‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 43 sur 63 · L'ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

L'ÉMIGRATION

LETTRE XLItt

A Monsieur ***.

Pktiê

Si votre Royer-Collârd revenait au monde, iûi qtû s^éciiait qné !â démocratie coulait à pleins bords, en croiralt^ll ses yeux i II verrait ritalie déchirée, foulée aux pieds, jetée dani^ l'abtme dé Ifl miséré et du désespoir. Et c'est la démocratie qui a fait en ttalie lé tfftvâil des termitéi rongeurs. Et que dirait l'illustre député, eli apprenant la rapidité des catastrophes, le froissement des intérêts et des t)âs«* gions, rinjiistice des partis, le scandale des défectiottsi et ded fortunes i&al acquises ? Il sé croirait revenu en France en plein t)irectoir0... non ; car il n'y avait pas un Garibaldi remuant les mstssés. Il n^y avait pas un ttahomet comme celui-ci qui se dit soldat, qui se fait prêtre et veut devenir prophète. En France 11 y avait alor§ nn géné^ rai qui S'était placé sur les éonâns de la république et de là nionaf-^ chie. Mais il y était par ses triomphes ; Garibaldi ne s'y place que pài* sa témérité. Mais sa Médée s'appelle révolution.

Le peuple manque de travail, de pain, d'espérance. Même & Nâples , on a eu un spectacle navrant. Il y arrivait une éaravane ndn interrompue de paysans des Calabres, de la BalisiCate et dit Cliente qui venait s'y embarquer pour émigrer. On les a décrits pflles, dé^ faits, ayant l'aspect de la misère la plus cruelle. Déjà une quantité d'ouvriers, chassés des arsenaux et des chantiers, sont partis pour l'Egypte, où ils ont espéré se procurer du ti*avail et du pain auprès de là Compagnie de l'Isthme de SueiS. l)e là Sicile ^émigration à Tunis, à Tripoli, à Alger est pour ainsi dire continuelle. Flnsleufs

habitants des provinces continentales cherchent, dans le port de Gênes, l'occasion de s'embarquer pour l'Amérique méridionale. Il en est qui ont été cruellement déçus, et se sont trouvés enrôlés soldats. Les habitants de l'Ile d'Ustica, en Sicile, assez dépeuplée d'ailleurs, doivent, presque tous, se rendre à Buenos-Ayres.

Comment donc est-il arrivé que les habitants des Deux-Siciles, le peuple le moins fait jadis pour sortir de sa patrie, ne fût-ce que pour voyager, soient poussés maintenant par cette rage d'émigration ? Ce sont les impôts accablants, c'est le manque de commerce et de travail, c'est le despotisme du gouvernement, c'est le brigandage, c'est la loi Pica, c'est la loi Crispi, qui en sont la cause. Il en arriva autant aux XVP et XVII* siècles. Le paysan, qui devait donner à un gouvernement lointain ce qu'il tirait de la terre et qui se voyait opprimé par les seigneurs féodaux, aimait mieux abandonner la patrie pour aller chercher ailleurs du pain et du repos. Et maintenant les proconsuls italiens, les brigands et les impôts sontils moins oppressifs qu'ils ne l'étaient du temps des Espagnols ? Au contraire, et le peuple, d'ailleurs, ne se souvenait pas de temps plus heureux, ne gémissait pas de la conscription, avait moins le sentiment de ses droits, et on ne l'opprimait pas au nom d'une feinte liberté.

C'est ainsi que la population des Deux-Siciles qui avait doublé, depuis la Restauration, ira diminuant dans une proportion effrayante, grâce à la conscription qui n'existait pas sous les Espagnols, à la délégation politique et à l'émigration. Et ce résultat ne se fera pas longtemps attendre, si l'on pense aussi aux facilités qu'on a de nos jours à traverser la mer. Serait-ce la pensée de l'unité et de la grandeur de l'Italie, et la satisfaction d'avoir un Parlement à Florence qui retiendraient les paysans attachés à leurs glèbes ? La plèbe romaine cherchait du pain, des spectacles, s'intéressait à la loi agraire et ne se souciait nullement des discussions du sénat ou de l'opposition des tribuns. Et d'ailleurs le peuple ne sent-il pas que c'est ce Parlement qui a décrété les taxes, qui a permis ou amnistié toutes les persécutions endurées depuis six ans? Ah I oui, dormez en paix, vous, pauvres habitants des campagnes et vous, malheureux ouvriers; vous avez un Statut, un Parlement, et dès lors le champ, l'atelier, la famille, tout est sauvé. Pauvres riistres, ils ne comprennent pas les bienfaits de la grandeur nationale et de la liberté du

pays I Ils sont encore assez barbares pour ne songer qu'aux besoins matériels de la vie, et ils abandonnent la patrie, et parfois la famille pour se procurer le travail et le pain. Ils se sont trop hâtés, peutêtre : un jour on pouvait leur permettre la vie des Mormons. Cependant, combien d'autres, qui ne sont pas des paysans et des ouvriers, abandonnent leur patrie, adressant à Tltalie les mots indignés que Jugurte lançait contre Rome en sortant de la ville corrompue !

Rome, le V Novembre 1806.

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