‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 5 sur 63 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

A Monsieur le duc C^*^,

PARIS

Les cadres sont les nerfs d'une armée, et si on n'improvise pas des soldats , on improvise moins encore des officiers. Les nouveaux cadres en exigeaient, ainsi qu'une quantité de sous-offlciers, capables de discipliner les nouveaux soldats et de les aguerrir; mais, sous ce rapport, les cadres laissaient beaucoup à désirer. Les officiers qui devaient conduire ces nouveaux soldats n'étaient pas tous des sujets accomplis. Les examens établis pour les sous-officiers n'avaient pas donné des résultats toujours satisfaisants. Ils étaient jeunes, la plupart instruits ; mais prés de la moitié étaient mariés et n'avaient point d'ardeur pour le service.

Personne ne pouvait douter que l'absence d'un bon et nombreux état-major, ne fût le défaut capital de l'armée. Les chefs étaient en grand nombre, déjà âgés , et presque tous mariés à la suite d'une longue paix. On éprouvait le besoin plus grand encore de commandants supérieurs, les uns étant âgés, les autres manquant d'expérience.

La division de la garde n'était pas un corps d'élite dans lequel les meilleurs soldats eussent trouvé une récompense de leur bonne conduite. Elle était cependant composée en partie de vieux soldats, animés de l'esprit de corps, quoique amollis par un long séjour dans la capitale. Le jeune roi, sur la proposition de son oncle, le comte de Trapani, s'occupa à y faire entrer des officiers de bonne famille , jeunes et dévoués. Si la garde ne pouvait se dire une troupe

d'élite, le bataillon des tirailleurs méritait ce nom. Il se faisait remarquer par sa discipline et sa tenue sévère.

En général, c^étaient les bataillons de chasseurs, composés de soldats jeunes, dispos , alertes, qui, dans leur éducation militaire, ne laissaient presque plus rien à désirer. Les officiers étaient presque les seuls de l'infanterie qui eussent Tardeur et la vivacité de la jeunesse. Aussi ces bataillons avaient acquis une discipline et une précision de mouvements vraiment admirables. Mais pour choisir sur environ soixante bataillons , neuf de la garde , seize de chasseurs et deux de carabiniers, il fallait laisser trente et quelques bataillons de ligne dans une infériorité comparative.

Les régiments qui étaient en Sicile se trouvaient commandés par bon nombre d'officiers vieux ou fatigués. Pour compléter à la hâte les bataillons, on avait mêlé un trop grand nombre de conscrits aux vieux soldats qui devaient les encourager par leur exemple. On les exerçait fréquemment, espérant qu'ils auraient bientôt acquis cette double force physique et morale qui devait leur servir dans la guerre. Mais ce spectacle journalier avait enhardi le peuple, et ceux qui travaillaient pour la révolution à Palerme; ils voyaient que c'étaient de jeunes soldats plus embarrassés que fiers de leurs armes.

La cavalerie était bien montée, bien équipée et instruite. Le régiment de marine, toujours en garnison à Naples, était un corps nombreux et discipliné. Les deux régiments d'artillerie et les deux bataillonsdugénie se faisaient remarquer, surtoutdans le corps des officiers.

Cette armée, Monsieur le Duc, n'était pas formée en divisions sur pied de guerre. Les dispositions n'étaient pas faciles et de prompte exécution. Le pouvoir militaire, restreint aux mains du seul roi, n'était pas fait pour former des généraux. Tous ceux qui avaient fait la guerre au commencement du siècle étaient morts ou très-âgés. Tous les autres étaient de la classe des jeunes Siciliens qui, en 1826, avaient acheté leurs commissions. On s'était flatté alors que , par la formation de deux régiments Siciliens, on arriverait à vaincre la répugnance du peuple pour le métier de soldat. Les officiers de ces deux régiments ne se trouvaient plus dans les rangs inférieurs. Ils formaient la majorité des généraux de l'armée. Leurs talents militaires n'avaient pas mûri dans les combats; quelques-uns seulement avaient été en Lombardie, ou avaient pris part à la courte campagne de Calabreet de Sicile, en 1848 et 1849.

Ainsi avec de médiocres officiers, on n'avait presque pas de généraux. Ceux sur lesquels on comptait auraient dû suppléer à la puissance de Tesprit par celle de la volonté. Mais aucun n'avait pu se donner, par une longue pratique, ces habitudes de confiance • de soi-même, de décision rapide, de naturelle et tranquille assurance, sans lesquelles le commandement reste dépourvu de force et d'autorité. On les avait trop habitués à ne rien faire sans un ordre exprès. Aussi, demeuraient-ils passifs et parfois insouciants. Il n'y en avait ancun qui eût trouvé l'occasion de montrer un courage entreprenant ou la science militaire , joint au zèle de la gloire et à l'amour du pays. Ainsi il n'y en avait aucun qu'on pût avec confiance charger d'un commandement en chef.

Il fallait donc attendre que les événements mêmes de la guerre eussent révélé quelque grand talent. Des vues différentes et l'opposition des sentiments avaient d'ailleurs insensiblement élevé, parmi ces jeunes généraux, des animosités cachées et des jalousies. Il était à craindre que, dans une circonstance dangereuse et décisive, les soldats ne voulussent pas obéir à des chefs qui mettaient peu de concert dans les commandements. On n'avait jamais voulu voir que, là où tout dépendait du roi, l'absence de son action ferait le vide, et pouvait creuser l'abîme.

Le jeune roi avait choisi le prince de Satriano pour la mission difficile de réorganiser l'armée. Distingué par son expérience et sa modération, administrateur actif, malgré son âge et ses infirmités, le prince avait un talent qui trouvait ressource à tout. Jouissant d'une grande estime dans l'armée et la remplissant de confiance, il trouvait partout une coopération efficace. Homme d'observation, il savait choisir ceux qui possédaient des connaissances opportunes. Il avait proposé la réorganisation de l'artillerie, ce qui est toujours le plus difficile dans la formation d'une armée. Heureusement par le nombre des bouches à feu, l'instruction et la jeunesse des officiers, l'artillerie réunissait tontes les conditions désirables pour la rendre parfaite. On avait, depuis bien des années, employé les loisirs de la paix à accroître et à perfectionner les instruments de guerre, dont dépend souvent le sort de l'armée. Pourtant on avait très-peu de canons rayés. Le roi s'était hâté d'envoyer des officiers à l'étraîjger pour en étudier le système, mais la commission qui devait le faire adopter y mit beaucoup de retard. Néanmoins l'artillerie était nom-

breuse. On avait proposé la réorganisation de la réserve qu*on avait détruite en retenant les soldats sous les drapeaux et en les congédiant définitivement après. Le prince de Satriano voulait rappeler les vieux soldats de la campagne de Sicile et les former en quarantedeux bataillons. Ils y seraient restés deux ans en qualité de volontaires et on aurait pourvu au soutien des familles. Les obstacles financiers étaient grands, mais l'opposition vint du général Pianelli, qui, consulté, trouva le système dangereux. On pensa alors à augmenter les gendarmes auxiliaires d'un bataillon par province. Mais la constitution ayant été octroyée, les Intendants et les Ministres prétendirent y voir une violation du Statut, et ils s'y opposèrent. On se tourna donc vers l'armée. On allait former un second régiment de chasseurs à cheval, réorganiser les gardes d'honneur, créer une inspection des minières, et un dépôt général de cavalerie avec ses écoles d'équitation et d'art vétérinaire. On allait surtout réorganiser le service des hôpitaux. Le prince de Satriano avait convaincu le Roi par l'évidence de ses vues et l'éclat de son esprit . Mais le roi , montrant une finesse précoce et des connaissances au-dessus de son âge , y apportait la solution la plus facile et souvent la plus inattendue; mais tout cela resta en projet.

Dès ce temps la réorganisation de l'armée était le sujet de toutes les discussions. Et l'on n'était pas surpris alors que le général Alexandre Nunziante y prît une grande part, comme s'il eût été ministre pour appuyer ou compléter les mesures. Quand on craignait de rencontrer des' difficultés, on se prévalait de la faveur de ce général. On se sentait pressé par les circonstances, la guerre pouvait s'étendre, la révolution grondait sourdement. Et puisque, malgré l'énergie^et la fréquence de ses ordres, beaucoup de choses restaient en arrière, le jeune roi allait souvent, par sa présence, imprimer le mouvement ou une activité nouvelle à toutes les entreprises. Il inspirait les sentiments dont il était plein.

C'est ainsi qu'au commencement de l'année 1860 on avait recruté l'armée, complété les corps, remonté la cavalerie, augmenté le matériel. Les soldats avaient déjà pu acquérir le gros de leur instruction. Mais ils n'étaient pas encore rompus aux fatigues et solides pour les dangers de la guerre. Les troupes étaient généralement bien habillées, bien nourries, bien payées. Leur tenue était simple et belle, mais elles n'étaient pas toutes bien armées. On avait commencé à

leurdonnerdes armes de précision. Pendant qu'on exécutait cette transformation ; il y avait des régiments en Sicile qui étaient encore . armés de fusils à pierre.

Aussi il faut convenir qu'on avait de beaux et nombreux bataillons , mais on n'avait pas d'armée ; elle manquait d'organisation générale et de cohésion. Cette nombreuse armée, semblable à une grande machine dont les parties manquent d'un ressort pour animer et régler ses mouvements, ne pouvait avoir dans l'occasion qu'une action dénuée de vigueur et d'effet. La discipline de l'armée était bonne et l'esprit excellent parmi les soldats, quoique on les eût accoutumés à recevoir parfois de l'argent pour des actes de courage. Il fallait à de jeunes soldats des généraux expérimentés ; il fallait l'habileté et l'autorité d'un côté , s'il y avait l'ardeur et la force de l'autre. Bientôt on devait sentir le défaut du système général. Chacun devait se trouver saris autorité, parce que l'Etat avait été, après la révolution, réduit à un seul homme. Le roi absent , personne ne saura penser ni agir. Tout sera paralysé.

Le jeune roi, à son avènement, avait senti ce vide.- Il avait aussitôt entrepris la tâche la plus urgente et la plus difficile , la réorganisation de l'armée. Mais il ne suffit pas de sentir le besoin du nombre et de reconnaître la nécessité de la discipline et de l'esprit militaires. Les créer est un ouvrage long et très-difficile. Malheureusement le temps pressait autant pour répondre aux exigences de la politique extérieure que pour conserver la sûreté à l'intérieur. Il n'y avait pas de trop de toutes les activités et de toutes les aï^deuns que le jeune roi sut exciter autour de lui. Il avait déjà donné à l'armée le nombre, il allait lui donner un corps et une vie nouvelle, si toutefois il était possible de faire vite et bien.

Les difficultés financières n'étaient pas moins sérieuses. Cependant le roi prenait les mesures en son pouvoir pour parer à des éventualités menaçantes. Ainsi il avait réuni en peu de temps quinze à seize mille hommes, sur la fin de 1859, et les avait concentrés dans les Abruzzes. Mais à la menace d'une invasion révolutionnaire, quoique le tiers à peu près de l'armée fût absorbé par la garde de la Sicile , les préparatifs devaient être proportionnés à l'étendue d'un danger inconnu. Et les dépenses de ces préparatifs, et la confusion qui devait en résulter allaient être énormes.

Cette organisation de l'armée vous expliquera bien des indécisions

et bien des faiblesses : comment on ne détruisit pas à Palerme ces bandes improvisées, incohérentes qui se dérobaient par la fuite à travers les montagnes ; comment les colonnes lancées à leur poursuite, après des engagements heureux, étaient rappelées ; comment, à rapproche de Texpédition de Garibaldi,la petite colonne du général Landi avait été laissée isolée, \ieux, souffrant, dépourvu de toute qualité militaire, le général avait cependant assez de force pour barrer le passage à l'expédition et attendre les secours qui lui arriveraient de Trapani et de Palerme. Mais il ne se trouva pas moins lancé au hasard, et il prétendit ensuite justifier par là sa- lâche trahison. Le commandant de Palerme était toujours dans une extrême perplexité ; il voulait toujours attendre les ordres de Naples.

Toutes les décisions étaient aussitôt prises que révoquées ; partout c'était la faiblesse et l'irrésolution. Gela vous expliquera comment une garnison nombreuse se laissa surprendre. Elle combattit pendant quatre jours contre une insurrection qui lui lançait la mort des maisons, des toits, des clochers. Elle laissa sur le terrain cinq à six cents tués et presque huit à neuf cents blessés. Mais elle fut forcée d'abandonner Palerme, non par l'ennemi, mais par ses chefs. On lui imposa une inconcevable armistice, au moment même où les insurgés jetaient les armes, où des femmes éplorées se mettaient à genoux devant les soldats. La ville allait être soumise... mais lirons un voile sur cet épisode à jamais déplorable. Pas un seul soldat cependant n'avait abandonné son drapeau. Ônne compta quelque déserteurs que parmi les voloataires Siciliens et les soldats de la légion étrangère.

Souvent, dans la guerre, la conduite et la valeur des généraux ont suppléé même aux défauts de prévoyance de la part des gouvernements. Mais à Palerme et partout en Sicile, les généraux ne montrèrent ni les talents, ni l'expérience, ni la fermeté nécessaires. La morne consternation qui avait saisi les esprits avait fait naître les soupçons et les défiances. Mais l'ennemi dut ses succès phitôt à la mauvaise conduite qu'à la perfidie des généraux napolitains.

Rome, 4 avril 1862.

GAPOUE

LETTRE V

il Monsieur le général de |^***^

BERLIN

Les troupes , au 6 septembre . se retiraient derrière le Vulturne , brigade p?.r brigade. Cette retraite s'effectuait avec précipitation, mais avec ordre. La cavalerie seule, sans qu'on pût savoir qui en avait donné l'ordre, fila de Caserte au galop. Les corps arrivaient l'un après l'autre, tristes et fatigués. Mais, à leur entrée dans Capoue, bataillons, régiments, brigades n'étaient presque plus que des agglomérations sans lien et sans unité. L'encombrement engendrait la confusion et le désordre. Cette armée, protégée par la place, pouvait encore, il est vrai, se reformer, se réorganiser à mesure que les corps arrivaient, et, bientôt, être prête à tout. Mais comment lui donner cette vigoureuse trempe morale qui résulte de la confiance et de l'habitude de se familiariser avec tous les périls?

On n'avait jamais vu des troupes si impressionables, si ombrageuses, si raisonneuses. Tout ce qu'elles ne s'expliquaient pas, elles l'appelaient trahison. La brigade étrangère était morne et abattue, car la situation de ces soldats était bien difiicile, et leur perplexité bien naturelle. Ils redoutaient la débandade et la dispersion de l'armée. Ils se voyaient seuls, noyés au milieu de la révolution et exposés à tous les emportements d'une réaction populaire. Loin de leur pays et dénués de tout moyen de retraite, ils étaient pleins de tristesse et de pressentiments sinistres. Ils s'étaient même adressés au roi, à Gaëte, croyant qu'on allait les licencier. Au moins , ils aimaient à

se le persuader ainsi, et ils ne voulaient pas se trouver exposés à dépendre de Garibaldi pour leur licenciement.

Quoique les nouvelles qui arrivaient les eussent remplis d'inquiétudes et de défiances, ces étrangers partageaient cependant les sen- " timents de l'armée napolitaine. Ils auraient préfère se battre, étant si loin de leur patrie et de leurs foyers. Malheureusement, malgré les causes qui devaient réunir des soldats courant des dangers communs, il régnait, entre eux et les Napolitains, ce sentiment de froideur qui résulte toujours de la jalousie de peuple. Ce n'était pas, sans doute, au point qu'ils ne pussent rien attendre [les uns des autres. Ils avaient encore le lien du drapeau et de l'obéissance, mais non celui de la patrie.

Ces étrangers étaient restés, au moins, disciplinés et d'accord entre eux, tandis qu'il n'y avait plus d'entente parmi les Napolitains. La discorde et la défection leur avaient enlevé toute confiance en leurs chefs, toute confiance entre eux. Des soupçons, la plupart injustes , mais fort explicables , avaient germé dans tous les esprits.

Et cependant, soldats napolitains aussi bien que soldats étrangers, étaient impatients de prouver que ce n'était pas par manque de courage qu'ils avaient cédé devant une force révolutionnaire. Malheureusement ces sentiments qui honoraient les rangs inférieurs de l'armée, n'existaient pas dans les états-majors. Les chefs des corps étaient abattus, quelques-uns étaient irrités. Les soldats éprouvaient une double exaspération à la fois : contre l'ennemi et contre les traîtres qui avaient livré le royaume. Les chefs étaient seulement effrayés de la catastrophe et ne s'en cachaient pas. Plusieurs, se dévouant au malheur, paraissaient persuadés de l'inutilité de leur dévouement.

La place de Gapoue, à chaque instant plus encombrée, présenta, par les diverses passions qui l'agitaient, le spectacle d'un tumulte et d'un désordre qui pouvaient aller bientôt jusqu'à la sédition. Dans la nuit du 6 septembre, on n'entendait dans les rues que clameurs confuses, plaintes et menaces d'officiers, répliques également menaçantes et imprécations de soldats. Le lendemain, des groupes commençaient à se former, ça et là, sous les yeux mêmes des chefs. Quelques sous-offlciers les excitaient, entretenant le mécontentement et l'indiscipline. Les noms de Garibaldi, du ministre de la guerre

Pianelli, et du général Nunziante réveillaient naturellement Vindignation et la vengeance.

Rien ne pouvait être plus dangereux pour des soldats à demi-révoltés que le contact avec les soldats isolés qui arrivaient des Galabres Barrasses, excédés de fatigues, leur aspect misérable disait assez combien ils avaient souffert. Leurs récits, sur les outrages essuyés à l'instigation des comités, échauffaient les esprits et les remplissaient de rage.

« Sommes-nous donc faits, disaient les soldats, pour tous les op- . « probres, et les révolutionnaires pour profiter toujours de la trahi- « son de nos chefs? Que peuvent les soldats, quand ils sont vendus « par leurs généraux? Mais si on nous a vaincus en Sicile et en a Calabre, en nous trahissant, il n'y aura pas de traîtres dans Capoue. « Que le roi vienne lui-même se mettre à notre tête et nous mener « aux combats, et bientôt nous serons délivrés de nos ennemis. »

De pareils discours. Monsieur le Général, proférés avec toute la véhémence de la passion et appuyés par les menaces et les gestes de tous ceux qui les entendaient, enflammaient tellement les esprits, que tout présageait les plus grandes violences. Néanmoins, ces terribles incertitudes des soldats n'étaient que les incertitudes de toute armée, quand son esprit est une fois déchaîné. On ne voyait aucun signe véritable de rébellion, il n'y avait pas de déserteurs. La discipline restait encore plus forte que le désespoir. Les soldats demeuraient sous le drapeau par devoir, quoique ce fût déjà un devoir sans espérance.

Il y eut un moment, dans la soirée du 7, où l'on apprit que les soldats du fort du Carminé, à Naples, avaient tiré sur les Garibaldiens. Gette nouvelle avait suffi pour exciter l'enthousiasme et faire croire aux soldats qu'on allait les faire marcher contre l'ennemi pour le déloger de la capitale. Le reflux continuel des corps, derrière le Vulturne, et.l'arrivée du 9"" de ligne et de la garnison de Saint- Elme , qui avaient abandonné Naples , firent retomber les esprits dans les anxiétés incessantes de la situation.

Cependant plusieurs chefs et officiers, de leur côté, hésitaient de plus en plus, et quelques-uns étaient déjà impatients de se précipiter vers le pouvoir nouveau. A chaque instant, à chaque mouvement du dehors, ils annonçaient une attaque et en prédisaient tout bas le succès. On ne pouvait opposer aucune résistance efficace,

disaienl-ils, avec le désordre et l'insubordination des soldats. Quelques-uns s'en plaignaient hautement dans les groupes nombreux d'officiers qui se formaient devant la grand'garde. Ils recevaient déjà des lettres fâcheuses de leurs camarades restés à Naples et de leurs familles épouvantées. Cette correspondance continuait à accroître les inquiétudes. D'autres s'en allaient, répandant le bruit que le roi avait abandonné le royaume el qu'il s'était réfugié à Rome. Pour accréditer ce bruit sinistre, on ajoutait sourdement que la nouvelle en avait élé donnée par le Comte de Trapani et par les ■frères du roi, qui venaient de passer par Capoue. On annonçait en même temps, et mystérieusement, que Garibaldi, à Naples, avait' déclaré déserteur tout militaire qui ne se serait pas présenté dans l'espace de dix jours, et qu'il avait promis de l'avancement aux officiers qui lui amèneraient leurs soldats.

C'était encore là Tinévilable engrenage des ressorts de la révolution. Ces chefs disaient donc, en murmurant : «Ainsi, le roi nous II abandonne, et le Dictateur va organiser une armée dont nous tt serons naturellement exclus. Devons-nous donc, ajoutaient cer- « tains officiers, nous sacrifier plus longtemps à l'égoïsme de la a Cour? C'est le roi qui abdique par son départ; c'est loi qui donne « à ses ennemis une victoire qu'il eût élé facile de disputer ; c'est « lui qui manque à l'État et à sa propre fortune; c'est lui qui brise a nos épées n. Ces propos étaient surtout tenus par les officiers déjà travaillés et gagnés par les comités révolutionnaires. Ils venaient se glisser parmi leurs camarades pour en accroître l'anxiété et en diminuer la ridélité.

Un trop grand nombre d'habitants, chez quittaient loges les chefs, redoutant les désastres d'un siège, s'efforçaient aussi de les séduire pour leur faire abandonner les sentiments du devoir et de l'honneur. Bientôt on eut à déplorer la désertion d'un major de cavalerie, d'un chef de bataillon, d'un capitaine d'artillerie avec ses subalternes. Un officier supérieur d'état-major, M. Jean Garofalo , déserta après avoir tenté de toucher, à Gaële, vingt-quatre mille francs dûs à la division de la garde.

Un tel état de choses était fait pour inquiéter profondément l'âme la plus forte. Le général Pinedo, gouverneur de la place, n'était certes pas de cette trempe ; il n'avait ni la vigueur, ni la dignité du gouvernement. Il ne pouvait commander ni le respect, ni la coniiance,

ni l'aiTection, Il succombait sous le poids et sa fidélité même fut ébranlée. Me trouvant, à ce moment, dans la place, je ne pus le décider à démentir le départ du roi. Épouvanté de ce qui se passait sous mes yeux, je m'adressai au colonel, chef de l'état-major ; je le pressai, à haute voix, de signaler au roi, à Gaëte, mon arrivée dans Capoue et mon départ pour 1 î lendemain. La réponse ne se fit pas attendre et le bruit s'en répandit bientôt. La plupart des officiers en furent soulagés et encouragés, beaucoup en furent surpris, quelquesuns visiblement contrariés.

RoHE, le 24 avril 1862.

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