LETTRE XLV
A Monsieur ***,
CqhX par l'exposé même du minis^'e qu'on doit être çouvaiucu que le royauma italien est sous le coup d'un arriéré écrasant, qu'il ne parviendra p^s, quoiqu'on fasse, à établir réquilit^rOi et que chaque année l'abîme se creusera davantage.
{^'ei^pQsé financier de )|. Scialcga était attendu avep autant de cuposité que d'impatience; nuis il n'a rien eu, assurémenti de très« réjouissant. A la fran<:bis0 on a préféré le manque de respect au Parlement, et de bonne foi envers les créanciers. Les déficits des finances italiennes se sont développés avec une incroyable rapidité, et la pénurie du Trésor est une maladie chronique. Déficits des années antérieut^as, dépenses de la guerrci payements h l'Autricbei payements au Pape^ garanties au^ sociétés et aux banques^ oi^ trgu^ ver le^ ressource^ nécessaires pour combler ce gouffre î Où s'arrê' tera-t-on? Le^ 600 millions du clergé ne sont qu'un teurre. M Scia* loja a expliqué le pQ$ longtemps du discours royah II promet l'équilibre pour <S80 : d'Ici à treize années! C'est un espoir à longue éjîhéance* Mais çxistera^tril î existerons nous ? ettstera*-t-elle ? Et encqr$ U faudrait en demander la p^rntission à la guerre^ aux éjkidémieSi au$ itiondationS| aux tremblement^ de terre. . . et aux insurrections. Quand on atteint à un^ telle profondeur de ridicule^ on désarnie l'indignation.
Il est vrai que le ministre a des théories à lui. Il est revenu à l'idée émise l'année passée, au ^ujet de l'impôt foncier, qu'il s'agit de distinguer désormais de l'impôt sur le revenu- U faut avouer
que la Chambre ne paraît pas convaincue de Texaclitucle de cette théorie, qui sent le droit féodal. Mais ce qui doit la décider, c'est ce que le ministre a déclaré sans ambages. Si Ton adopte les taxes proposées ou d'autres, s'est-il écrié, qu'il y ait sur ces bancs tel ministre ou tel autre, il faut se soumettre à de nouveaux sacrifices ^ pour sauver le pays . . . et voilà pourquoi votre fille est muette I M. Scialoja, malgré sa doctrine, m'a l'air d'un homme qui voyage dans des pays alpestres et qui cherche à s'orienter au milieu de la nuit. Il fait des songes creux.
Son discours n'a été applaudi que par la claque des unitaires à tous crins. La gauche va le combattre; on peut s'attendre à une tempête ; mais quoique l'école de parler pour ne rien dire fleurisse plus que jamais de nos jours, ils ne sont pas même parleurs ceux qui marchent derrière le char de l'unité. Cependant les populations murmurent de la continuation des lourdes charges qui les écrasent et qui, d'après l'exposé du ministre, devront immanquablement être augmentées. Elles murmurent à présent, crieront plus tard, et battront en brèche et démoliront d'autant plus facilement que la démolition sera une reconstruction après laquelle soupire le plus grand nombre. C'est que tous, en général, sont en souffrance. Il n'y a pas dans la Péninsule une seule localité où les gendarmes ne soient chargés du rôle de percepteurs. Parfois le refus d'acquitter les impôts a soulevé des tumultes et même des résistances séditieuses ; c'est que le plus grand nombre des Italiens régénérés est insolvable : ceux qui payent ne le font qu'en maudissant Funité et en se raffermissant de plus en plus dans le désir d'en être débarrassés.
Pour ce qui regarde les exercices passés, la moyenne, en 1865, a été d'environ 50 pour cent; en 4 866 elle s'élèvera probablement à 60, mais on n'en est pas sûr, parce que les comptes n'étant pas encore centralisés, on n'a fait cette évaluation que par approximation. Le retard le plus remarquable dans la rentrée des impôts vient des Deux- Siciles. Il y a des provinces qui n'ont payé de la taxe mobilière que le 30, le 20 et même le 15 pour cent. Florence elle-même n'est arrivée qu'au 45 à peu près ; on vient de donner des ordres rigoureux pour la poursuite des débiteurs. Mais ils vont être exécutés au ' moment où l'on accable le peuple d'un nouvel impôt sur le sel. C'est l'impôt qui lui est le plus odieux. Aussi la révolution deNaples, en 1820, comme Ferdinand II, en 1848, l'avaient diminué.
Le ministre parait négliger ces non valeurs. Et en effet il s^en était fait avancer le total par la Banque. Mais ne devra-t-il pas rembourser celle-ci ? Et si les contribuables commencent à s'aguerrir dans leur refus ? Ce sera encore une somme à ajouter, d'une part, au total de l'arriéré, de l'autre à l'importance du déficit des budgets futurs.
Vous voyez maintenant la valeur des calculs optimistes du ministre, promettant la possibilité de l'équilibre... en treize ans. Mais on pourrait lui demander ce qu'il fera pour les intérêts du télégraphe méditerranéen, de l'emprunt Hambro, des obligations du canal Cavour et de celles du Savoja«Aqui. Déjà il y a un nombre infini de procès des particuliers contre le Trésor, l'administration de l'Enre- . gistrement, la Caisse ecclésiastique, l'administration des douanes L'Etat se trouve grevé de irais; il fait des transactions inadmissibles^ il a l'air de faire une liquidation ; et s'il devait arriver à aliéner les sels et les tabacs ? Nous Tavons assez vu à l'œuvre depuis mx ans pour nous attendre à un pareil coup de théâtre.
Rome, 1867.
L^ÉQUILIRRE
LElTRE XLVÎ
A Monsieur ***,
PARIS
L^etposé financier du comte de Lariscli laisse voir que, ^'it ti'y a pasde guerre, l^Autriciie passera l'année 1867 sans emprunts, ni augmentation dUmpôts. En est-il de même en Italie ? En Àngleterris, l'héritage laissé par M. Gladstone n^a fait que prospérer aux mains de M. d'îsraeli. Lord Derby a bien pu se complaire, dans sôii discours, à railler la guerre et exalter les œuvres de la paix ; mais le lord maire a bien pu, dans sa réponse, dévoiler les véritables Sources de la prospérité publique. Et ces sources-là, ert Italie, sont tout à fait taries. Où sont la liberté personnelle, la liberté de la pi'esse, Tàdministration intègre de la justice?
On s'extasie de la hausse momentanée de la fente italienne à Paris. Mais cela ne dévoilerait-il pas des efforts pour un autre emprunt qu'on voudrait contracter ? Ne serait-ce pas là l'effet des lîiàhœuvres des agents financiers de l'Italie, ou l'effet des l'achats forcés de vei^deurs en spéculation ? Le mouvement irélrbgrade se fera-t-il beaucoup attendre ? En octobre, on m'a écrit de Paris, et très au long, sur le singulier phénomène de l'immobilité dont les valeurs ont été longtemps atteintes, et sur la baisse qui s'en est suivie. C'était une campagne profondément calculée, m 'assurait-on; mais pour moi c'était une science Cabalistique. Qui est assé^ initié pour comprendre quelque Chose à cette stratégie ? Peut-on se refuser de croire à des nouveaux emprunts Italiens ? Mais peut-on échapper à cette nécessité ? On n-ja qu'à compter les charges et les besoins toujours croissants du nouveau royaume, et le retard du
recouvrement des impôts partout, ' et l'insuccès complet de Femprunt forcé. On n'a qu'à constater la multiplicité des tentatives que font les provinces et les communes de la Péninsule pour contracter des emprunts particuliers. Les banquiers ont accueilli toutes ces demandes par un refus absolu. Quelques villes italiennes ont offert \0 pour cent à une grande institution de crédit à Paris ; mais elle n'a pas été séduite par ce taux usuraire. Le gouvernement se sent entraîné vers l'abîme, et il saisit tout ce qu' il rencontre le long du précipice. Mais tout cède, tout se brise, rien n'arrête la chute. Aussi l'on prétend que le négociateur qui se rend à Paris pour arranger l'affaire pontificale, s'occupera en même temps des moyens de venir en aide au Trésor italien. Réussira-t-il ?
Le ministre des finances italiennes paraît en avoir perdu la tête. Rien n'est-parfait sous le soleil et les ministres italiens non plus. Ils ont dû faire, depuis six an&, de bien tristes réflexions. Il suffit de la main d'un enfant pour détruire un chef-d'œuvre ; mais pour faire un chef-d'œuvre, que de méditations et d'efforts ! Le siège des finances italiennes aux abois n'est pas à Florence, mais à Paris. Il ne se trouve en Italie que lorsqu'il s'agit de gaspiller les fonds de l'Etat. C'est peut-être comme en Espagne, mais c'est certainement comme en Turquie. Cependant personne, pas même le ministre, ne songe sérieusement à remédier au délabrement des finances. On a licencié les volontaires, après la guerre ; on veut ramener l'armée à un chiffre normal, assez élevé pourtant; on désarmera, pour quelque temps, la flotte. Mais ces économies ne seront tentées, si elles le sont, que quand Tordre sera rétabli en Sicile, et elles ne donneront pas les 400 millions de déficit annuel.
On ne saurait dire à quel degré de bon sens on est arrivé en Italie, à force d'abuser du sens commun. On croit marcher par les efforts qu'on fait pour déguiser l'état du pays. On veut surtout maintenir l'illusion à l'étranger, dont on redoute le jugement, la réprobation et les sarcasmes. C'est un cynisme incroyable. Et n'allez pas croire que ce soit un cynisme à la Voltaire. Celui-ci était au moins du bel air. C'est un cynisme judaïque. On doit tenir pour certain que les assurances et les démentis des journaux officieux ne sont toujours que la négative de leurs affirmations et la confirmation de ce qu'ils prétendent nier. On veut remettre à flot les finances sans les économies, sans empêcher le gaspillage, sans guérir l'immoralité des
employés, sans assurer la justice. L'Italie est chaque jour entretenue, par les gazettes officielles, de la fuite de caissiers, de receveurs, de fonctionnaires qui volent à l'Etat trois, quatre cent mille francs et parfois des millions. On ne peut pas &.'arrêter à ces employés qui vendent ou troquent tout. On découvre des fraudes dans les administrations, dans les arsenaux, dans les ventes de l'Etat, des vols même dans les archives de la Chambre. On ordonne des enquêtes, on nomme des commissions, et tout est dit. On veut remettre l'équilibre dans les finances, et on ne se soucie pas du commerce, et on ne se demande pas pourquoi tant de faillites viennent de se déclarer en six ans. On parle d'industrie et on donne des commissions dispendieuses à l'étranger pour tout ce qu'on pourrait exécuter, à moins de frais, chez soi. Les taxes ont été accordées par le Parlement précisément , paraît-il , pour encourager l'agriculture. Aussi, au milieu de populations désorganisées et opprimées, contenues par des soldats déguenillés, tous les crimes, et surtout les vols, se sont énormément augmentés. Et le ministère, sans remonter à la source du mal, s'est borné à demander une augmentation de fonds pour l'entretien des prisons 1
Rome, le 10 Février 1867.