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LETTRE XLIX

A Madame la Marquise S***,

PARIS

Litalîe s'est souvent portée, Madame, et avec sollicitude à la rencontre des autres peuples. Autrefois, ce fut à l'Espagne que s'attacha l'imitation. Sous la domination française, on rejetait le passé comme un obstacle ou comme un reproche. Le Dante et le Tasse devaient céder le pas à Corneille et à Racine. Les restaurations furent une ère assez courte de fécondité et de crise salutaire. Mais après les révolutions de 4820 et de 1821, ce fut avec l'Allemagne qu'on aurait voulu entrer en relations, en s'efforçant d'animer la littérature de tous les prismes, en entassant les vapeurs, et en amoncelant les nuages.

Mais à présent où sont les nobles élans et les inspirations élevées ? Où est même l'imitation ? Y a-t-il encore une trace de cette admiration stérile qui s'arrête à la contemplation des triomphes de la civilisation? Non: c'est le marasme, c'est l'affaissement intellectuel, c'est la décadence morale. On ne trouve plus de passion que dans le désordre, on ne trouve d'étude que dans l'abjection des préoccupations purement matérielles. Où sont les travaux de l'intelligence? Où est la dignité d'un talent littéraire qui se soit élevé dans les neuf ans écoulés de révolution et qui ait excité l'apostolat du bien par la littérature? Nous n'avons que des brochures politiques, d'ignobles satires Ménippées, des polémiques virulentes dans une langue vulgaire et un style de tréteaux. Le style noble n'appartient qu'aux écrivains à convictions fortes et pures. Où se sont-ils donc cachés les écrivains qui ne séparaient pas le culte du beau du culte de l'honnête?

Dans quelques romans, dans quelques pièces de théâtre, on fait Tapplication pratique et journalière des idées de Hegel, habillé à l'italienne. On n^a que des colères, des sarcasmes, des injures, un désespoir furieux et une insolence d'emprunt. Ce n'est pas la littérature qui influence la société, c'est la société qui déteint sur la littérature.

Toutes les littératures, Madame, se sont corrompues autrefois, et c'était la satiété qui faisait recourir à la bizarrerie. Parfois c'était un temps de révolte et de schisme, mais parfois aussi c'était une exubérance de vie. Ce n'était du moins ni l'indifférence, ni l'impuissance. Maintenant, en Italie, on ne peut pas dire que ce soit la satiété, c'est la décrépitude byzantine, voisine de la mort.

Ce matérialisme moral qui se développait à côté de l'industrie, celte civilisation purement physique qui conduit directement à la barbarie, sont partout les mêmes. La société que des intérêts positifs dominent, maîtresse souveraine du monde matériel, croit, il est vrai, dominer de même le monde de l'intelligence ; mais il y a encore là du mouvement, et même les cris de détresse pourraient indiquer que nous portons au-dedans de nous le sentiment d'un merveilleux état de choses. Nos craintes exprimeraient alors nos désirs. Mais non, on calomnie le passé, on corrompt le présent, on compromet l'avenir, et on n'en est pas seulement ému. C'est le feu sacré qui s'éteint.

Triste atmosphère morale que celle qui s'appesantît sur l'Italie I Si la science civilisatrice doit semer la licence et récolter le désordre, que peut-on attendre de cette fermentation révolutionnaire, de celte épidémie politique? Un temps d'arrêt déplorable imposé aux labeurs de l'intelligence, au développement moral du peuple. La jeunesse italienne n'est déjà plus sous le charme des idées souriantes. La triste expérience n'a pas tardé à lui montrer la réalité des choses. Elle est très-portée à se payer d'apparences. Aussi, tout ce qu'elle a essayé en neuf ans, devait être superficiel et vain . Main* tenant elle n'étale même plus ce désir ardent de conquérir le globe. Mais où la jeunesse italienne pourrait-elle apprendre que la liberté doit être morale avant d'être politique? N'a-t-*on pas déjà appris à cette pauvre jeunesse le mépris des siècles écoulés> des temps hé^ roïques et des vertus chrétiennes ? Le gouvernement, depuis neuf ans, ne s'efforce-t-il pas de prouver que la religionest une infirmité

àe rame ? Ne veut-il pas inoculer à nos jeunes gens le fonatisme de rineréduUté qui est le pire des fanatinmai ? Incapible d'pbéissaace et capable de toutes les audaces, U Jeunesse révolutionnaire ne s'enivre que d*un esprit frondeur, indiscipliné, £lle s*e$t façonnée à la raillerie sceptique jetée sur les cboses de TEglise. Les pensées les plus généreuses, la loyauté, la fidélité au malbeuf ue ^ont pour elle qu'un sujet de dérision et le thème 4'oae amère ironie, Tout est déjà éteint au souffle mortel de la démigogie.

Uoe telle Jeunesse pourra^t^elle être galvani^ par m amour sincère de l'étude ? N'ayant déjà plus ni la noblesse des aentiment^, ni l'ardeur de la gloire et de la juatice, comment aon lime deviens drait^Ue courageuse et se révolterait-elle contre riiijustice, ai elle v(4t les jurés ne consulter que leur crainte ou leur haine, et les orateurs du barreau défendre des victimes condamnéei d'avance ^ Où cette jeunesse trouvera-t-elle un jour la verve, l'élan, l'iii^piraration de l'éloquence ? JEt quelle foi peuvent M inspirer Ici ora» teurs de la chaire, ei les carabinier» aont là pour les traîner e^ priaon^ ^i le pouvoir est là pour les exiler ? Où la liberté manquei l'intelligence s'atrophie. Si on pénètre dans la Chambre des députés^ on sentira bientôt la fatigue et l'angoisse que laisse souvent le vide de la parole. On observera que les député» ne prononcent pas ài\ mots sans s'accorder neuf foulas d'italien. L'éloquence a quitté la chlamyde grecque et la toge romaine. EUe s'est coiffée^ comme e£it dit Cormenin, d'un bonnet de coton.

Depuis neuf ans, plus de ces études solitaire$ qui indiquaient les fortes individualités et produisaient les grandes (euvrci»» Ou les grande écrivains sont adversaires de l'unité italienne, et attendent des lemp» paisibles et des lecteuri, ou l'Italie ei^t désormais véri^ tahlement la terre des morts. S'il reste encore quelque rayon sur l'borison intellectuel de l'Italie^ c'est un reflet des époques précédentes. Mais l'héritage est déjà difficile à porter, Les lettres, si tant est qu'il en existe, i^'exercent à flatter les préjugé^ publics, au lieu de les combattre* On aspire à une popularité {acilement acquise par des écrits sans art et sans inspiration* Toutes ces brochures d'oc^ casion sont un spectacle quotidien qui vous donnerait une colère d'iconnclastet Au théâtre, c'est la force grossière et le drame irréligieux et ordurier, car c'est la société qui fait le théâtre et le pervertit^ Dans Je champ de la politique, c'est l'apothéose de la révolu^

tion. On ambitionne les murmures flalleurs du peuple, le char de triomphe, l'honneur du pavois. Mais l'ambition des hommes politiques veut recueillir sans avoir semé. Chez tous les autres régnent la paresse et l'insouciance qui sont devenues les traits distinctif s du peuple italien. Rien n'émane de la pensée, rien n'en jaillit.

Il n'y a pas de contrée, Madame, qui ne possède des moyens d'enseignement multipliés. Les connaissances que l'on achetait jadis à prix d'or et à force de travaux, s'offrent maintenant d'elles-mêmes à la jeunesse. Cependant les Académies, les Athénées, les Bibliothèques, les Collections d'antiquité et d'histoire naturelle ne sont pas toujours des garants biens sûrs des progrès de l'instruction publique, de la littérature et de la civilisation. Or, qu'a-t-on fait de cet héritage, de ce véritable éclat intellectuel, de ces richesses scientilBques de lltalie ? Les Universités ont été bouleversées, des Académies ont disparu, des trésors de sciences ont été dispersés, donnés, vendus. On a aboli l'Imprimerie royale à Naples, comme on a détruit celle de Milan ; on a pillé la Bibliothèque du roi, à Naples, comme on a presque ruiné la Bibliothèque Palatine de Florence. Tous les emplois de l'instruction publique ont été occupés, toutes les Universités ont été envahies par les émérites, non de la littérature, mais de la révolution. Un employé bien rétribué d'une bibliothèque publique... ne sait pas lire ! Les professeurs des Universités se font gloire, les uns d'un enseignement athée, les autres de jouir de leur emploi comme d'une sinécure bien rétribuée.

Est-il donc étonnant que les étudiants fassent de la politique, forment des clubs, rédigent des adresses à Garibaldi et à Mazzini, et organisent des émeutes ? Ils descendent toujours les premiers sur la place, et leurs démonstrations sont peut-être le contrepoids de la grève des ouvriers. Il ne faut plus demander pourquoi ces élèves du désordre échouent dans leurs faciles examens; pourquoi 90 sur 100 sont rejetés. L Annuaire de V Instruction 'publique constate que la plupart des Universités ont plus de professeurs que d'étudiants On compte parfois un professeur pour un demi-écolierl Aussi l'impulsion jadis donnée aux lettres s'est-elle tout à coup arrêtée. Il n'y a maintenant en Italie que le rôle du demi-savant, de l'écrivain politique d'occasion. Et ce rôle même disparaîtra bientôt. Comment ramener à la vie intellectuelle des esprits dévoyés ou profondément assoupis ? Alors même que quelques talents se développeraient

comme la fleur qui éclot, ou encore comme le fruit qui mûrit sur Tarbre épuisé, cette elQorescence n'en demeurerait pas moins stérile. « Il nous prend un dégoût de littérature, de l'étude et de la pensée, lorsque la vie est si pesante, disait Sismond. »

On a cru réorganiser les Universités d'Italie, et on leur a donné les noms les plus glorieux de la littérature italienne. Â Florence, c'est l'Université du Dante; à Ferrare, c'est l'Université de l'Arioste; à Salerne, c'est l'Université du Tasse. Telesio, Vico, Spedalieri, Galluppi, tous les plus nobles écrivains ont reçu cet honneur. Ce sont comme des cénotaphes. Mais ce baptême glorieux donnera-t-il aux Universités des professeurs plus en renom ou plus nombreux et plus disciplinés ? Rendra-t-il la paix et la concorde aux lettres, pour que les savants de Naples, de Bologne, de Florence, de Milan concourent à la gloire littéraire de l'Italie des Italiens, et non de l'Italie des unitaires ? Oh ! non, le fer mortel restera dans la plaie, tant que durera cette folie sanglante de l'unitarisme révolutionnaire.

Rome, le 8 Mai 1868.

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