LETTRE XXXVIII
A Monsieur de W***,
Il a été publié, il y a peu de temps, à Naples, une brochure qui éclaircit tellement la situation financière de l'Italie^ que chacun peat en calculer les inévitables conséquences. Elle constate que les impcfftations, en 1859, pour tous les pays qui forment le royaume italien d'aujourd^hui, excédèrent les exportations de trente-^ept millions- En < 864, ce chiffre de trente-sept millions se trouva porté à cent cinquante-sept; en 1862, à cent quatre-vingt-dix-sept; Tannée suivaute, àdeux cent quatre-vingt-deux; en 4864» on arriva à la somme de quatre cent soixante millions. On n'a pas encore les chiffres officiels des années 4865 et 4866, mais, d'après les homme« les plus compétents, ces chiffres nepourraient être moindre que ceux de 4864. L'Italie s'est donc vue contrainte de payer en numéraire, à l'étranger, de 4864 à 4864, la somme de 4 milliard et quatre-vingtseize millions. Si l'on ajoute les sommes soldées durant les deux derniers exercices, on aura le total énorme de deux milliards qui ont dû sortir en espèces sonnantes de la Péninsule, depuis six années^. C'est là un vrai désastre.
M. Sciajola vient d'affirmer en plein Parlement» que le tiers de» effets publics de l'Italie se trouvait en la possession de mains étrangères. Or, le capital de ces divers effets^ suivant les documents le» plus certains, s'élève à huit milliards et demi. Calculez l'intérêt de cette somme à 8 pour cent, dont le tiers est de cent quarante-* trois millions environ, et voyez le chiffre qu'on a^ chaque annéCj à
payer hors de l'Italie. Et l'introduction des matières brutes, les objets pour le service du gouvernement, les achats d'armes, de munitions, de matériel de guerre de toute sorte, les bâtiments de guerre construits à l'étranger? Il faut y ajouter encore le prix d'escompte des valeurs courantes du Trésor, et l'amortissement des effets publics ou privés, au même moment où l'on doit payer le prix de la cession de la Vénétie et les vingt millions de la rente perpétuelle de la dette pontificale.
Tout cela vous expliquera aisément la crise monétaire, le cours forcé des billets de banque, la dépréciation incessante des effets publics, l'avilissement de la terre, la détresse du commerce, les faillites, le renchérissement des vivres, la misère profonde et générale. La fièvre inintelligente de tout commissionner à l'étranger, a presque anéanti les industries du pays. La voix indignée d'un grand manufacturier du royaume deNaples, ensaqualitéde député, vient de le manifester à la Chambre. Le vieux manufacturier, lui, a été le plus actif instrument de la révolution et de l'annexion ; mais ces révolutionnaires-là, il ne fallait pas les mener trop vite ou trop loin.
Jusqu'à présent il était toutefois possible de faire face à cette sortie de numéraire, excessive et hors de toute proportion. Il y avait les capitaux étrangers qui s'étaient engagés dans les effets publics, soit par la voie des emprunts, soit par l'achat des actions des chemins de fer ; mais aujourd'hui ces sources sont taries. Un déficit épouvantable dans les finances, un déficit plus épouvantable encore dans le commerce et l'industrie , tel est l'abîme où l'unité a précipité l'Italie, encore si riche et si prospère il y a peu d'années ! Cela justifie le cri d'alarme et presque de désespoir poussé chaque jour par le pays.
Les étrangers sont-ils plus satisfaits ? Ils avaient, presque sans exception, et les Anglais surtout, applaudi aux changements réalisés. Mais les pertes successives auxquelles ils ont été exposés vont bien changer leurs idées. Le commerce anglais, n'en déplaise à M. le secrétaire de l'ambassade britannique à Turin, a beaucoup souffert par la révolution. La statistique du commerce italien, rédigée par le noble M. West, à l'usage du foreing office, ne correspond nullement au compte de caisse des négociants anglais, et les Anglais savent compter. On peut s'en faire une idée par ce qu'en disent les journaux
qui ne sont que les échos des plaintes de leurs compatriotes. Les exposés des ministres des finances italiennes ont dû faire froncer les sourcils à bien des graves négociants de la Cité. Ces exposés, au contraire, ont excité la gaité des Napolitains^, qui se soucient peu de souffrir et de payer, pourvu qu'on les laisse se moquer des ministres.
Les Anglais s'étonnent peut-être de Tinsouciance athénienne des Napolitains ; mais combien durera-t-elle encore sous la pluie des taxes, et quand l'industrie et le commerce sont déjà aussi féconds que la mer en naufrages I
En attendant, on ne peut pas se promettre encore qu'ils renoncent à leur nature. Ainsi ils ont ri à gorge déployée, en découvrant que, pendant les trois mois d'été, on ait consommé dans un seul ministère, 8,400 francs de rhum , pour réconforter MM. les employés. Les ministres ont été assez bons pour ne pas faire figurer cette petite somme dans les colonnes des dépenses. Peut-être en sont-ils à réunir les documents des autres dépenses des bureaux, parmi lesquelles, dit-on, va compter celle du chirurgien pédicure. Et le Parlement leur donnera un brevet d'honnêteté, comme celui que le baron Ricasoli délivra à M. Suzani.
Rome, le 13 Avril 186G.