LETTRE XLIV
A Monsieur te Comte Jtf***,
BRDIBLLB0.
Puisque révénement du jour est encore le discours de la couronne à Touverture des Chambres, parlons-en, mais au point de vue économique. On Ta déjà Irop examiné au point de vue politique.
Dans ce discours, il y aune phrase qui parait avoir été jetée là négligemment : Mon gouvernement vous demandera pour 1867 la continuation des mesures financières votées pour 4866. Or, n^est-ce pas dire d'abord qu'on demandera de percevoir les impôts avant la discussion du budget ? Cela ne signifie-t-il pas que les comptes qu'on avait demandés, et pour lesquels on avait nommé une commission, ne seront pas plus donnés dans cette année, qu'ils ne l'ont été dans les précédentes ? N'a-t-on pas voulu annoncer d'avance qu'en 1867, de même qu'en <866, de même qu'en 4865, on exigera peut-être le payement par anticipation de l'impôt foncier ? Il est vrai que le discours promet d'améliorer l'assiette des impôts ; ce sera donc pour les impôts à créer, car vous conviendrez que c'est une amélioration ravissante que celle qui consiste à substituer la perception anticipée à la perception après échéance.
On a parlé de perfectionner l'organisation militaire. Mais après avoir dépensé en six mois 800 millions dans la dernière guerre, combien en faudra-t-il encore pour prendre une revanche de Lissa et de Custozza î Nous sommes dans un siècle de progrès, et notre budget est entre les engins de vie et de mouvement, et les engins de mort et de destruction. Réduire les dépenses de la guerre est impossible. Il faut, comme tous les autres Etats, payer son tribut à l'invention des Dreyse et des Chassepot ; penser peut-être aux torpilles, peut-être même aux mitrailleuses. Comment laisser sans de fortes
garnisons la Vénétie délivrée et les forteresses du quadrilatère? Comment dégarnir de troupes les heureuses provinces méridionales, et la Sicile plus heureuse encore, qui sont assez aveugles pour ne pas vouloir rester dans le giron de Tunité ?
Le discours assure que le gouvernement a pourvu d'avance aux dépenses de Tannée qui va s'ouvrir; mais comment ? En créant 500 millions d'assignats ; en contractant l'emprunt forcé, et en mettant les titres en dépôt en France au taux de 40 ; en aliénant à la maison Stern les 1 00 millions dûs par la Société Lombarde sur les chemins deferdeil'Etat ; en consolidant subrepticement en rentes l'emprunt sur les bons du Trésor; en aliénant les rentes appartenant à des hospices; en inscrivant, par décret dictatorial, de nouveaux emprunts ! Dans ce décret on affirmait que les millions étaient applicables aux 87 millions d'indemnités dûs à l'Autriche. Mais n'avait-on pas donné la même raison pour l'aliénation des 1 00 millions dûs par la société Lombarde ? Lequel des deux emprunts a servi à payer ces indemnités ? Quand a-t-on falsifié la vérité ? Et comment les payera-t-on, avec i 00 millions nominaux qui ne peuvent en donner en réalité que 55 effectifs ?
Les ministres italiens ont fait dire au roi, dans son discours : tournez vos efforts vers V accroissement de la prospérité de V Italie. . . Il ne faudra pas longtemps pour que la fortune publique atteigne son équilibre définitif. Je n'aime pas les documents optimistes, aux prévisions dorées, à la couleur de rose. Je ne crois pas, et pour aucun pays, aux budgets en équilibre, ni aux excédants des recettes, aux Trésors qui ont plus de ressources que les gouvernements n'en ont besoin. Ce sont de très-belles choses. . . ailleurs que sur le papier. Mais en Italie, parler d'équilibre définitif, c'est se moquer cruellement du peuple régénéré. C'est l'avilir après l'avoir réduit à l'impuissance. Les ministres italiens nous ont habitués à mettre toujours des ombres bien obscures aux tableaux des finances. Dans tous les pays l'avenir déjoue les calculs financiers plus souvent qu'il ne les justifie. Mais en Italie, les ministres paraissent affectionner le langage du docteur Sangrado, qui, après avoir réduit un malade à une anémie absolue, lui disait : maintenant marchez vigoureusement, et ne doutez plus de rien. Et notez que les autres ministères ne semblent guère plus disposés que celui de la Guerre à laisser réduire leur actif; tous au contraire réclament des
allocations nouvelles pour des besoins indispensables. Il ne s'agit plus de trancher un problème entier, mais de trouver des combinaisons, offrant un mieux relatif. En médecine, on les appellerait des calmants. Cependant M. Scialoja croit qu'aux pauvres agneaux il reste assez de laine sur le dos pour les tondre encore.
Le ministre avait présenté dans le mois de mai, un budget où le déflcit présumé s'élevait à 246,906,392 fr. Il se flattait, il est vrai, de trouver un accroissement de recettes de 6 à 7 millions. Mais à la fin de juillet on constatait déjà, dans l'exercice courant, une diminution de U,042,783 fr. Cette somme, ajoutée au déficit avoué, le portait à 260,649,175 fr. Et on était alors au commencement de la guerre. Maintenant il faut jeter un coupd'œil sur le budget que l'on vient de présenter au Parlement. Les prévisions des dépenses d'avant la guerre étaient de 905,560,000 fr. et celles d'après la guerre sont de 997,000,000 fr. C'est une différence en plus de 96,440.000 fr., et il y a eu en outre une augmentation d'environ 4 00 millions dans le chiffre de la dette publique, dont Tensemble monte à 521 millions. On a dû faire face aux frais de la guerre, quelque chose comme un demi-milliard ; on a dû aussi payer une jolie fraction de millions pour le règlement de la dette Pontificale. Or, avant la guerre, on avait déjà un arriéré de dette que les plus modérés évaluaient à 700 millions, et que les mieux informés calculaient ne pas devoir être éloigné d'un milliard. Et le discours du roi promet^ dans peu, l'équilibre !
Pendant ce temps l'Italie a joui du cours forcé; le gouvernement se serait borné, dit-il, à retirer de la Banque 250 millions d'assignats et à profiter du cadeau de 350 millions de l'emprunt forcé. On a reçu de plus 85 millions de l'aliénation des chemins de fer Lombards ; enfin on a glissé à votre Bourse complaisante des titres de rente hypothéqués sur le bonheur futur de l'Italie, titres qui peuvent être évalués à 60 millions. Tout cela peut donc se résumer à 700 millions en chiffres ronds. Le passif se composerait alors, dans la plus favorable des hypothèses, de 250 millions, valeur des assignats en circulation, de 500 millions {et je suis bien discret) pour frais de campagne, de 218 millions à l'Autriche et au Pape. Ajoutez-y les 997 millions portés au budget pour les dépenses, et vous serez: conduits, si l'arithmétique ne ment pas, à 1 765 millions contre un actif de 812.
Vous conviendrez, Monsieur, que, pour un particulier, ce ser^ft une position assez heureuse, assez propre à faire faillite, car elle doit sa faire pour une somme qui en vaille la peine. Et vous en serez mieux convaincu, si vous comptez aussi les bons ()u Trésor qu'où m'assure s'élever au total de 500 millions. Le ministre, d'ailleurs, fait aussi figurer les engagements du gouvernement pour garantie des chemins de fer et d'autres entreprises. Mais le capital a été mis au pillage par des annexeurs au petit pied, ou gaspillé par des adminis-^ trations incapables. Les travaux n'ont pas été exécutés, ou on les a laissés dépérir. Il faut donc satisfaire aux obligations prévues au budget, et refondre tout ce qui existe. Quel chiffre assigner à cet imprévu ? Si par hasard il était prévu, on n'en trouverait pas de traces au milieu de la confusion qui règne dans la comptabilité des ministères italiens.
. M. Scialoja, il est vrai, espère une augmeutatioii de recettes d^ 129,346,300 francs. Ah ! Panurga, vous insultez vos moutons. Si vous ne parle? ni d'emprunts, ni de nouveaux impôts» ces millions ne peuvent soitirque du progrès de la richesse nationale. Et l'on sait, depuis sept ans, comment a été rapide et miraculeuse la progression de la prospérité publique. La balance commerciale, l'industrie ont souffert une perte de quatre à cinq cent millions L'exis** tence du cours forcé se traduit par une perte moyenne de 10 à 13 pour cent, et par l'augmeatatiQU correspondante du prix des choses. L'armée et les volontaires ont consommé et non pas produit. Leis brigands de Naples, les insurgés de Sicile et les révoltés de Saràaigne ont augmenté cette consommation parasite. La suppression du travail de tant de bras a amené celle des salaires, correspondant à l'anéantissement d'un grand capital. Le peuple italien est déjà un peuple de mendiants,
C'est ainsi, M. le ministre, que si, au lieu de vos rêves fleuris d'une augmentation de 430 millions» vous aviez préféré dévoiler la vérité an Parlement, vous auriez joué un rôle fim digne. Le public s'en serait ému, a'il est encore capal>le d'émotions ; le crédit en aurait reçu, sans doute, une atteinte ; mais la franchise de l'aveu aurait provoqué la Gonfiance. Cependant il est vrai de dire qu'on a tant menti jusqu'à présent, que la vérité aurait eu les apparences du mensonge.
Rome, 1867.