‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 46 sur 63 · BASCULE · texte numérisé non relu

BASCULE

LETTRE XLVÏL

A Manmeur **^,

FARII.

Le piinistre Cînnbray-Digny vient de faire son exposé financier. Vous savez que tous les ministres des finances se sont donné cette distraction. Il y eut deux exposés eh 4861, deux en 1862, trois en 1867, deux en 4868. Dans les autres années, on a été plus réservé : on D'à f^it qu'un seul discours d'usage ; mais quelle en était la nécessité ? À quqi bon mettre à découvert les plaies béantes des finances italiennes? L'administration du royaume Italien n'est-elle pas el)e-méme une exposition permanente de déficits, de dettes et d'emprunts ? Sept ministres, à la môme époque, ont annoncé que l'année prochî^ine il n'y aurait plus de déficit. L'année prochaine arrivée, un ministre ne se décourageait pas, et il prononçait avec assurance : Attendez l'an qui vient, on ne perdra rien pour attendre. CJ'est l'histoire de la carpe de Bilboquet. Cependant, chaque exposé était suivi d'un emprunt, d'un ou de deux impôts, ou d'une aliénation. Chaque ministre fait comme ces dames oui, chez vous, en 93, se miraient au moment d'aller à l'échafaud.

Il paraît que les lauriers tout récents de M. Lpwe n'ont pas empêché le ministre Digny de dormir. Et il a vu en songe les millions passer, passer, sans en avoir le vertige, car il dormait. Mais quand un ministre italien s'éveille, c'est aux Italiens à solder les frais du spectacle. C'est que, si un ministre anglais réduit chaque année les tax^s, un ministre italien les augmente. La progression des ressources est toujours dépassée par les dépenses. En Angleterre, l'admînistration se préoccupe de diminuer les charges, en Italie, elle ne

songe qu'à augmenter les revenus. Et encore cette augmentation reste-t-elle insuffisante pour combler en partie les déficits que Ton se trouve périodiquement dans la nécessité d'avouer.

Eooutons maintenant le martyrologe des finances et des financiers italiens.

Voilà que Ton avoue d'abord que la naissance de Tltaiie, en huit ans, a coûté, de février 1864 à 1868, neuf milliards. Le produit de la vente des biens de l'Etat, les mille impôts qu'on a inventés, les emprunts libres, les emprunts forcés, les millions tirés de l'aliéna^tion des biens du domaine et du clergé n'ont servi à rien. Malgré tout l'argent soutiré aux contribuables, en détruisant le commerce et l'industrie, et en ruinant l'agriculture, le Trésor est toujours vide. C'est le fil d'Ariane qu'il faut avoir en main, si l'on ne veut pas s'égarer à travers les chiffres d'un exposé financier ; car c'est un labyrinthe de caisses vides. Et cependant, quand on tient ce fil, on s'aperçoit qu'on s'approche de ce doux régime dans lequel l'Etat possédera la fortune du pays, et où les particuliers ne seront plus que les fermiers ou les régisseurs du gouvernement.

On a épluché des budgets en huit ans, et on n'a jamais proposé de réformes, pas même d'insignifiantes ou même d'absurdes. Si l'on eût touché au moins les taxes existantes ! Mais M. Ratazzi avouait, il y a deux ans; qu'à peine si la taxe sur la richesse mobilière était entrée dans les caisses de l'Etat. Et le ministre Digny vient d'avouer une diminution de 34 millions sur le revenu de la taxe mobilière, ce qui aurait dépassé de deux millions l'augmentation qu'il assure s'être vérifiée sur les autres impôts. Si l'on proposait au moins des économies. Pas du tout. Le budget des dépenses augmente toujours. Et voilà que le ministre nous dit avec une touchante conviction que l'équilibre viendra, et le déficit disparaîira . . . en 1875. C'est se donner bien du répit, et tout le monde va être pleinement rassuré.

Le ministre, au 2 mars, calculait qu'en 1869 il aurait un revenu de 804,316,743 fr. Puis, cela ne lui parut pas assez, et en novembre il présenta un autre bilan, selon lequel il aurait obtenu 1 milliard 84,215,199 fr. Il avait ainsi augmenté le revenu de 304,327,179 fr. Mais il ne suffit pas d'arranger des chiffres dans un budget pour enrichir les Etats. S'il eût suffi d'écrire les recettes sur un tableau, le ministre Digny aurait été le premier financier du monde. Hélas ! l'hyppogriffe est mort depuis longtemps, et on ne peut pas voyager

comme Astclphe ; sur la torrc il faut marcher. Pour la pauvre humanité, d'ailleurs, il n'y a pas de langage plus éloquent que celui des chiffres. Aussi le ministre vient d'avouer encore un déficit qui sera de 6U millions à la fin de 4869. La taxe sur la mouture, qai devait lui rendre d'abord au-delà de 100 millions, puis 80, puis 38, ne sufSra pas en 4869 à couvrir les frais. Et voilà qu'il parle, lui aussi, d'autres sacrifices nécessaires.

Mas ces sacrifices, si les Italiens désiraient la liberté avec l'unité, n'étaient pas nécessaires. Il serait injuste de les y obliger s'ils ne la désiraient pas. Toutes ces dépenses de préparation : le sabbat des apôtres de la liberté, l'expédition de Garibaldi et celle des réparateurs, de Curletti à Farini, n'étaient pas nécessaires. Le^ récompenses aux ministres traîtres, aux généraux d^rteurs, aux ambassadeurs parricides, les dépenses des gouvernements provisoires, la cohorte innombrable des employés martyrs, des commissions, les comités, la propagande, auraient été épargnés avec la volonté nationale. Et sans elle, comment demander aux peuples de nouveaux sacrifices qui ne seront couronnés que par la banqueroute ?

Mais le ministre, rôdant au milieu de caisses vides, ne voit encore que des sacrifices pour les remplir. Il a besoin de 728 millions pour abolir le cours forcé. Il compte les obtenir par une anticipation sur les biens ecclésiastiques, par une anticipation de deux établissements de crédit et. . . sur un emprunt forcé de 320 millions. Il y a peu de mois, en 4868, le ministre déclarait qu'un emprunt forcé était impossible. Et en effet, dans ce moment même on est occupé à recouvrer encore les quotes-parts du premier emprunt, évalué à 28 pour cent. Maintenant il le tient pour très-facile. Aurait-on donc enfin découvert le Pactole? Non, c'est qu'il y a huit mois, le ministre voulait extorquer le consentement des Chambres pour l'aliénation de la ferme des tabacs, et maintenant l'argent qii'ïl ejï a tiré étant déjà dévoré, il faut en venir à un nouvel expédient.

Tels sont les ingénieux moyens par lesquels le ministre Cambray- Digny pense arriver à l'équilibre. . . en 4875. Ce sont au moins cinq ans de gagnés sur les promesses de M. Scialoja. Les Italiens en seront ravis. Le ministre, lui, parait plem de confiance. Au lieu de 728 millions, il s'en procurera 794. Le déficit dé 4869 sera de 75 millions, et en 4870 de 94. C'est une misère. Mais en sera-t-il ainsi ? Nous ne saurions être étonnés ni des chiffres exposés, ni de

l'annonce du ministre, si ce n'était la même formule qu'on reproduit chaque année. Le roi lui-même avait promis l'équilibre en peu de temps. . . il y a deux ans* Malheureusement, ce qu'il y a de plus certain dans l'exposé du ministre, c'est que le déficit total est de 313 millions et qu'il s'élèvera à 614 à la fin de 4869. On avait calculé aussi gaiment en 4862, et le déficit s'éleva à 450 millions, Ist celui de 4863 au-delà de 500. Mais alors on trouva de l'argent à l'étranger. On emprunta 300 millions, puis 700. A présentie pavillon a cessé de couvrir la marchandise.

Le cours force ne pourra être aboli en 4875, selon le ministre, qu'à la condition de laisser peser, à cette époqqe, un déficit de près de 4 00 millions sur le budget. Cependant il considère toujours la taxe sur la mouture comme le pivot de son système financier. Il a déjà oublié, le bon ministre, les scènes de sang qu'elle a provoquées. Il estime, grâce à la réforme de l'octroi, avoir un accroissement de revenu de 30 millions. D'ailleurs, à l'entendre, les biens ecclésiastiques sont une mine inépuisable. II est vrai qu'il ne s'en promet que 100 millions. Et tous ces milliards que la révolution comptait en tirer ont donc disparu comme la fumée qu'emporte le vent? Enfin, la Banque nationale est toujours là. Si on lui sacrifie le Banco de Naples, qu'importe ? C'est une épave inutile du naufrage des Deux- Siciles. Mais, de tous ces beaux calculs, ne résulte-t-il pas évidemment qu'en arrivera à Téquilibre en 1 875, moins les 94 millions de déficit, après avoir consommé 400 millions de biens ecclésiastiques, 4 00 millions de la Banque et 350 millions de l'emprunt forcé ? Et le ministre n'aurait-il pas oublié les 28 à 30 millions annuels que lui coûteront ces nouveaux emprunts avoués ou dissimulés ?

Comment peut-on croire réalisable un emprunt forcé, lorsque celui de 4866 n'a pas abouti, quoique l'Italie fût alors en de meilleures conditions! Le ministre le renvoie, il est vrai, à deux ans. Mais ce terme écoulé, ne devra-t-on pas le payer? Il se trompe en annonçant le remboursement en dix ans. Ce remboursement n'ajoute-t-il pas de nouvelles charges au budget passif ? Et ne rendrat-il pas impossible toute espèce d'efforts pour établir un niveau entre les dépenses et les recettes ? Il faudra toujours avoir recours à un nouvel emprunt pour payer celui qu'on doit rembourser. On tire 400 millions de la Banque. Mais c'est encore un emprunt à 3 pour

cent, qu'on devra payer, et pour cela il faudra trouver de Targent. M'est-on pas aussi condamné à l'emprunt forcé et à la planche aux assignats? Tous les ministres des finances, en Italie, sont de l'école de Mazarin : Que les contribuables chantent, s'ils veulent, mais qu'ils payent.

Vour me demanderez peut-être de quelle manière le ministère, qui écume de rage et ne sait plus où donner de la tête, va s'arranger avec la Chambre ? Bien simplement. A part la gauche, et pas même la gauche entière, les députés se réfugieront derrière lui, et feront chorus, en invoquant la nécessité, la raison d'Etat, l'avenir. Si quelqu'un fait bonne contenance, ce sera de peur qu'on ne l'accuse de palinodie. Ce sera comme pour la loi sur la mouture, ce sera comme pour la loi sur l'aliénation de la ferme des tabacs. Devant cette avalanche de millions , quelques-uns décocheront des flèches envenimées contre les ministres, mais les serfs de la glèbe parlementaire sont là. £t les Italiens payeront. . . mais n'auront assurément nulle envie de chanter.

Les Italiens avaient cru voir le ministre reculer au moment de faire ce nouvel exposé. Maintenant ils s'aperçoivent que le ministre n'a reculé que pour mieux sauter. C'était pour se cramponner à son budget comme le naufragé à la planche que le flot a arrachée au flanc du navire englouti.

Ils ne comprendront nen à ce logogriphe du cours forcé, mais seront soulagés d'une grande appréhension. Le ministre vient de leur assurer que l'arriéré dans les recettes, qui est énorme, ne provient pas du défaut d'argent ou du manque de volonté de payer dans le peuple. On pouvait en douter oralement, et croire le peuple réduit à l'état de parchemin, surtout après les troubles de l'Emilie et des Romagnes pour l'impôt sur la mouture. Le peuple résista même alors qu'il vit le général Escoflier chargé du rôle de percepteur, et ses soldais exiger du métier de recors l'impôt à coups dt fusil. On arrêta par milliers les obstinés, on fit condamner les plus rétifs par les tribunaux. . . mais l'impôt sur la mouture n'a pas été perçu, pas même demandé dans le reste de l'Italie. Les plus sceptiques pensent que si le peuple avait de l'argent et de la bonne volonté, il ne fallait pas parler de nouveaux sacrifices. Il ne fallait pas demander 350 millions par emprunt forcé. Mieux eût valu lui laisser le mérite de la spontanéité. Il n'était pas nécessaire de demander

une anticipation de 400 millions à la Banque nationale, en lui sacrifiant la Banque de Naplas. Pourquoi prendre encore 400 millions sur ces biens ecclésiastiques qui devaient, selon le ministre luimême, tirer et pour toujours la nation italienne de ses embarras? Mais ce sont les incorrigibles qui ont de tels doutes. Permis à eux d'appeler Texposé du ministre une insulte à la misère publique. (1) Le peuple italien va chanter et danser d'ici à quelques jours pour le centenaire de Machiavel. Cela devra convaincre les plus incrédules.

(1) Après Tassassinat tenté contre M. Lobia, on pouvait dire de M. de Canibray- Digny, comme jadis d'un ministre célèbre, qu'il allait glisser dans le sang. Non, ce sont ses lois qui y ont glissé : il vient de les retirer. Cependant le budget avait été approuvé et voté par la Chambre ! Le ministre avait compté, pour les recettes, sur la somme de fr. 1,074,*>15,I99 97. La commission l'avait réduite îi fr. 999,472,619 27. Puis la Chambre ravait fiîit monter k fr. 1.003,422,019 27. La même chose était arrivée avec les dépenses. Et la différence de ces chiffres prouve combien sont imaginaires les calculs des ministres et les appréciations du Parlement. Mais, depuis l'enquête, on ne peut plus mettre h exécution les conventions financières , même modifiées. Elles se rattachaient toutes k la régie des tabacs.

Rome, le 27 Avril 1869.

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