‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 35 sur 63 · LETTRE XXXV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXV

A Monsieur te œnUe JHf**^,

BftUlSLLBi.

Le ministre Sella vient de présenter un nouvel exposé financier, « Dans les conditions où est l'Italie, a-t-il dit, un plan financier est impossible ». Et en effet, c'est depuis cinq ans qu'on vit ainsi sans système, sans plans, au hasard du jour et des circonstances. La fatalité inexorable est le besoin d'argent, et le ministre avoue que les impôts actuels ne suflSsent plus, et que le pays doit se préparer à faire de nouveaux sacrifices. Cependant la rente italienne baisse chaque jour davantage. Les inquiétudes politique affectent particulièrement le crédit qui se resserre. C'est de là que nait la rareté du numéraire, l'élévation du taux de l'escompte, la vente des valeurs mobilières. Autrefois les cinq pour cent italiens se plaçaient à prime, ceux mêmes du Piémont au pair. Les fonds publics napolitains étaient montés à 119; maintenant la rente italienne est à 65. La fente suit une loi économique évidente ; elle est très-offerte et baisse de prix. C'est que voyant les déficits s'accumuler d'année en année, sans autre moyen de les couvrir que l'emprunt, on se sent perpétuelle^ ment sous le coup d^une nouvelle émission de rentes. Supposez la guerre, cas très-possible, puisqu'on laisse les nuages s'amonceler de plus en plus sur l'horizon, et tout s'écroulera d'un coup. Le crédit a besoin de la paix du jour, de la paix du lendemain, de la garantie qu'elle ne lui sera pas ravie d'un moment à l'autre, et la guerroie détruirait tout à fait I

Depuis six ans les capitaux disparaissent, le numéraifô se retire de la circulation, le commerce s'éteint. C'est déjà un marasme, Vous

n'avez qu'à consulter les appréciations mêmes de M. Sackville West, si chaud partisan de Funité. Gênes, Livourne, la Sicile ont déchu, et le commerce ira toujours s'amoindrissant davantage par le traité avec la France, les nouveaux emprunts et la rareté de l'argent. On parle encore et toujours de la ressource des biens domaniaux, mais la vente en est encore incertaine. D'ailleurs on en paie le prix par cinquième, par sixième ; on prend des répits pour dix, pour vingt ans, et les accapareurs ne soldent le capital que , par les produits mêmes de ila terre. On parle de la ressource des chemins de fer. Mais on en offre 1 84 millions, qui sont déjà affectés à la garantie de l'emprunt Hambro pour quatre-vingt millions. Ajoutez-y les 174 millions, valeur présumée des biens domaniaux, et vous arriverez aune somme qui restera toujours de 134 millions au-dessous du déficit. Et le solde de l'emprunt des 700 millions qui va peser sur le budget de 1 865 ? Et le manque des dix millions qui , déduction faite de l'emprunt Hambro, étaient la recette des chemins de fer ? Et les douze à quinze millions de revenu des biens domaniaux ? On est d'ailleurs engagé par les garanties données pour une somme de près de soixante-douze millions aux Compagnies des chemins de fer, du canal Cavour, aux indemnités allouées à Turin, au déplacement de la capitale, aux employés transférés à Florence. Le gouvernement assure que le transfert de la capitale n'absorbera que sept millions, mais bien des gens s'en frottent les mains et se flattent qu'on en dépensera vingt au moins.

Le contrat avefc M. de Rothschild n'a pas été ratifié, et le fût-il, voudra-t-on comprendre dans le paiement une grande partie de ces bons du Trésor qui sont en circulation? On est poussé par la fatalité à en émettre toujours davantage. Il y en a ^éjà, dit-on, pour bien des millions. Et comme ils ne peuvent s'escompter dans le pays, on doit en trouver le placement hors d'Italie. Les banquiers imposent un taux d'escompte très-élevé et un très-court délai. Aussi quand les . billets viennent à échéance, on est forcé de les renouveler à des conditions plus onéreuses encore. Il paraît que de hauts fonctionnaires, et quelques députés poussent à la roue. C'est que ces bons ne représentent point une portion déterminée des revenus de l'Etat, les dépenses et les revenus ne se balancent pas. Les ministres n'ont pu jamais et ne peuvent dire quelles sommes ils retireront des contributions ; aussi, outre un nouvel emprunt, on parle déjà tout bas

d'aliéner la perception des tabacs. L'Italie régénérée ne rêve, depuis cinq ans, que de biens à vendre et d'argent à emprunter.

li a été aussi question des sociétés à constituer, et la seule qui se soit établie l'a été par M. Bastogi I On voulait encore consolider pour un quart la dette flottante ; comme si ce n'était pas non-seulement un emprunt déguisé, mais un commencement de banqueroute. On est donc forcé de revenir à l'emprunt, tandis qu'on a tué le crédit; après cela il ne restera plus, soyez-en sûr, que le suicide, que la banqueroute,qui sera bientôt aux portes. Et la banqueroute est bien plus effrayante que Catilina. Cette catastrophe que le marquis de risle, causant avec moi en 1863, disait facile à prévoir, et qui cependant n'épouvantait guère, ajoutait-il, ces gens-là, s'approche à grands pas. Ils auront encore le papier monnaie ; ils en rendront le cours forcé, immense désastre qui ne retardera guère la ruine finale. On pourra émettre peut-être 2 à 300 millions d'obligations, ayant pour garantie la ferme des tabacs, 4 à 500 millions garantis par les biens ecclésiastiques. Mais après ? va-t-on se jeter dans la guerre en désespoir de cause ? En effet, si la guerre n'avait pas lieu, le royaume italien s'épuisera de plus en plus et tournera contre lui-même l'arme dont la révolution a frappé les pouvoirs légitimes. Un vent se lèvera qui emportera le nouveau trône ; car l'Italie demande l'ordre et la paix et la souhaite à quelque prix que ce puisse être. Elle trouvera le repos sous ses propres ruines.

Rome , le 18 Décembre 1865.

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