L'ARMEE
LETTRE m.
A Monsieur le duc de C*^*^,
PARIS
Le cation qui avait retenti en Crimée, après bien des années de paix, avait fait redouter aux hommes politiques que la guerre et la révolution ne reprissent leur course interrompue. En effet, deux ans s'étaient à peine écoulés que la guerre éclatait en Italie, et bientôt tout y fut bouleversé. Le torrent emporta le trône, la nationalité, les traditions historiques, et avec elles tout le bonheur de Naples. Six mois de combats et de souffrance ont assez fait connaître la bravoure et la constance de Tarmée napolitaine, mais ils ne vous auront pas expliqué toute la catastrophe. Qu'il me soit donc permis de revendiquer les droits de l'histoire. Rien de plus dangereux que les erreurs historiques; l'injustice des jugements du monde a toujours été fatale aux Napolitains. Malgré l'intervention |du Piémont et celle plus ou moins déclarée de plusieurs autres puissances, on a paru s'étonner de la rapidité du succès, car de telles péripéties ne s'accomplissent pas toutes seules.
Le gouvernement de Naples avait une armée nombreuse, une marine suffisante, toutes les ressources de la guerre. Mais on a ignoré jusqu'à présent quelle était la force, l'instruction et l'ensemble de cette armée, et quelle organisation elle pouvait rece- \oir à l'avènement du jeune roi.
A la mort de Ferdinand II, et en présence d'une guerre redoutable el d'une révolution déjà imminente, le royaume de Naples se trou-
vait dans la nécessité de prendre des précautions efficaces et d'avoir une forte armée, pour se tenir prêt à toutes les éventualités. Aussi le jeune roi en avait-il sur le champ commencé la réorganisation , et même l'armement qu'i^ aurait \ml\f différer. Mais il ne pouvait pas se flatter d'avoir encore une seule année devant lui pour préparer ses troupes et compléter le matériel. Il n'est par aussi facile qu'on le croit trop souvent d'improviser une armée, et il est peut-être plus difficile encore d'en réorganiser une qui a été longtemps négligée.
Le roi Ferdinand II avait créé, après 1830, l'armée napolitaine. Dans les premiers temps, et pendant dix-huit ans, l'armée fit son occupation principale, et il se plut aux manœuvres et à l'administration militaire. Dans ce tei&ps où il ge servait à lui-même de Ministre, il avait rempli les devoirs d'une situation difficile avec habileté et assiduité. Le pouvoir mHitaire avait été concentré dans sa main. Il était ainsi arrivé à développer dans l'armée l'esprit d'unité, d'ordre et d'obéissance, pour en faire un des instruments les {Augito^ue ^ politique du royayi^e eût j^ipiais posjsédés. Il avait rendu le^ troupes disponibles, alertes. Elles pouvaient en toute Sf^Bon jxifu*c;her ^t agi,r, sur iin signe du roi. Et ce qui ajoutait à la forcené l'armée, c'est qu'eUe Rivait derrière elle une industrie cajpah|le d'anmer, d'équiper et de nourrir les soldats. .On s'était efforcé de Q(^u.ltipUer les institutious utilitaires sur ^e sol national, en précision 4es jours 4e teiwpête qui pouvaient survenir.
Toutefqis, dans les dix dernières années de sou règne, le roi ^er^a^d, ^ cause .^e l'altéraliop ie sa santé, ,ne se montrait presque plus p^mi Jle^ troupes. U y avsût des soldats qui ne l'avaient ja«iM$ xu.
yovis sa.yez d'ailleurs qu'il est assez difficile d'étendre tout de suite et à volonté ,les proportions d'une armée, surtout quanti les xessources ^nancières sont bornées. Le jeune roi ne pouvait donc procéder à la réorganisation de l'armée que dans la mesure restreinte 4e ses liuauces, ppur ne pas nuire au jeu régulier de l'administration.
Si, dès j'avéneiuent deFrauçoisII, jle retentisseinent de la guerre tle la Péninsule, les ^proportions qu'elle menaçait de prendre, et quelques appréhensions de troubles intérieurs lui iqiposaient la réorga- Uisaition de l'armée, on ne pouvait pas y faire face avec les dépenses ordin2tires.:0u ne saurait se préparer à la guerre avec les seuls reve^
nus de la paix. Le trouble qui était déjà résulté de la guerre de Lombardie dans l'équilibre financier des divers Etats, allait se faire sentir aussi dans les finances napolitaines. Et le jeune roi, économe en finances, comme il se montrait déjà prudent en politique, ne voulait et ne pouvait pas trop grever l'Etat.*
Pendant huit ans les congés des soldats avaient sensiblement ajfaibli la force effective de l'armée. Le repos dont on jouissait avait conseillé de ne pas appeler les classes annuelles de la conscription. Ainsi les régiments n'avaient, à peu près, que la force d'un ancien bataillon. Le jeune roi vit aussitôt toutes les difficultés de sa tâche. A son avis, il lui aurait fallu quatre à cinq années encore d'efforts continuels au sein d'une paix profonde. Néanmoins il s'y appliqua dès le premier instant, pour donner à l'armée une organisation forte, et une extension qu'elle n'avait jamais eue.
La conscription, Monsieur le Duc, a été depuis plus d'un demisiècle définitivement introduite dans la législation de Naples. C'était une institution acceptée. L'obligation était relevée par le prestige d'un devoir national commun à tous et allégée d'ailleurs parla durée limitée du service. La législation en avait été successivement régularisée. Toutes les lacunes avaient été remplies au fur et à mesure que les inconvénients s'étaient manifestés. Le contingent annuel de la conscription avait été porté à 1 8,000 hommes, levés à l'âge de dix-huit à vingt-cinq ans. Mais les finances avaient été chargées d'un fardeau énorme par la révolution de ^848 et par la disette qui bientôt s'en suivit, et qui coûta encore à l'État huit à neuf millions. Pendant quatre ans on n'appela sous les drapeaux qu'une partie de la levée, tantôt six, tantôt douze mille hommes, au lieu de dix-huit'mille. Par là on réalisait une double économie : de bras pour l'agriculture et d'argent pour le trésor.
La conscription allait donc fournir le personnel nécessaire pour l'armée. On appela plusieurs classes arriérées sous les armes, et celle de 1860 par anticipation. Cela fit trente-six mille hommes sur les classes précédentes, et trente-six mille autres sur les levées de 1859 et 1860 en dix-huit mois. En appelant ces derniers à l'avance, on se donnait le temps d'instruire les conscrits et de les accoutumer au service. Ces levées pouvaient, il est vrai, avoir pour conséquence dejeter le trouble dans les familles, dans l'industrie et dans Tagricultuie. Cependant, quoique les soixante-douze mille
hommes demandés dans une année et demie fussent un grand sacrifice, le pays le supporta sans inconvénients comme sans murmure ni résistance.
Bien qu'un arriéré d'hommes soit ordinairement difficile à recouvrer, pas un seul conscrit* ne manqua à l'appel du Souverain. La loi était décidément entrée dans les habitudes et les mœurs du peuple.
Le remplacement avait été permis, mais vu la gravité des circonstances et l'état prospère du pays, il devait se faire à un prix plus élevé. On se décida encore, pour augmenter le recrutement, à appeler des volontaires par une prime d'engagement.
Cependant vous le savez. Monsieur le Duc, les conscrits, moins aptes à apprendre, sont des troupes plus morales et plus dociles. On ne peut pas tirer le même parti des volontaires, ordinairement supérieurs en aptitude, mais moins faciles à façonner à la discipline.
C'est avec ces divers éléments que l'armée se trouva renforcée. Cette formation, poussée avec plus d'activité que jamais, s'était effectuée rapidement ; mais sur une armée de quatre-vingt-dix mille hommes, les trois quarts étaient peu capables d'entrer en campagne. •
L'instruction ne s'improvise pas. En remplissant les vides laissés dans les rangs, en augmentant l'effectif des bataillons de guerre, il fallait organiser ces soldats trop hâtivement. Les conscrits avaient besoin d'être encadrés avec les vieux soldats, et dans le cas d'une guerre plus ou moins prochaine, c'était s'exposer à périr au premier revers. Les volontaires, qui avaient plus de dextérité, donnaient plus d'espoir et ne faisaient naître aucun doute. S'il y avait parmi eux des jeunes gens vicieux, rebut des grandes villes, les autres, en grande partie, se montraient de bonne volonté. La Sicile en fournit à peu près quatre mille qui furent exemplaires jusqu'au dernier instant.
Réduite aux forces nationales, après la dissolution de la division Suisse, l'armée s'était renforcée de deux régiments de ligne, ce qui les portait à seize, et de quatre bataillons de chasseurs, qui complétaient le nombre de seize. On prit dans les anciens régiments bon nombre d'officiers et de sous-officiers pour en former les cadres. On y versa beaucoup de vieux soldats. On ne pouvait plus, après la révolte dans la division Suisse, confier à des étrangers la défense du
royaume, néanmoins on forma de quelques débris de cette division trois bataillons de carabiniers. Mais la division Suisse avait un drapeau, des traditions, un esprit de nationalité. Maintenant on était obligé, pour compléter les bataillons étrangers, de recruter en Allemagne des étrangers qui n'avaient aucune connaissance militaire et aucun rapport avec leurs officiers. Au milieu d'eux le peu de vieux soldats suisses se trouvèrent comme noyés.
Rome, le 15 Février 1862.