LETTRE XXXIX
A Monsieur de /?***,
PAIIS
La ville de Palerme est aux mains des insurgés, la gatuison est refoulée et renfermée dans le Palais ! Voilà ce que nous apporte le télégraphe.
Personne n'osera se prononcer sur un fait d'une telle grairitë. Les événements marchent si vite par le temps qui court, l'imprévu joue un si grand rôle dans la politique, qu'il ne faut jurer de rieli. Ce qui est incontestable, c'est que Palerme, la ville des Initiatives insurrectionnelles, la patrie adoptive de Garibaldî , vient, après six ans, de prononcer un autre plébiscite par les armes contre le gouvernement italien. L'insurrection de Palerme n'est pas un mouvement républicain ou bourbonien. C'est un mouvement Sicilien, un côup dé désespoir. Une administration prévoyante et paternelle, en s'y prenant avec adresse, en respectant les croyances, en ménageant les intérêts et les affections, serait parvenu peut-être à fixer la mobilité des esprits, à établir un équilibre, à maintenir le courant dans le lit qu'il s'était creusé. Mais l'administration unitaire a été d'un orgueil stupide, d'une incapacité effrontée, d'une brutalité rare, d'une imprévoyance au-delà de toute comparaison. L'insolence et le fanatisme des unitaires, arrivés à la puissance, ont préparé la crise.
On a caché le mal autant qu'on l'a pu; on a dissimulé les Inepties, les turpitudes, les orgies d'impiété et de cynisme du gouvernement de Florence. Les classes les plus élevées en devenaient complices, parce qu'on les avait ménagées et compromises. Mais à Palerme comme à Naples, plus de cour, plus de luxe, plus de commerce, pfus
d'industrie, plus de travail, et à leur place la surcharge de tous les impôts, la conscription jusque-là ignorée, Tinsulte aux choses de Tordre moral et religieux. Les esprits, comme les consciences, recevaient coup sur coup de rudes atteintes. Ce qui e'tait épuisement d'abord est ensuite devenu misère hideuse, et enfin démoralisation profonde. La mesure était comble, la résistance s'est organisée et l'insurrection a éclaté.
Quel que soit le drapeau levé, le soulèvement de Palerme prouve plus que jamais que les empires ne se fondent et ne subsistent que par le respect de la justice, et que la force des armes n'y suffit pas. Mais les unitaires ont voulu rester dans le royaume des Deux-Siciles, comme les Turcs en Europe. Et les Turcs n'y sont que campés, disait de Bonald. On a prétendu attribuer à la révolution une force créatrice, et l'on a même proclamé que la tyrannie pouvait devenir mère de la liberté. Machiavel lui-même n'aurait pas osé le dire à César Borgia. Et voyez maintenant où en est le royaume d'Italie. Il a froissé les croyances et les intérêts ; il s'est aliéné les conservateurs ; il a rompu avec le clergé et les catholiques ; il s'est jeté dans les bras des révolutionnaires. Mais c'était vouloir se tromper que de conserver des illusions à cet égard. La révolution n'embrasse que pour étouffer. Bientôt Palerme sera peut-être écrasé, et l'on verra que la révolution n'inspire que des desseins de violence sur les peuples, la ruine des nationalités et l'oppression des âmes.
Ceux qui ont, il y a sept ans, brisé les digues, s'étonnent maintenant du débordement révolutionnaire de la Sicile. Les vainqueurs du jour, opposants de la veille, vont traiter de criminels ceux qui ont osé les imiter. Ils seront inexorables surtout pour leurs anciens amis et complices qui auront trempé dans une nouvelle conspiration. Et il doit s'en trouver un grand nombre, car les moins habiles ou les plus honnêtes n'ont pu, dans la débâcle, profiter du moment pour assurer leur fortune. Le gouvernement unitaire fera ce que font tous les gouvernements dont l'origine est contestable. Il fera de la compression sanglante ; la presse l'encourage déjà et le pousse même. Ecoutez les menaces et les cris de rage de cette presse furieuse. Elle accuse le gouvernement de faiblesse, elle l'accusera peut-être de trahison, s'il ne s'arme pas du marteau qui, en 93, démolissait Lyon. C'est ainsi qu'un enfant qui traverse un cimetière , muet de terreur d'abord, se met à siffler ou à chanter pour se donner
du courage. A Florence, on mesure rabime ; mais si la réaction triomphe, tous les aboyeurs qui n'attendent jamais que le lendemain du combat, mettront des panaches à leurs chapeaux et crieront bien haut qu'ils ont tout fait.
Rome , 18 Septembre 1866.