LETTRE XXXI
A Monsieur J. *^*,
PARIS
Il y eut un temps où Ton prenait plaisir, où Ton éprouvait un doux frissonnement à lire les romans d'Anne Radclifife et, plus tard, les exploits de Han d'Islande. Pourquoi donc ceux qui aiment encore les fortes émotions ne pourraient-ils se faire montrer à Palerme cet Antoine Cappella qui se permit d'être sourd et muet, même après la conscription? Il peut leur exhiber les cent cinquante-deux blessures que lui causèrent les révulsifs volants appliqués par les chirurgiens militaires. Est-ce que ceux-ci devaient se laisser duper ? Qui est-ce qui pourra désormais simuler le mutisme et ft surdité, depuis qu'on a appliqué les révulsifs volants à celui qui était sourd et muet ? Amenez-leur demain un myope, ils l'exposeront, pour s'assurer de la vérité, au miroir brûlant de Byzance.
Voyez, en effet. Carminé de Martino de Salerne qui , sorti à la conscription, s'était dit sujet à des attaques d'épilepsie. Les commandants italiens devaient-ils s'en laisser imposer par les certificats des médecins napolitains? Ils sont adroits, ils ont l'esprit subtil, les commandants italiens! Us le feront conduire à l'hôpital, et à la première crise, ils le feront garrotter sur le lit, et les chirurgiens militaires lui appliqueront des fers rougis sur les jambes. Cette idée avait quelque chose d'ingénieux et de plaisant. On en rit beaucoup. L'expérience fut même répétée, et les bourreaux (non, pardon, les chirurgiens) ne cessèrent que lorsqu'ils virent le sujet prêt à expirer. Mais cela servira à l'avenir. On se persuadera qu'il n'est pas aisé de tromper la loi et la sagacité italienne.
Si Antoine del Zio se dit atteint d'asthme, on aura une nouvelle expérience toute prête. Qu'ils sont inventifs ces Italiens I On Favait déjà essayé sur le fils de Pierre GudfOy à Florence. Malheureusement le jeune Guelfo étant mort en chemin, on n'avait pu constater la bonté du moyen. Maintenant c'est un bonheur ([m^ Antoine del Zio se présente à l'alchimie unitaire. Le commandant le fera donc charger d'armes et de bagages et lui imposera une marche de huit lieues. Si les forces lui manquent sur la route, les soldats le pousseront à coups de crosse et de baïonnette. S'il se traîne jusqu'à une chaumière et y expire comme Guelfo, ce sera sa faute. Les Italiens ne doivent pas se laisser mystifier. Enfin , si Antoine del Zio^ expirant, tourne sesyeux>mourants vers sa pauvre mère et vers sa terre native,
et reminisdtur Àrgos^
les Italiens fixeront leurs regards vers Florence. Là il y a un gouvernement qui sait récompenser. En effet, il a mis la croix de Saint-Maurice sur la poitrine du médecin qui appliqua les révulsifs volants à Cappelîo, Les autres ne perdront rien pour attendre. A Florence, les conseillers ne se trouveront jamais déclassés. Quand il s'agit de la grandeur italienne, ils sont prêts à tout, ils sauraient amuser Diocléticn en personne.
RoME,^)e 10 Mai 1865.