une commission d'enquête, parmi les députés les plus connus par leur patriotisme. Il pourvut magnifiquement à leurs indemnités de voyage, il garantit leur sûreté, en les entourant d'une véritable armée. Toutes ces mesures ne témoignaient-elles pas de la sollicitude paternelle du gouvernement? Libéral et conciliant , mais bien décidé à réprimer toutes les velléités anti-italiennes, il s'est toujours inspiré des véritables intérêts du royaume de Naples. C'est ainsi qu'il est le bouclier de la liberté, et l'épée de la justice.
Elles sont donc bien injustes ces plaintes d'après lesquelles toutes les brutalités, toutes les ruses, tous les despotismes se sont conjurés contre le royaume de Naples et l'ont assailli, l'ont accablé. D'ailleurs, que peuvent invoquer les Napolitains en faveur de leur résistance et de leur opiniâtreté ? Le droit des gens ? les traités ? les notions ordinaires de la justice ? Le monde est sous le joug de trop de vieilles erreurs, les mots sont par trop usés pour qu'on s'en serve encore. La réaction devrait savoir varier un peu mieux son vocabulaire.
Est-il de bonne guerre, en effet, d'agiter encore aux yeux du peuple le drapeau municipal ? Il s'agit bien der se plaindre de l'indépendance perdue ! La patrie de Sigismond, de Sobiesky et de Kosciusko n'a-t-elle pas aussi été coupée en morceaux, depuis bientôt un siècle? Et peut-on se soucier de la patrie de Roger et du royaume de Charles III, quand il s'agit de la résurrection de Tempire des Césars?
A-t-on le droit de se plaindre de la justice ? Mais 1^ capitaipe comte del Bosco et le capitaine Maliverni ont été traduits d^vai^t un conseil de guerre. L'un avait fait fusiller, il est vrai, six |pnûcep);a, sur une simple dénonciation. L'autre avait Jait passer par les armes des paysans qui n'avaient pu lui indiquer le lieu où les bfigau();^ cachaient leurs armes. Cependant ces braves militaires np furentril^ pas acquittés î La justice trouva qu'ils n'aysiient manqué qq'^ quel-n ques apperfluités de pure forme. Le lieutjsp^nt Palliefi ay^it f^}^ fusiller un moine qui revenait de la quête. Mais ue l'av^it-til ps^s vmcontre daûs la campagne? Le tribunal , 4'aiUeurs, Je repvqy^ ab^Q^s, parée qu'il avait été pou&sé4)ar v'M nécessité impr^criptiljf^ !
La' justice pouvait-elle se prononcer différemment? Eq f^pu^ damnant ces officiers n'aurait-on pas créé la triste nécpsiité de trairr ner devant les tribunaux tous les géqéraui^, tous Ips colonels, le§ officier» et les sous-ofBoiers qui, depuis cinq ans, travaillent brayement à extirper la réaction ? Pouvait-on exhumer des f^jts déjà out bliés ? Bosco et Maliverni condamnés., qu'aurait-on fait du ç^pi^^inç Bigûtti, brillant sujet qui fit passer par les armes, à Polipastro, ceux qu*il supposait complices des brigands? Pouvait-on le rendre rpsr ponsable de son enthousiasme militaire, quand on avait haché à cqups de sabre celui qui, après la décharge, restait encore debqqt? Auraitr' on trouvé criminelle la bravoure de ce commandant qui, à Aulettq, tua de son revolver tous ceux qu'on lui désignait dan^ les rues comme réactionnaires? La justice pouvait- elle punir la noble ipdi^
gnation de ce lieutenant Dupuis qui brâla une maison de campagne, à Petralia, et y étouffa un père et trois enfants qui avaient refusé de lui ouvrir de nuit ? N'aurait-on pas alors prétendu faire condamner cet intrépide capitaine qui fit, à Montescaglioso, enfermer et brûler douze laboureurs dans une chaumière ? Les obstinés n'avaient-ils pas déclaré qu'ils ignoraient le chemin pris pas les brigands ?
C'était à n'en plus finir. On aurait crié vengeance contre tous ceux qui, à la tête de leurs soldats, avaient pénétré à Bovino, à Melfl, au Gargano, surtout contre ceux qui avaient fait fusiller des brigands après leur avoir promis l'amftistie. On en serait venu jusqu'à vouloir punir ces braves carabiniers qui tuèrent à coups de bâton celui qui avait osé, à Maratea, se plaindre de Tillégalité d'une visite domici*' liaire. N'avait-il pas poussé l'audace jusqu'à demandet* TexhibitioD de l'ordre écrit du magistrat ?
Le gouvernement italien se serait vu ainsi obligé de condamnep la zèle, la bravoure, le dévouement, Phéroïsme. Tous ces dignes mili-* taires auraient été déclarés coupables d^avoir bien compris leur devoir. Leurs chefs, Pumel en tête, n*avaient-ils pas déclaré qu'il fallait faire une guerre d'extermination, une guerre dans laquelle la pitié serait un crime "f Le gouvernement pouvait-il condamner en eux l'armée et dépouiller le palladium italien de son prestige?
Il y a eu des fusillés par erreur, dit-on . Mais c'esi la fatalité da la faiblesse humaine. Le jeune Gipriano fui naguère fusillé après s'être soumis. Mais il y en eut bien d'autres exécutés de la même manière. Il ne fallait pas exhumer de pareilles méprises. Le jeun^ Capbonara fut aussi fusillé, après avoip été acquitté par le magistrat, cela est vrai ;• mais les magistrats ne comprennent rien* aux exi-gencesdé la politique. On a m^o^e osé accuser le ministre de laguerp^ de l'avoir laissé exécuter sans avoir pris le temps de lire la dépêche lélégRpftiqup qui Ten avertissait. Ne Tp-t-il pas lui-même déclaré devant la législature qUrétienne de r^alie? Lçj ministre çleJlfi Kovere a fait la confession de ce petit péché. C^était une pénitence publique, même un héroïsnie qqi honore le temps et le pays. Tout cela sent la mîignani(ï)ité. Le jeune Carhpnar^ étai^ mineur, \l qypît été déjft absous, son crime remontait à deux ans; tout ce qu'on vour dra^ Sop.liis.mes! Pourquoi la conscience d'pq ministre devrait* elle
en être troublée ? Il ne pov^ml P^«î se di^tf îiii*^ de m gravesi occupât tiens et faine perdre un temps préereux aux oours martiales.
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Il vaut bien la peine, Monsieur, de rappeler des rustres passés par les armes! On s'est apitoyé sur des paysans de RapoUa, fusillés dernièrement comme détenteurs d'un pain. Mais ce pain ne dépassait-il pas le poids fixé par les ordonnances militaires?- C'est l'inflexibilité qui fait la force de la loi. Ceux qui se scandalisent de tout auraient voulu traiter le peuple napolitain comme un infirme, avec patience et douceur. Ils se sont aussi plaints de quelques paysans tués parce qu'ils erraient dans la campagne; d'un pâtre qui dormait ; de quelques prisonniers que des soldats s'ennuyaient de conduire ; de quelques vieilles femmes, de quelques enfants qu'on avait supposés complices de brigands 1 Ce sont des puritains qui veulent que des soldats soient des moralistes, ou qui attendent un curé pour leur expliquer le cas (\).
Il faut regarder la question à son vrai point de vue, sous son vrai jour. La guerre, la peste, la famine sont parfois des crises salutaires dans la vie des peuples. Et quand il s'agit d'amener un peuple à un état de civilisation que l'on peut envier, fallait-il imposer des règles de conduite à une armée qui en est l'instrument ? Pour les réformateurs il n'y a pas de différence Qptre Lycurgue et Gengis-Kan. La peste, dans le royaume de Naples, aurait-elle été plus ménagère ? Et faut-il s'arrêter, quand il s'agit de l'exécution d'un grand dessein, à quelques milliers de paysans fusillés oa brûlés.
Voyez les Etats-Unis : c'est là que l'on comprend bien la grandeur de l'Etat. Dèslespremiers moments de la guerre, cent mille hommes jonchaient la terre, et ce n'était que pour commencer.' Attendez que les Italiens aient repris haleine et ils sauront profiter de l'exemple.
Les grandeurs croissantes de la civilisation et les merveilles du progrès de plus en plus multipliées, permettront un peu plus tard
(1) On fit beaucoup de bruit, en 1862, parce qu'on n'avait pas trouvé des détenus que les magistrats venaient de libérer. Les soldats de Tescoite les avaient fusillés près de Bénévent. Mais les soldats peuvent-ils comprendre certaines lenteurs de la justice ? On en avait fait autant de six détenus près de Mandurria, mais les pauvres soldats étaient (àtigués d'une longue route et d'un soleil brûlant. Du reste, ils l'avaient avoué au juge qui les leur demandait. Ils sont là, avaient-ils répondu. Un député ne vient-il pas J'abuser de la patience de la Chambre, en indiquant par noms, prénoms et lieu de naissance soixante détenus acquittés à diverses reprises par la justice, et fiisiUés par derrière, tout le long du chemin*? Eh bien l les ministres, par hasard, ont-ils nié ces faits ? C'est que ces soixante imbéciles n'avaient pas assez de confiance dans la justice et avaient tenté de s'évader. Pourquoi s'en plaindre ? Dans trente ans tous ces individus seraient morts également, tandis que dans ce temps l'unité sera accomplie.
aux Italiens de se passer de la Papauté et de ne plus insister pour l'existence de la monarchie.
On a prétendu que les brigands étaient plus humains que leurs ennemis. Oser comparer cesforbans^ces kabyles de Naples aux soldats Italiens I Mais leur humanité même était une clémence insolente, irritante. N'ont-ils pas renvoyé un détachement italien fait prisonnier, tout nu et sans même une feuille de figuier pour se couvrir ? Ne Font-ils pas ainsi exposé à la risée, aux huées des gamins de Castelminardo ? C'était une insulte que l'armée italienne devait venger sur la bande de Masini. Aussi les soldats onttouttué, brûlé, broyé. S'ils ont foulé toute cette race comme la grappe dans la cuve, est-ce que le comte Cavour, de glorieuse mémoire, en commandant de fusiller, ne disait pas que le temps des grandes mesures était afrivé ? Et les soldats italiens ne font qu'exécuter le testament du grand ministre qui avait le génie des fondateurs. C'est donc avec toute raison que lord Stanley a pu louer h bon sens et la modération de l'Italie.
Rome, le 13 Juin 1865.