LETTRE XL
A Monsieur de /?***,
PABIS.
Palerme, capitale de la Sicile, ville de deux cent vingt mille habitants, siège des autorités italiennes, après s'être insurgée, a combattu avec le courage du désespoir. Mais elle a succombé !
On a présenté ce mouvement insurrectionnel comme une levée de boucliers des Garibaldiens ; on Ta appelé ligue démocratico-cléricale, conspiration Bourbonienne masquée de républicanisme. Cette divergence même d'opinions prouve que ce sont des interprétations intéressées et calculées. La vérité est que l'esprit d'autono* mie est tout-puissant en Sicile. Les campagnes, les ateliers, la populace même des grandes villes ne connaissaient d'autre mot d^ordre que celui de l'indépendance. Cet esprit sicilien avait causé tous les troubles de l'île pendant cinquante ans. On se sentait humilié de la dépendance envers Naples, malgré la communauté de l'histoire, des mœurs, des habitudes, des intérêts, malgré même les liens de la parenté. Dix ans de séjour non interrompu en Sicile m'autorisent à vous assurer que c'est là le caractère général et dominant de toute insurrection dans ce pays.
Or, cet esprit sicilien avait été froissé. Palerme était devenu cheflieu de province et s'était vu dépouiller de son influence sur l'île, de ses établissements, de l'aisance qui en résultait. Le despotisme militaire, la conscription imposée, les taxes jadis inconnues, la rapacité insatiable du fisc, l'abolition des ordres religieux, surtout les exigences et la morgue des unitaires, ont fait souvenir les Palermi-
tains, que, dans leurs veines, coulait encore le sang de la race implacable des Vêpres. La Sicile, comme l'Italie d'aujourd'hui, comme la Gaule au temps de César, comme la Grèce au temps des Romains, comme l'Italie à la fin du siècle passé, fut stupéraite de se trouver livrée pieds et poings liés à celui qui lui avait annoncé qu'il venait la délivrer. Elle a compris ses fautes, mais comment les réparer? De quel côté organiser la résistance ? Sur quoi s'appuyer, en qui avoir confiance, puisqu'on s'est fait une loi de ne plus croire ? Aussi l'insurrection a été conseillée par le désespoiri
La répression a été implacable. On a commencé par bombarder la ville, par l'accabler de grenades, par briller presque tout un faubourg, par fusiller les quarante premiers insurgés qui sont tombés aux mains des assaillants. On nous apprend des horreurs qui rappellent les scènes sanglantes de la Syrie en < 860. C'est l'aberration des chefs, c'est la fureur du soldat, c'est le caprice de la vengeance. Les unitaires vainqueurs, brisent les portes des églises et des couvents, ils frappent, tuent, traînent par milliers en prison les habitants suspectés d'avoir pris part à l'insurrection. Et n'allez pas croire que c'est l'éloignemenl qui grossit les objets. La conduite des soldats de l'unitarisme, dans le royaume de Naples, nous dit quelle a dû être leur victoire à Palerme, Le général Cadorna a été froid comme le marbre et calme comme le destin, lls'est montré implacable, afin que Palerme serve de leçon aux autres villes qui seraient tentées de suivre son exemple .
Le gouvernement italien ordonne ou approuve toutes les rigueurs. Il a compris que l'insurrection de Palerme prouve jusqu'à l'évidence l'hostilité des populations italiennes contre l'unité. Il sait mieux que personne qu'elles ont résisté et que c'est seulement à force de lois d'exception, d'exils, de sang répandu que l'unitarisme a pu établir sa domination sur la ruine générale de la Péninsule. Mais eijt-il été modéré, contrairement à sa nature et à ses instincts, et ta diplomatie fiît-elle intervenue pour ie Iléchir, les journaux l'auraient poussé aux excès. Dès le premier moment ils n'auraient su que l'accuser de n'avoir pas pris les mesures exigées par les circonstances. Ils ont crié qu'il fallait en Unir, en fusillant en masse les insurgés. Les troupes ne devaient faire aucun quartier; maintenant qu'ils mesurent avec épouvante ce qui serait advenu si l'insurrection avait suivi de près la défaite de Custozza, ils ont invoqué le droit de défense
qu^ls contestaient aux princes légitimes, et ils allèguent à Tappui des actes les plus inhumains le grand mot de nécessité :
Cette nécessité, l'excuse des tyrans.
La révolution avait tant crié contre les princes qui, cependant, pardonnaient après avoir combattu une révolte Et maintenant elle s'extasie devant le roi galantuorno, au moment où Palerme brûle ou s'écroule. C'est ainsi que l'unitarisme se fait pourvoyeur de tombeaux dans le royaume des Deux-Siciles palpitant et deshonoré.
Mais lui-même, n'en doutez pas, sera attiré dans son vertige et chancellera sur cet entassement de cadavres. Avec la révolution de Palerme il est entré dans le cycle de sa décadence. Il ne pourra plus maintenir cette cohésion factice de la nationalité italienne. L'Italie est un grand corps frappé au cœur; c'est un peuple malade à qui on a présenté, comme remède, le poison qui devait l'achever. Tout ce que l'unitarisme fera, ne pourra plus être d'accord avec les antiques mœurs, avec les vieux droits de la patrie. C'est un abîme qu'on a creusé. Aucune région, il est vrai, ne pourra plus devenir une Vendée religieuse et nationale. Où trouver l'abnégation, lorsque depuis sept ans tout est mensonge, égoïsme et vénalité ? Ce ne sera plus la révolte peut-être, mais ce sera le désordre, qui mènera à un cataclysme épouvantable. Un hasard, la cause la plus imprévue peuvent couper encore l'Italie en tronçons, noyés de larmes et de sang. Les querelles des peuples deviendront l'instrument des ambitions sans scrupules. Et ce ne seront plus des aristocraties locales, des principautés luxueuses mais tyranniques, comme à la décadence des républiques du moyen-âge.
Dans l'anarchie, et dans l'abaissement des esprits, ce sera, à un jour donné, l'intervention peut-être, ce sera une avalanche qui se précipitera des Alpes, et alors le despotisme unitaire restera maître du terrain. Il y a déjà, dans l'air, en Europe, à côté de la révolution ouverte ou latente, une contagion de despotisme. Et l'unitarisme italien en aura surtout répandu le germe. Ce triste spectacle aurait déjà son enseignement, si les peuples pouvaient apprendre ; mais dans un temps où la force morale n'est plus comprise, où les hommes sont dressés à ne croire qu'à la souveraineté brutale du glaive, on ne s'apercevra même pas que l'unitarisme, à Palerme, peut avoir écrasé aussi bien la liberté que la révolte.
Oui, on s'est yengé, et on continue à se venger cruellement de la peur qu'on a eue, on traque les révoltés dans les campagnes, et ce sera encore du sang répandu. Oui, le ministre Ricasoli peut dire, lui aussi : U ordre règne à Palermel Mais le gouvernement italien serat-il de force à réagir contre la dissolution, contre Ténervement et l'affaissement du pays ? Qui le peut ? qui l'a pu jamais ? Lorsqu'un pays et un gouvernement sont descendus si bas, le châtiment ne se fait guère attendre. Les Persans tombent sur Babylone, les Goths sur Rome, et les Turcs sur Byzance.
Roms, le 5 Oetobfe 1866.