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LETTRE XLVIII

A Madame la Marquise S^**

PARIS

Ce qui marque infailliblement, Madame, le progrés d'un pays, c'est le passage de l'ignorance au savoir, de la pauvreté à la richesse. Les causes de ces progrès, les seules qu'il importe de bien connaître, ne sont pas toujours faciles à distinguer. Mais c'est à les découvrir qu'on doit surtout appliquer son espf it. Ce sont elles qui enchaînent les faits les uns aux autres, et qui donnent parfois aux événements leur vie, leur caractère et leur signijQcation.

Sous l'ancien régime, à Naples, ce n'étaient que les grands seigneurs, hommes de loisir et d'un esprit cultivé, qui aimaient les lettres et les littérateurs. Le XVIII* siècle, sous la dynastie des Bourbons, fut particulièrement pour le royaume l'époque la plus heureuse de sa civilisation, souvent interrompue, traversée, ralentie par les événements et les passions. Des temps de calme et de splendeur invitaient les esprits à la culture des lettres. Partout il y avait de la chaleur, de la vie, de l'émulation parmi les écrivains et de la bienveillance dans la société. Mais le disque brillant de ce soleil qui vivi« fiait le ciel de Naples s'éclipsa, sur la fin du siècle, dans la tempête.

La conquête française avait bientôt opéré une étonnante transfor^ mation dans les mœurs et dans les habitudes. Il y eut alors comme une folie d'imitation. La littérature française devint la grande ressource des écrivains, plus sûrs de leurs sentiments que de leurs pensées. Tous s'en pénétraient par la manière dont les uns en subissaient l'influence et dont les autres ( trop peu nombreux ) y résistaient. La littérature de cette époque montra plus d'esprit et d'habileté que de dignité et de patriotisme. C'était une triste et opiniâtre stérilité.

Cependant si cette littérature avait perdu en profondeur, elle avait gagné en étendue et en superficie.

Ce fut la Restauration qui ramena le royaume à la littérature du XVII" siècle, formée sous les trois influences de la religion, dePantiquitéetde lamonarchie. La philosophie reprit son essor et se dégagea de la matière, les lettres reportèrent leurs regards vers le ciel qu'elles avaient oublié. Le feu sacré n'était pas éteint, ni la lyre brisée. Les adorateurs de l'art et de la pensée brûlaient un encens plus pur. Il y eut dans toute la littérature une soudaine suavité, une sobriété de lignes, un naturel de coloris, une finesse de ciselure, et cette force, toujours si rare même dans les écrivains d'un talent et d'un caractère également généreux. Temps fortuné et trop rapidement ééoulé !

A peine quelques années s'étaient écoulées, que les littérateurs se disputaient déjà le bonheuir de PEtat, et la satisfaction de le gouverner. Ils préparaient des combats sans victoires, des bouleversements sans but, et des malheurs sans fin* Vers le commencement de 1824 , le théâtre s'écroula sur les àeteurs I

Après la crise ce fut une torpeur dans laquelle il y avait plus de découragement que de paresse. La lassitude était générale ; vaincus et vainqueurs en subissaient également l'effet. La vie littéraire se ralentit. Mais les ondes, iin moment troublées^ devaient reprendre un cours plui! tranquille. On allait encore penser en philosophe, sentir en artiste et chanter en jpoète.

A partir de 1830, Madame, notre littérature devint plus chaleureuse et plus féconde. On y vît Pheureusc alliance de la raison et de l'art, du bon jugement et du beau style. L'année 1831 marqua dtm 1& littérature napolitaine une date qui fut utie espèce de révolution dans les traditions. C'est depuis î 831 que la littérature respira un enthousiasme raisonné auquel les esprits politiques pouvaient consciencieusement s'associer. Le mouvement national dans les intelligences se prononça mieux, et les travaux scientifiques se multiplièrent sur presque tous les points du pays. Le mouvement intellectuel se produisait avec force ; il eut cette sévé qui pour iongtenàps ne devait pas s'épuiser. Le gouvernement entrait dans cette voie de transaction à pleines voiles, et avec les vents les plus favorables.

Le caractère de la littérature de Ce temps fut le spiritualisme

catholique. Il devait augmenter la force morale pour marcher d'un pas ferme dans le chemin de la vie. L'attention de ce temps se concentra de plus en plus sur les questions économiques. L'écono- • mie politique, la plus paisible et la plus féconde des créations du XVUP siècle, avait commencé avec le XVP à Naples. D'éminents publicistes contribuèrent à en populariser la connaissance. Le gouvernement admit et favorisa l'exercice de cette liberté nécessaire pour que la science des questions économiques se constituât. Ce fut ainsi qu'on obtint la révocation de plusieurs lois nuisibles à l'industrie, au commerce, à la dette publique. On obtint d'excellents résultats de l'amélioration du bassin du Volturne, et de cette entreprise tout à fait romaine de l'assainissement du lac Fucino. De nouveaux centres de population se formèrent dans des contrées autrefois insalubres. On donnait le premier exemple des chemins de fer en Italie.

Le mouvement littéraire s'élargissait, parce qu'on avait conservé ce sentiment du beau si voisin du sentiment de la vertu. La poésie montra que son art était d'aimer, élait de croire. La poésie tenla même, pendant quelques moments, de se couvrir d'un appareil métaphysique, mais elle s'anima aussi par intervalle de fraîches couleur, et s'enrichit d'une nouvelle harmonie. La critique de ce temps fut habile, mais sévère, parfois railleuse. Le théâtre ne rabaissa pas l'humanité, en prétendant la retracer plus vraie. On ne lui aurait pas permis de se traîner dans la fange du vice avec la nudité du satyre. L'éloquence du barreau fut purgée des lieux communs ambitieux, et elle chercha la justesse élégante. L'éloquence de la chaire fut plus élevée , sans finesse recherchée et sans élégance académique.

Hais ce fureht les recherches historiques qui se placèrent alors . au premier rang et attestèrent un retour sincère aux études sérieuses. De nombreuses publications furent consacrées aux sciences historiques pour lesquelles l'esprit napolitain allait montrer une prédilection marquée. La littérature paraîtra s'être proposée le même but que l'érudition, au moment où la poésie cessait d'être trop fertile...

Hélas I je me croyais trop vieux pour assister à une autre décadence, et voilà que je ne puis maintenant me consoler que par les souvenirs de la fécondité, de la grâce et de l'esprit d'autrefois I

Rome 5 le 24 Avril 1868.

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