LETTRE XXX
A Monsieur J, ***,
Lés é'ôls liéll^ogt'àdés, i?h Ilalie sont di^puis cinq ans, d'une stupitfllé à Uquelte les sols d'aucune contrée ne peuvent atteindre. Leurs j^lâihtlVes litanies sont ce qu'oh petit entendre de plus impatientant àtt ittonde. On crie que tout est tombée on se plaint de tout.
On a cflé bîëh haut, Monsieur, que le gouvernement italien avait Viole les capitulations de Gapoue et de Gaëte, et laissé mofcirir du typhUs, sur dfes i'ochers; les débris des capitules ; maïs d'abord, pour quoi s'étaient-ils avisés de se montrer braves et fidèles, au milieu de la défection gértériale? Us étaient les ennemis de l'unité fet de la Hfeutrécllt^ti dfe l'Italie. Et devait-on leur assurer un état et une position, ert vertu de capitulations qu*on né leur avait accordées que ^oul* hâter W éohqu^ête ? Un mois plus tard, ils allaient rester sur le Mrt^eâU; Il eàt vl^i qu'à l'ouverture du Parlement on n'aurait pu anhs^tfev h ehûte de ftaëte, et c'est pour cela qu'il fallait bâcler un€ fciàtrttalatioh tjuelconque.
ftârnère a dit: les morts ne reviennent pas. C'est n'avoir pas de flbre politique qUe de s'attendrir sur le sort des individus, lorsqu'il S'aétt dtt bbhhéul*d''Bn État; On parle d'arrestations aiintraires, de jugements iniqueS) comme si, dans le temps delà résurrection d'une ttatiôh, tes tribunaux n'avaient qu'à acquitter leû accusés I Jefferys et Pouquier-Tinville ont laissé d'autres enseignements. Cependant dn est là tonjours prêt à fausser l'esprit des jurés j des magistrats et suitiOUt des commissions militaireSi Dans ce moment^ on ne parle
que des quatre sœurs Ciofli de Cervinara, traitées comme complices des brigands. Et bien ! il n'y en a que deux qui aient été-condamnées aux travaux forcés à perpétuité. Les deux autres, Tune de quatorze ans, et l'autre de quinze, n'ont été condamnées qu'à dix ans seulement. Et cet exemple n'était-il pas au contraire bien humain ? Ne pouvait-on pas les fusiller, tandis qu'on leur laisse la vie et l'espérance?
Les sociétés ne reculent pas plus que le temps. Il y a, dans la vie des peuples, des phases qui s'enchaînent et se succèdent sans se rassembler. Si aujourd'hui Ist»crate venait se montrer en deuil dans les rues de Naples, comme il le fit dans celles d'Athènes, après qu'il eût bu la ciguë, trouverait-on étonnant qu'un carabinier lui fendît la tête ? Et cependant la liberté dont jouissent les Napolitains, permet qu'on se plaigne à son aise du malheur des sœurs Cioffi.
Quelle est donc cette presse rétrograde et ^ puérile qui manœuvre pour exciter la pitié de l'Europe sur l'incendie de quelques hameaux? N'étaient-ils des réceptacles de brigands? Il fallait faire sortir ces hommes terribles de leur retraite par la flamme, comme on fait sortir l'huitre de son écaille. Les Italiens ne se décident qu'à bon escient Depuis cinq ans, ils n'ont pour se reposer que le temps où la police se met en mouvement; et encore 1 La sévérité n'est ici qu'une défense et l'exercice d'un droit : on doit la trouver légitime et naturelle. Ne se défendrait-on pas contre les voleurs ? Et les voleurs sont assurément les Napolitains. C'est un argument péremptoire.
Que veulent-ils aussi ces touristes qui se sont laissés prendre dans les filets de la réaction ? Le calme et la paix ne devaient-ils pas se faire à tout prix dans les provinces méridionales? Qui est-ce qui pourra s'arrêfcer devant les ruines de quelques villes, ou devant les ossements des fusillés, alors même qu'il y en aurait vingt ou trente mille, tandis qu'il n'y en a que de dix à douze mille à peine I N'étaientils pas coupables d'aimer un gouvernement tyrannique et cet enfantillage qu'ils appelaient du nom d'indépendance^? On verra désormais s'il fera bon de résister, et s'il sera prudent et profitable de refuser d'adorer l'unité, de l'Italie*
Ces touristes histériques, après Pompeï et Herculanum, auront une distraction de plus, et voilà tout. Du reste, les touristes doivent déjà s'être repentis. N'ont-ils pas compris qu'il n'y avait pas assez d'ovations pour l'ermite de Caprera ? Pontelandolfo et Casalduni four-
nissent tout au plus quelques croquis pour Talbum de ces dames qui ont ambitionné d'avoir un cheveu de Garibaldi. Leurs grand mères rendirent chauve le général Blucher, en 1815.
Il ne manque pas de misanthropes qui déplorent hautement de voir de jeunes réfractaires traversant les rues enchaînés , leurs familles traînées en prison, des villes bloquées de nuit et privées d'eau, des cabanes brûlées. C*est qu'ils ne se pénètrent pas assez de la nécessité de mettre sur pied une belle armée. Qu'importe si quelque ville est assiégée, si quelque cabane est incendiée, si quelque paysan, à qui la peur a fait tourner la tête, y est étouffé ! Ces touristes n'en seraient pas surpris s'ils savaient comment les Egyptiens enrôlent les Cophtes .
Ils peuvent s'étonner un peu, il est vrai, en sortant, à Naples, de Saint-Charles ou du Musée, en revenant du Pausilipe ou de Sorrente, de rencontrer des files de condamnés au domicile forcé; mais c'est une nécessité politique, une fatalité de la situation. On y distingue des vieillards, des enfants, des filles de douze ou de quatorze ans et de vieilles femmes de soixante ; n'est-ce pas une preuve convaincante de l'impartialité de la justice italienne ? Ne voyait-on pas naguère une femme sexagénaire, privée d'une jambe, charitablement soutenue par deux carabiniers ? Et l'on ose les accuser d'inhumanité 1 Si on les avait vus attentifs à ne pas faire asseoir les prisonniers entassés dans les bateaux, de peur de les faire chavirer.
Si l'on traîne ainsi ces opposants au domicile forcé, est-ce que l'histoire n'en fournit pas des exemples ? Une population qui résiste doit être déportée. Les Lombards, qui sont les ancêtres des Piémontais, n'emmenaient-ils pas, liés comme des chiens, les Italiens qui osaient encore s'appeler des Romains ? Les Lombards travaillaient, eux aussi, pour l'unité italienne. Alors l'Empire était tombé aux mains des eunuques, ce qu'on ne dira pas, sans doute, des princes et des ministres italiens. Et même à celte époque il yen avait qui, comme Bélisaire, épousaient des Automnes et obéissaient à des Théodores. On trouve donc de beaux exemples dans l'histoire, et on n'a qu'à les suivre pour fonder un empire.
On a dit, Monsieur, dans la législature italienne, que les transportés dans les îles étaient au nombre do vingt à trente mille ; quMl y en avait cinq mille seulement en Sardaigne ; mais n'étaient-ils pas parents , cousins ou neveux des cinq cents brigands du général
La Itfarmora ? C'est une nombreuse p&renté, sans doute, mais par cette conduite les Italiens ne montrent-ils pas qu'ils rejettent les rigueurs anciennes pour intraduire un droit nouveau? Tout bien e^^aminé, ils sont humains ; iisi n'ont pas continué l'orbe de sang et de crimes, le despatism^ de la hache de 4793. Les fusillades ne sont pas des noyades, ^t les relégués de Capraja, de PantelleriQ ei de Sardaigne ne peuvent tout an plus que mourir de faim.
Ne les. a-^t^n papt, dn reste, mia à (a disposition âe& propriélairas de ces îles, comme on fait d^s ooUs anx Antilles? Le gouvernement devait-il y fairo Qouler te lait et le miel ? On a toi^ours eonsidéF^ l'esclavage an;eien comme un prof rès, paro^ qu^on aurait pu tue les prisonniers. Or, c'est le même cas : on relègue pour ne pas lu* sillça*. Certainemont le gouvernement italien n'a pas envoyé une cconmission d'^nq^éte ohe?; les Iroquois pour y apprendre comment m doit rôtir les paptifs.
Les civilisateMra ont été de tout temps f nmds amia de la mitigat- Uon des peines et grands partisane de l'abolition des supplices. Us m\i en même temps» demandé qn^on bâtisse des prisons douces et même charmantes, Q\\ les philanthropes italiens, qnefois maftr^ du pouvoir^ sie sont ansi^itôt mis à r<D^nvre. Une prison italienne est désormais comme la piscine qui guérissait les lépreux et les paraly-^^ tiques^ U est vrai que, daos le royaume de Naples, gisent dans les prisons plus de trente mille détenus affamée, presque nus, sans distinction d'âge, de sei^e, de condition. Mais qu'y fatFe 9 C'est le tempâ seul qui a manqué.
Peut-^n raisonnablement se plaindre de la mortalité des piison^^ comme si le typhus eût an demander la permission d'y entrer f Les prisons de Poten^a, de Salerne, de Gatanzare, de Gosenza ont été iltteintes de l'épidémie. Mais le gouvernement n*a-t«îl pas accru le nombre des prisons ? La sollicitude gouvernementale est allée quel-^ «quefois jusqu'à métamorphoiser en prisons les murs des tombeaux. On ei^agère, du reste, le nombre des victimes. Bn quatre ans, et sur <4S détenus pour le procès d'Isernia, la mortalité n'a été que de oinquante. S'ils sont restés enfermés longtemps, c'est que le temps a fait défaut au juge d'instruction ; on ne doit pas oublier, disent avec raison les unitaires, qu'ailleurs on envoyait les prisonniers à Técha** faud pour vider les prisons.
£t puis, les prisons napolitaines devaient produire ces résultats:
si l'on y meurt à présent de faim et de typhus, on n'y subit pas d'autres violences que celles des geôliers choisis parmi les camorristes, ou quelques coups de fusil des sentinelles lorsqu'on se montre à une fenêtre. Mais jadis, c'était, dit-on, la coiffe du silence et les plus funèbres instruments de la torture. Un réactionnaire répondra peutêtre qu'on n'a jamais su trouver, quelques recherches que l'on ait faites, ni ces instruments, ni un seul homme qui se soit dit torturé. Qu'importe I Si le fait n'existait pas, il fallait l'inventer. Dès*qu'il s'agit de la réalisation d'un grand dessein, le mensonge n'est qu'un moyen. Et le mensonge plaît tant à la crédulité humaine, qu'il serait vraiment dommage que cette coiffe du silence n'eût jamais été imaginée.
Avec un petit effort de bonne volonté l'on peut trouver encore que l'état présent des prisons napolitaines est tout simplement une continuation de l'ancien. Un illustre Anglais n'a-t-il pas, il y a quinze ans, révélé à l'Europe les horreurs des prisons napolitaines ? Et si un lord, un peu moins crédule, vient attester au Parlement anglais, sur sa parole d'honneur, ce qu'il a vu de ses propres yeux dans ces mêmes prisons sous le régime italien, ce ne sera pas un témoignage sérieux. Il y aura d'ailleurs et toujours une profonde différence. Ceux qui, ainsi qu'on l'avait assuré à M. Gladstone, gémissaient dans les cachots de la police napolitaine, voulaient régénérer leur patrie, et pour eux la barricade était un chemin. Ceux que lord Lennox a vus lui-mêmedans les prisons, ont le tort dene pas aimer la régénération italienne. C'était donc pour les deux voyageurs une affaire de goût.
Rome , le 6 Mai 1865.