‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 34 sur 63 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

A Monsieur Jï***,

Les finances anglaises nous donnent un grand spectacle. On se dispense en Angleterre de faire appel au crédit, on y amortit la dette, on abaisse les taxe$ fiscales, la dette a été réduite de 450 millions en six ans. On se flatte d'avoir un excédant de cent millions dans l'exer-* cice de 4S65, et on l'utilisera en nouvelles diminutions d'impôts. En Italie, au c^ontraire, où Ton a voulu faire des enjambées avec des bottes de sept lieues, tout recule au lieu d'avancer. On a dépensé 400 millions par an, dans le vide ; car on en est toujours au chiffre de 500 à 5S0 millions de recettes ; je puis vous assurer qu'il n'y a pas eu de ministre qui ait connu la véritable situation des finances italiennes. Les rapports officiels prouvent que le recouvrement des im« pots est un chaos à n'y rien comprendre. Ajontez à cela des dépenses qu'on ne peut pas avouer, et qui sont parfois un mystère pour les ministres eux-mêmes, excepté celui des finances. De là le refus de donner des comptes et la coQiplaisance de la Chambre à ne pas les demander. On oppose toujours l'impossibilité de régler les comptes de l'an iÂ60. On a, dans la Chambre, le petit mot pour rire : sur les 700 millions de l'emprunt Hinghetti, 834 millions disparurent sans laisser de traces.

La Chambre autorisera peut-être un autre emprunt comme elle autorisa l'emprunt Minghetti, en 4863; elle en autorisera toujoui-s jusqu'au terme fatal de la banqueroute. Elle se prêtera à toutes les cembinaisons, comme elle vient de voter la fusion des Compagnies

des chemins de fer qu'elle blâmait, les garanties qu'elle trouvait exorbitantes, les ventes qu'elle jugeait ruineuses; la Chambre a, dans les flancs, Faiguillon de l'avidité, l'aiguillon de la révolution qui la poussent. Voulût-elle y résister, elle serait forcée de s'incliner et d'obéir. La révolution, c'est sa fatalité.

Le gouvernement italien ne communique pas non plus cette fois un exposé quelconque des recettes et des dépenses, des importations et des exportations de l'Italie. Les recettes, en général, ordinaires et extraordinaire, sont portées* à 669,438,562 fr. et les dépenses à 876,639,308; ainsi le déficit serait de 107,200,746 fr.; mais est-ce là toute la vérité ? Le seul fait incontestable est qu'on court après l'équilibre du budget sans pouvoir l'atteindre jamais. Les budgets, jusqu'à présent, se soldent toujours en déficit. M. Sella compte sur les 200 millions de la vente des chemins de fer, mais voilà que déjà la question des 80 millions du crédit Hambro commencent à embarrasser. On est donc pressé de chercher des ressources extraordinaires, et on va les demander encore à l'impôt et à l'emprunt. Mais ce n'est pas toujours en augmentant les impôts qu'on arrive à leur faire produire davantage. Le droit d'enregistrement n'a pas rendu au fisc ce qu'il en recevait avec un droit plus modéré, qui laissait aux transactions leur libre développement. Le barreau chôme, même à Naples, où l'esprit litigieux était une fièvre. Au lieu d'agir comme en Angleterre et d'exciter les progrès de la richesse publique par des dégrèvements successifs, on les entrave par des augmentations d'impôts. On propose dans ce moment l'abolition des ports francs et des lettres de change de douanes, moyen le plus sûr de tarir le commerce. Tout tomberait bientôt dans un état de stagnation, comme il est déjà arrivé à Ancone et à Livoume.

C'est la conséquence du gaspillage et des embarras financiers qui ne peuvent pas attendre les bienfaits du temps. S'il est vrai que l'Etat doit régler ses dépenses sur les progrès de la fortune publique, on peut se demander : la richesse de l'Italie, dans les cinq années qui viennent de s'écouler, s'est-elle accrue dans la même proportion que ses dépenses ? Une fièvre vertigineuse poussait nos maîtres à simuler les antiques grandeurs, mais on a beau ériger les expédients révolutionnaires en axiomes, les déficits passés et futurs ne peuvent être couverts que par d'autres emprunts, au bout desquels on trouvera la banqueroute et l'écroulement. L'aliénation des biens de

l'Eglise procurera des partisans à Funite, mais non pas des ressources au trésor. Voilà qu'on vient de décréter un autre emprunt qui ne rapportera pas même le 61 pour cent. Quant aux 160 millions offerts aux souscriptions intérieures, on les cherchera vainement. Les Italiens sont devenus de singulières gens, à la vérité ; ils aiment à entendre dire qu'ils sont revenus aux traditions de la grandeur romaine, à voir manœuvrer simultanément Tinfanterie et la cavalerie, à contempler l'appareil bruyant de l'artillerie à Milan et le déploiement de la flotte à Naples. Ils s'empareraient volontiers du quadrilatère, mais tout cela sans bourse délier. Est-ce parce qu'ils voient surgir tant de fortunes improvisées et insolentes au milieu d'un déluge d'impôts et de la misère publique ? se sont-ils aperçus de ce qu'on leur répète toujours : que l'œuvre du gouvernement est celle de Sisyphe ? Ce qui est certain, c'est qu'ils s'éloignent de toute souscription volontaire, comme s'écarte avec dégoût celui qui voit tgut à coup ramper un serpent à ses pieds. Les malheureux ne comprennent-ils donc plus les bienfaits de l'unité, et n'ont-ils plus de foi dans sa durée ?

Rome, le 2 Décembre 1865.

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