LETTRE VI
A Monsieur le général de W^^^',
BERLIN
Malgré cette assurance, deux jours après, quelques chefs de corps, sans y être autorisés, tinrent une réunion pour discuter [sur la défense de la place. Ils trouvèrent qu'il y avait défaut de vivres , défaut de munitions, défaut de tout. La garnison était indisciplinée, selon eux; et les difficultés d'une défense leur paraissaient telles , qu'on pouvait les appeler des impossibilités. C'est que la catastrophe les avait peut-être étourdis, mais ils étaient sincèrement alarmés. Ils croyaient la défense compromettante, de courte durée, et surtout stérile. Un jeune et nouveau général se chargea de porter le résultat de ce conseil à Gaête.
Cependant, le général parti, la garnison eut vent de ce qui s'était passé. La colère se répandit dans tous les rangs, comme une traînée de poudre enflammée. Des officiers supérieurs, beaucoup d'officiers et la généralité des sous-officiers et soldats se montraient étonnés et indignés. Ces derniers, surtout devinrent menaçants, se regardant comme sacrifiés d'avance par leurs chefs. Ils commencèrent à se réunir, à se grouper, à tenir un langage peu rassurant. Ils écrivirent des lettres anonymes, surtout aux officiers supérieurs d'artillerie, en leur faisant entrevoir la destinée du général Briganti, bâché en Calabre. On leur enjoignait de pourvoir immédiatement à la défense de la place. Les Napolitains passent facilement de leur insouciance naturelle à une activité surprenante. Maintenant les soldats étaient possédés d'une ardeur fébrile.
On vit bientôt des ouvriers du génie et des pionniers exécuter spon-
tanément des travaux de fortifications. Des soldats de ligne se chargeaient de surveiller les portes. Quant aux artilleurs, ils aimèrent mieux bivouaquer à découvert et dormir sur les affûts que de se séparer de leurs pièces. C'était l'anarchie militaire naissant des revers, des privations, des distances parcourues , de la confiance détruite. Mais elle révélait que l'armée, loin d'être découragée par les mauvaises chances de la guerre, avait un élan et une énergie inattendues. C'était le mouvement démocratique de l'armée qui s'opposait au courant démocratique de la révolution.
Les chefs qui avaient assisté à la réunion du conseil en furent effrayés. Ils cessèrent de se livrer à leur intempérance de langage, parurent plus disposés à défendre la place, et s'efforcèrent de faire succéder un peu de confiance à l'irritation des soldats.
Le roi, à Gaëte, avait tout appris. Il fut justement indigné de ce que des officiers supérieurs et des généraux d'armes spéciales désespéraient de tenir contre un ramassis d'aventuriers, dans une place défendue par de bons remparts. Il fut étonné d'entendre dire que la place manquât de vivres et de ressources militaires, et que ce fût le gouverneur lui-même, chargé de veiller à toutcela,qui l'avouât sans honte et sans retenue. Il désapprouva donc la réunion illégale , renvoya le général qui avait apporté le rapport et ordonna la mise en jugement du gouverneur. Un autre général qui, s'il n'avait pas de résolution dans l'esprit, en avait beaucoup dans le caractère, alla le remplacer; mais le gouverneur, soit qu'il fût effrayé de sa responsabilité, soit qu'il fût averti à temps, avait déjà prévenu le jugement et s'était enfui à Naples.
Le plus grand danger était toujours de laisser la démoralisation persister parmi les troupes. Le roi, voyant la nécessité de sa présence à Capoue, s'y rendit aussitôt. Il y fut profondément touché de l'accueil qu'il reçut de la garnison. Les soldats saluèrent le souverain de leurs acclamations unanimes et enthousiastes. Ils lui demandaient d'être menés au combat. Le roi fit aussitôt cesser l'encombrement de la place, renvoya hors des murs les troupes et le matériel qui n'y étaient pas nécessaires, ordonna d'amener des vivres, des munitions et d'armer les remparts. Avant de partir, il put voir que la confiance réciproque succédait au malaise des chefs et à l'irritation des soldatSi. Enfin , par un ordre du jour, il encouragea tout le monde, en partant, et tous en effet furent bientôt rendus à leurs devoirs.
Depuis ce moment, le roi revint plusieurs fois à Capoue pour animer les troupes de sa présence. Il voyait tout par lui-même, donnait ses ordres, encourageait, récompensait; convaincu qu'il ne fallait pas laisser aux^soldats le temps de trop réfléchir sur tout ce qui venait d'arriver, il voulut les mettre le plus tôt possible en mouvement pour profiter de leurs bonnes dispositions; il laissa pour cela des ordres précis au général en chef.
La première fois que les garibaldiens se présentèrent devant la place, la garnison frémissante demanda de faire une sortie. Il fallut le permettre. L'ennemi repoussé, tous les corps rentrèrent satisfaits dans la place. Les garibaldiens s'acharnant toujours, sans aucun but, chaque fois qu'ils revenaient devant Capoue, les artilleurs couraient à leurs pièces et les couvraient de boulets et de mitraille, les chasseurs faisaient des sorties, les poussaient devant eux et les refoulaient au loin. Ces sorties se changeaient même souvent en véritables combats.
C'est ainsi que les soldats , reprenant confiance par des engagements partiels et heureux, semblaient renaître à une vie nouvelle.
Les exemples pour les encourager ne manquaient point. Le général Rossaroll, vieux soldat âgé de soixante-quinze ans, était depuis longtemps à la retraite. Il avait choisi Capoue pour sa résidence. Il ne voulut pas rester spectateur de la lutte, et se jeta un jour à la tête des chasseurs, dans une de leurs sorties; bientôt il fut blessé, mais il refusa de se retirer du combat. Un autre triste et touchant * épisode fut celui-ci : Un artilleur avait laissé sa femme expirante; au milieu du feu , on vint lui annoncer qu'elle était morte et que ses deux enfants de trois à quatre ans pleuraient et l'appelaient à grands cris auprès du cadavre de leur mère; navré de douleur et oubliant tout le reste, il quitte sa pièce , court, arrive, embrasse le cadavre , prend ses enfants dans ses bras et les amène, essoufflé, sur les batteries. Là, il les assied par terre auprès de lui et recommence à faire feu.
Rome, le 10 Mai 1861.