‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 36 sur 63 · LETTRE XXXVI · texte numérisé non relu

LETTRE XXXVI

A Monsieur le êomte Jlf***,

BROXCLLKS.

Il n'est pas un seul Italien, mon cher Comte, qui se fasse illusion sur l'état des finances du royaume uni. On connaît parfaitement cet homme pâle etrachitique qui s'appelle crédit italien; et que M. R.... a créé avec tant d'efforts et de si gros profits. Et ce sera lui probablement qui lui rendra les honneurs suprêmes. Pas un Italien n'a pensé un seul instant que le gouvernement de Florence dût percevoir la moindre partie de l'emprunt forcé. Chacun est résolu, et cela dès la publication du décret^ à ne rien payer. Les citoyens veulent faire payer aux municipalités, les municipalités aux provinces, et les provinces à la Banque. Cette Italie qu'on nous représente una^» nime, enthousiaste, enivrée de l'unité, refuse à son gouvernement aux abois quatre cent millions, qui ne représentent qua vingt-cinq francs par tête I

Et la Banque, que fera-t^Ue ? Elle ne le sait pas elle-mdme* Émettre pour trois cents à trois cent cinquante millions d'aissignats encore, ce serait faire monter l'agio de 6 à 7 pour cent. Aussi le ministère a consacré les derniers instants de la dictacture à chercher sur votre marché les moyens de contracter un premier emprunt partiel de cinq cent millions effectifs pour un milliard nominaL* Mais la France a déjà deux milliards de | fonds italiens, et les maisons de banque françaises ne pourraient plus faire accepter par les couches populaires de Tépargne des inscriptions de rentes italien'^ nés. Le monde financier a dû naturellement remarquer quo tandis cju'on demande encore l'argent de l'étranger, l'emprunt forcé traîne

depuis trois mois, saûs avoir produit un centime, et n'en pjoduira pas plus que le Consorzio nazionale.

Cependant il faut chercher des expédients pour parer aux terribles embarras du Trésor, sans exposer toutefois publiquement la situation financière, je ne dis pas avec exactitude, mais dans la mesure même la plus rigoureusement indispensable.

Vous avez été surpris qu'on ait aliéné les cent millions que le Trésor avait à toucher, avec une perte de quinze millions : vous serez sans doute plus étonné encore, quand vous saurez que le réseau des chemins de fer Lombards, appartenant à l'État, avait coûté deux cent soixante millions. On commença par le vendre deux cent millions nominaïAx^ réduits à cent quatre-vingt millions par l'agio et l'escompte des premiers cent millions. Il restait encore cent millions complémentaires, sur lesquels on vient de perdre, par l'emprunt Stern, quinze millions: de sorte que, pour se procurer de l'argent, on aliène un réseau qui a coûté deux cent soixante millions/pour cent soixante-cinq, dévorés d'avance. On n'a jamais marché plus gaiment vers l'abime. Et remarquez que le gouvernement italien vient de payer, par le traité de paix, quatre-vingt-sept millions à l'Autriche, tandis qu'il pouvait lai rétrocéder la créance sur les chemins de fer Lombards, dont la moitié du réseau est en Autriche. C'est qu'on avait besoin de cette ressource, si tant est qu on ne l'ait pas encore engagée et dévorée. Les quatre-ving-sept millions et demi de traites donnent du répit, et en cas de malheurs, il adviendra de ces pauvres traites ce que voudra le hasard.

On m'assure que le gouvernement italien aurait fait contracter à la banque R.... un emprunt sur gages de 30 millions, au taux de 45 pour cent, avec garantie de soixante-quinze à quatre-vingt millions de titres 5 pour cent, de l'emprunt forcé. Une autre opération consistait à faire contracter par quelques municipalités un emprunt collectif de quarante millions pour dix-huit mois. Ainsi l'Etat s'appropriait l'argent des municipalités, comme il a déjà fait de l'argent des hôpitaux et des établissements de charité. Il aurait fourni simplement l'aval, eh cas que les municipalités n'eussent pas pu rembourser les créanciers. Mais cet aval, sur quoi s'appuyerait-il? Toujours sur le crédit du gouvernement qui n'en a aucun pour emprunter directement. Aussi toutes ces combinaisons vont-elles échouer.

Harcelé par des besoins pressants d'argent, le gouvernement veut faire précéder l'emprunt, assure-t-on, d'une opération du cinq en trois pour cent italien. Ce serait une réduction qui n'aboutirait qu'à procurer de gros bénéfices à ceux qui opéreraient cette conversion et qui rendrait l'emprunt encore plus impossible. Il parait qu'on voudrait essayer d'affermer les tabacs pendant vingt ans, moyennant trois à quatre cents millions. Mais on abandonnera, pour le moment, cette aliénation et la conversion de la rente, parce qu'elle empêche* rait l'emprunt, et aussi parce qu'il s'agit d'un revenu spécial le plus certain et le plus utile. Mais plus t^rd on reprendra ces expédients singuliers, et je dirai même étranges et injustes, parce qu'ils aboutiraient à diminuer de quarante-cinq millions les recettes de chaque année, aux dépens de la dette actuelle, théoriquement garantie par la collective des revenus de l'Etat. Les dépenses de l'administration des tabacs sont de près de trente-cinq millions environ, et les recettes de quatre-vingt millions.

Toutes les jalousies et les manœuvres de vos banques pour dépouiller un cadavre sont un spectacle de débats usuriers et mesquins, qui doivent bien édifier le public ; car, au fond, c'est de son argent qu'il s'agit. En attendant, on entonne déjà un chant funèbre sur le ministère italien, et particulièrement sur le ministre Scialoja qui tient le râtelier. Eu Italie, le remplacement d'un ministre des finances s'opère aussi facilement que celui d'un cham«bellan.

RoAtE, le 14 Octobre 1866.

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