‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 41 sur 63 · ECONOMIES · texte numérisé non relu

ECONOMIES

LETTRE XU.

À Monsieur te comte M^*^,

• RUIBLLBB.

Selon les renseignements qu'on m'a fournis, le Trésor italien a pourvu à ses nécessités, moyennant un emprunt de 350 millions avec la Banque, avec les 4 §0 millions restant du prix des chemins de fer qu'on a escomptés, et moyennant des bons du Trésor. Le chiffre normal de 200 millions étant insuffisant, on en a augmenté indéfiniment la circulation, et, outre l'intérêt, on donne ei^ore une commission qui va jusqu'au 3 ou 4 pour cent Pour les bons qui servent à solder les fournisseurs à l'étranger, bons qui sont en or et non en papier, les commissions sont énormes.

On a recours à l'emprunt forcé de 400 millions,, et comme le hûnistre comprend que les contribuables ne peuvent pas le payer, il a adopté l'expédient de l'anticipation de l'impôt foncier, mise à la mode par M. Sella. Les Préfets vont presser les représentations pro^ vinciales et les municipalités d'en faire l'avance. Mais le& commu-nés et les provinces ayant besoin de contracter pour cela des dettes qui leur reviennent au trente pour centy les contribuables, en défi-nitive^ paieront 600 au lieu de 400 millions. L'Italie^ pour se cons^ tituer, ^ toujours fait des opérations désastreuses. Elle a dépensé trois milliards en sus de ses revenus, et cependant elle a inscrit sur son grand--livre plus de 200 millions de rentes. Ce seront bien 400 millions^ aussitôt la paix signée^ pour le service des intérêts de la dette publique.

Une mesure vient de produire, surtout à Naples, un effet désas-

Ireux: M. Scialoja a ordonné le paiement en espèces métalliques de tous les droits d'entrée et de sortie. Cela a produit la grève; pour quelques jours, du petit commerce, qui ne peut pas donner en espèces, quand il ne reçoit que du papier. Et à Naples, c'est le port qui alimente presque toute la ville. Si cette mesure fût, pendant la guerre, adoptée par les Etats-Unis, c'est que tout le commerce d'importation et d'exportation était aux mains des étrangers. Hais en Italie le commerce est presque tout indigène et l'importation excède l'exportation. Une telle mesure ne peut qu'activer davantage la contrebande, tandis que les coffres resteront vides.

On assure, Monsieur, qu'on se propose d'entrer avec résolution dans une période de réductions et d'économies. Soit ; mais pourrat-OQse maintenir, même une seule fois, dans le domaine de la justice ? La révolution a des principes qui n'ont pas la réputation de consolider les Etats. Voudra-t-on jeter sur le pavé tous ces employés qui se sont élevés par la trahison et la révolte ? Voudra-t-on faire rendre gorge aux voleurs ? Voudra-t-on porter le flambeau dans les faits et gestes d'une administration qui a tout dévoré en six ans , et qui, avec la ressource des biens du clergé, a tout dissipé en orgies et en folles dépenses ? Au milieu d'une société tourmentée et torturée, le pouvoir italien est issu d'un principe qu'il ne parviendra pas à effacer, qui ne lui permettra jamais de fortes et généreuses résolutions.

Turgot, en acceptant le ministère, avait dit à Louis XVI : point de banqueroute^ point (T augmentation d'impôts j point d'emprunts. C'est le contraire de ce qu'ont fait tous les ministres des finances en Italie, Le ministre français ne trouvait d'autre moyen, pour accomplir ces trois conditions, que celui de réduire les dépenses au-dessous des recettes. Et les ministres italiens ont cru qu'ils avaient trouvé le Pactole dans l'Arno, et l'El-Dorado à Naples, et que peut-être ils découvriraient une Californie sous Aspromonte. Ils ont dépensé depuis 1860 environ sept milliards (6,800,062,499 francs). Turgot prévoyait que, sans l'économie, le premier coup de canon forcerait la France à la banqueroute. Et la guerre d'Amérique prouva combien ses paroles étaient prophétiques. MM. Sella et Scialoja ont pensé au contraire que la guerre allait remplir les vides du Trésor. En effet, une guerre heureuse pouvait, non ^pas empêcher, mais retarder la ruine. Et maintenant à quoi servirait la rétrocession de la Vénétie ? On n'a gagné par elle que les biens du clergé vénitien, et ces biens

ne rapporteront que très-peu. Il y aura bien encore le cours forcé du papier-monnaie imposé à cette autre partie de Tltalie régénérée. Mais, en attendant, on se trouve grevé de la dette vénitienne, d'une partie de la dette autrichienne, peut-être de 200 millions, pour le matériel militaire des places et, de plus, de la restitution des biens particuliers aux Princes dépossédés. Remarquez qu'on a pris des biens et des sommes énormes dont on n'a payé, depuis six ans, ni les revenus ni les intérêts.

La situation financière doit donc devenir plus déplorable chaque jour . La rentrée de la taxe mobilière est depuis quinze mois assez compromise. L'emprunt forcé paraît destiné au même sort que celui du consorzio nazionale. Pour celui-ci, on avait même fait l'înjonction aux employés, sous peine de suspension ou de destitution,* d'abandonner volontairement un mois de leurs appointements. Deux chefs d'administration, à Naples, refusèrent de céder à une telle pression. On avait fait grand bruit des offrandes des communes, qui étaient aussi volontaires que celles des employés. Mais, dès le premier moment, on était à se demander qui est-ce qui payerait ? L'impôt foncier anticipé qui devait être acquitté par les communes, l'année passée, avec une bonification de six pour cent, est encore en retard de H millions. On avait supposé les municipalités plus aimables et leur patriotisme plus généreux. Maintenant c'est le tour de l'emprunt forcé.

On ne peut plus avancer. Monsieur, on ne peut pas reculer, et voilà que l'insurrection dePalerme exige encore de nouvelles dépenses, et amoindrit pour longtemps la perception des impôts de la Sicile. Les besoins du gouvernement sont énormes, aussi fait-il flèche de tout bois. Sur la vente des voies ferrées appartenant à l'Etat, il a escompté contre 85 millions les 100 millions qui restaient à recouvrer de la Compagnie des chemins Lombards. L'Italie escompte au taux de 17 pour cent, non pas sa propre signature, mais celle de la société des Lombards, qui est elle-même refusée. Cette société aurait à réclamer du gouvernement des sommes arriérées pour frais de transport. Que feront les prêteurs, dont on ne veut pas reconnaître la délégation ? Comment le gouvernement paiera-t-il les indemnités de l'Autriche, ce qu'il doit au gouvernement pontifical, les dépenses qu'il va faire pour constituer l'unité à Venise ? Où trouver de l'argent ? On fera encore des efforts et des sacrifices et on payera l'Au-

Xml^f Vm W 30ra tm. dépeas des l)esoins les plus pressants. On ne tient p(i3 compta dç l^i dette vénitienne, VltaUe n'ayant après tout qu'à servir l'int^êt k V^kon de huit à neuf millions par an. Mais la restitution de leur^ bi^ns auj^ Priupes dépossédés constituera un déboursé réel, avec le» r^venu^ et les intérêts. Et cela diminuera le revesui si tant e$t i|UB m U&^^ en aient fourni un à l'Etat.

Il 3'agit donc de trouver d'^ptres moyens pour battre monnaie. Et c'est dans ce sens peut-être qu'il faut comprendre ces expressions qu^ Vltali^ cft fçiH mm non çQmplét4fi. Pll^ le serft le jour qu'elle ^ura retrouvé le Pactole ou qu'elle deviendra. . . conquérante.

En attendant, tPU^ ceu?: qui ont conservé leur bon sens, le sentinient de la dignité et du patriotisme, s'indignent en voyant de quelle ^nière ^n a ruiné les finances, jadis si magnifiques de la Péninsule» Ils ne voient dans l'Italie unitaire qu'un cadavre. On n'attend plui» que l'wivée du croque-^mort. Les autres vivent dans l'attente d'un nouveau bouleversement qui mettra, en peu de temps, tout de niveau. De Garibaldi à Mazzini il n'y a que la main* Les Eunuques éffiéntes de U révolution de 1860 y font à peine une différence.

ApHfi le 4? Octobre iS66.

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