‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 50 sur 63 · LETTRE LI · texte numérisé non relu

LETTRE LI

A Madame la Marquise S

PARIS

Trop souvent, Madame la Marquise, avant même la dernière révolution, on avait répété que les arts étaient à peu près morts en Italie. S'il m'était permis d'avoir un avis en pareille matière, j'avouerais que nous eûmes un temps de décadence, mais non de pauvreté absolue. On pouvait constater la maladie sans prédire la mort, car le goût du beau est toujours populaire et traditionnel en Italie. Sous la société inquiète et vaillante de l'époque, il y eut toujours, pendant trente ans, une vitalité énergique. Peut-être y avait-il à craindre que, par suite de l'espèce de panthéisme ouvert devant les artistes, ils n'allassent un jour chercher leur inspiration aux dernières extrémités, soit de l!idéal, soit du réel. Mais quant' à l'anéantissement de l'art, c'était encore un des secrets de l'avenir que nul ne pouvait savoir. Il restait toujours l'intérêt que les gouvernants portaient aux artistes, et c'était une chose précieuse, que, sur une route pénible, un appui fût offert aux talents isolés. La protection des princes donne à de certaines époques historiques un caractère d'immortelle grandeur.

A Naples, on accordait des pensions et des marques d'honneur. On mettait au concours l'envoi des pensionnaires à Rome, on donnait du travail aux artistes, on avait une exposition publique, par les soins de l'Académie, dans les galeries du Musée. La Cour achetait les tableaux les plus remarquables.

Aujourd'hui , après neuf ans de révolution, les arts ont tout à fait disparu. On n'a même plus la fécondité vulgaire du commencement du siècle. Non, et c'est triste à dire, c'est la destruction, c'est l'anéantissement. Et si, au milieu de la boue sanglante de ce chaos italien, les arts ne peuvent pas briller comme des diamants, à qui doit en revenir la honte ? Où est, depuis neuf ans, ce tournoi de peintres, de sculpteurs, de musiciens? Où sont les tableaux, les statues, les partitions? Pour l'exposition de Florence, en 4862, on tira des résidences royales de Naples, des tableaux dont elles étaient / décorées depuis plusieurs années. Ces tableaux n'y sont plus reve-

nus. On a fait de la révolution dans l'art. On a placé des bustes d'hérétiques dans la cour de l'Université de Naples. C'est une sorte de Panthéon dans lequel on a prétendu décerner des récompenses, et élever ces récompenses à la hauteur d'un enseignement. On a élevé, à Naples, une statue au général CoUetta, une au général Pepe, à Turin. On doit ériger un monument à Cavour, un monument au Dante, et il faut espérer qu'ils ne ressembleront pas au monument de la victoire, à Naples. Les arts, désespérés et morts, ne pourront bientôt plus s'opposer aux contrefaçons du moyen-âge. Si les poètes ne peuvent atteindre Cino de Pistoja, les peintres ne pourront pas même reprendre Cimabue. Les uns ne se soucieront pas de devenir des ménestrels, les autres dédaigneront de devenir des imagiers.

Le gouvernement unitaire prétend qu'il s'occupe des intérêts matériels de l'Italie. Mais quand cela serait vrai, ces nouveaux bar* bares qui veulent donner le pas à la matière sur l'esprit, croient-ils qu'ils feront vivre leurs œuvres ?

Ce qui est maintenant incontestable, Madame la Marquise, c'est que, dans ce temps, on a tout oublié. Les modèles des arts italiens, les maîtres et les inspirateurs de tous ceux qui ne sont pas insensibles aux jouissances délicates de l'esprit et de l'imagination, restent abandonnés dans les musées. Ce sont comme les débris des monu* ments antiques qu'on peut rencontrer en Afrique.

La musique même a perdu celte mélodie, ce parfum, cette magie d'autrefois. Citera-t-ori une seule partition célèbre de ces dernières années ? Où est maintenant cette muse dont les phrases étaient imprégnées de la mélancolie et de l'amour ? Qu'est devenue celte poésie mélodique qui s'exhalait des lèvres de Cimarosa ? La pensée

touchante de Beilini, le rhythme irrésistible de Rossini ne possèdent plus le cœur des Italiens et ne réveillent plus leur âme palpitante. La musique ne sent plus la chaleur du midi^ le soleil de Naples, l'air du Vésuve I San-Garlo est déchu, les autres théâtres lyriques sont fermés. L'architecture, qui est récriture des peuples, et qui bâtit, selon Chateaubriand^ les idées du poète et les fait toucher aux sens, se cache au milieu des décombres.

C'est à Rome, et seulement ici, que les arts se sont réfugiés. C'est ici qu'au milieu des douceurs de la paix, ils vi\ent tranquilles et excitent encore l'admiration. Les somptueuses maisons, les collections de livres, de tableaux, d'antiquités, tous ces trésors qui font encore partie de l'apanage patrimonial, tout y est encore enseignement, sérénité et lumière. L'orfèvrerie, les armures, les sculptures en marbre, en ivoire et en bois, les tapisseries, les émaux, tous les arts, enfin, qui parurent dans l'antiquité, au moyen^ge et sous la Renaissance, forment ici le luxe de la vie et la décoration de ces maisons fortunées. C'est ici que la peinture, la sculpture, le burin, ne sont ni stériles, ni découragés. C'est ici que l'architecture relève et restaure les anciens monuments mutilés ou dégradés , érige de nouveaux temples, bâtit de splendides palais, et élève sur un pittoresque emplacement la grandiose nécropole de la ville éter* nelle.

Partout ailleurs, c'est la torche incendiaire d'Omar qui s'est promenée. Regarder ce qui s'est passé à Naples, où des soudards ivres et sales se casernèrent au milieu des admirables fresques de Zingaro. Regardez les deux chevaux de Canova, dont on a détruit les modèles, lorsqu'on voulait trancher la tête des deux cavaliers, Charles III et Ferdinand I*", pour leur substituer celles de Garibaldi et de Victor- EmmanueU Observes ce qui s'est passé à Florence, lors du déplacement de la capitale. Les Vandales arrivant, le marteau abat, enfonce et déta'uit tout. Nul souci , nul regret de voir tomber en poussière ces beaux monuments de l^Arno, ces richesses artistiques de la ville des fleurs, qui sont le patrimoine de toute Tïtalie, les gloires du passé et qui doivent engendrer les gloires de l'avenir. La commission conservatrice qui ne pouvait rien conserver, renonça à sa surveillance impuissante. Les maçons toscans eux-mêmes refusèrent de se prêter à ce sacrilège journalier.

Avec iès destructions et les vols, au fliilieu dés troubles de la

place et des prétentions si actives de l'esprit politique, les sources de l'invention des arts sont taries. La verve italienne est non pas épuisée, mais tuée. Il y a des solennités et des fêtes qu'on célèbre sur les ruines, et il y a des décors de théâtres. Mais le talent qui y préside est un talent d'emprunt, une affectation de pompe remarquable seulement par son étrange té. Témoins seulement les deux entrées triomphales de Victor-Emmanuel à Naples ; témoins encore les fêtes mêmes de Florence.

Ce n'est plus l'art, mais un moyen, une arme pour combattre ; c'est un caprice du pouvoir, c'est un mensonge de la conscience.

Déjà les artistes ne nous arrivent plus, même par fragments. Nous n'avons pas de ces talents dissipés, qui se livrent au premier entraînement. Cette période ingrate sera une véritable lande de l'histoire des arls. Il est des phases incolores de transition, où la stérilité des faits en stérilise le récit. Mais l'Italie éprouve maintenant quelque chose de pire: c'est le néant, la mort. Malheureux seront nos enfants qui seront appelés à recueillir l'héritage du présent. Les vieux athlètes, depuis neuf ans, déposent leur ceste et se meurent. Les arts, les nobles arts n'auront plus droit d'asile en Italie. La révolution, depuis neuf ans, a oblitéré les parties les plus nobles du pays.

Les lettres et les arts, Madame la Marquise, aiment la paix et le repos. C'est la paix qui développe les forces intellectuelles des peuples. Ceux qui ont pensé que les temps d'existence agitée et d'émotions politiques produisent les œuvres éminentes et originales ont confondu les lettres et les arts avec les génies qui se frayent une route à travers les obstacles de leur époque. L'esprit des lettres et surtout des arts est pacifique et calme. Quand l'effervescence politique a absorbé la somme d'attention et de veilles qui sont dérobées aux travaux de la pensée, à l'amour des arts, aux recherches du savoir, où peut-on retrouver encore cette Italie si spirituelle et si polie du XVP siècle ? Où retrouver ces victoires pures et magnanimes de l'intelligence qui jadis entretinrent en nous le feu intérieur, la lumière et la vie?

 Naples surtout, la beauté du climat, le goût des plaisirs et de la société, tout ce qui embellit la vie, a toujours servi les lettres et les arts. Mais c'est que la société avait encore un esprit et une âme. Elle avait un principe générateur qui la dirigeait. Le point d'honneur chevaleresque n'était pas entamé, la fidélité monarchique n'avait

pas été ébranlée. Les doctrines étaient assurées, on n'évoquait pas une nouvelle foi. L'attachement pour le pays natal était vif, et les douces impressions qui faisaient couler les larmes à la vue des lieux où s'était passée notre enfance n'étaient pas des émotions fugitives. Temps fortunés I Que n'a-t~on pu briser alors l'aiguille qui marche toujours et fixer ainsi l'heure du bonheur sur le cadran I

Rome, le 28 Juin 1868.

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