LETTRE LU
A Monsieur *** ,
PARIS
On avait promis, Monsieur, de faire Tltalie grande et respectée. On ne Ta faite grande que dans les corruptions, dans les rapines, dans les blasphèmes. Quant à la faire respecter, on a obtenu qu^une chose : llndifférence systématique des nations , témoins de son suicide.
Voyez quel est, depuis neuf ans, ce grand spectacle de passions orgueilleuses et cupides, où chacun voudrait garder son masque. Où est l'intelligence politique assez haute pour donner à la force morale un appui victorieux ? Où est-il celui qui ose encore soutenir les lois étemelles de la justice sans défaillance ? L'inertie a gagné toutes les âmes, et on l'érigé en axiome. S'il y a encore quelque rude athlète qui ose résister aux oppresseurs, aux insulteurs, aux blas* phémateurs, ou leur infliger des châtiments implacables, regardez, il sort des rangs des défenseurs de la légitimité.
Le comte Cavour qui avait toutes les habiletés du temps de Narsès avoua en plein Parlement que lui, chef du cabinet, avait été conspirateur dans toutes les cours d'Italie* Il fallait donc récompenser ses complices et ceux mêmes qui Tavaient applaudi. Et qui étaient-ils? Pendant vingt ans on avait dévoilé les noms de ces patriotes quij avant et après 4848, avaient été soudoyés par les polices italiennes^ ou qui s'étaient faits les dénonciateurs de leurs complices dans les procès politiques de Naples ou des Romagnes. Plus tard on dut chilsser du Parlement un député prôné comme un martyr de la liberté et de l'indépendance. Cet émigré, qu'on avait élevé aux premières charges de la magistrature, à cause des souffrances de son exil, ne ful-^il pas reconnu pour avoir été un agent de police ? Mais
combien de masques encore pour un seul qui venait de tomber I Et ne siégent-ils pas toujours dans le Parlement, plusieurs de ces fougueux unitaires qui jadis, de leur exil, faisaient arriver à Gaëte leurs avis périodiques? Parmi ces fiévreux patriotes de 1860 on pourrait bien trouver les dénonciateurs de 1854 et 1857, ou des écrivains prôneurs des principes les plus outrés de l'absolutisme. Ilenestdeux qui révélèrent à la police napolitaine Texpédition de Garibaldi dans ses détails. Cela n'empêcha pas l'un des deux de suivre Garibaldi en Sicile. Il est vrai de dire que tous ces Léotards de la corde politique n'avaient pas renoncé, d'autre part, à leurs intelligences avec Mazzini.
On trouve parmi les députés plus d'un être difforme mélangé de délateur et d'histrion, et qui s'est traîné dans toutes les apostasies. Liborio Romano fut aussi député. Tout cela se donne, depuis neuf ans, pour des champions de la liberté et de l'humajiité. Leur unique habileté est de fausser à la fois le pouvoir et la liberté, en faisant de l'un et de l'autre un double instrument de leurs convoitises. L'Europe entière a retenti de ce tripotage honteux auquel les députés s'étaient prêtés dans une concession de chemin de fer. Quarante d'entre eux recevaient des appointements des sociétés des chemins de fer, garanties par l'Etat.
Le Parlement y pourvut . Il décréta que ses membres, désormais, devaient être honnêtes. Soyons honnêtes I hurlait un ministre. Les députés ne doivent pas dorénavant participer à des entreprises dans lesquelles l'intérêt de l'Etat et l'intérêt particulier peuvent se trouver en conflit. Le Parlement vient de le décréter, et cette loi votée, on peut dormir tranquille. La Banque nationale cependant reste toujours une exception.
Mais que dira-ton des primes énormes qui ont été prélevées dans les emprunts? Un ministre, le plus célèbre, mais en même temps le plus modeste, n'a pris pour lui que le deux pour cent. Des députés n'ont pas été non plus étrangers aux ventes des biens domaniaux. On a créé une société par actions pour l'achat des biens ecclésiastiques. Il y a eu des actionnaires étrangers et des actionnaires italiens, et les députés y ont mis leurs griffes. Aussi s'est-on empressé d'acheter les biens du domaine, les biens de TEglise. et surtout les bois. Celui de Persane, délicieuse propriété royale qui avait coûté des millions, a été pris pour le vingtième de sa valeur. Le bois la
Pinela, de Ravenne, qui valait vingt millions, a été sur le poi<it d'être concédé pour quarante mille francs. Un député, illustre par son silence, s'est emparé d'une étendue de terres défrichées de Mondragone pour une somme égale à peine au revenu de trois années.
Bien d'autres marchent sur leurs traces. La femme d'un général, vrai type de trahison , s'était présentée pour acheter à 200 mille francs une propriété qui vaut deux millions. Les moins entreprenants sont ceux qui se jettent sur les contrats de l'administration et sur les fournitures militaires.
Dans cette empléomanie qui fermente partout et surexcite tous les ambitieux, dans ce débordement qui suit son cours sans obstacle et sans digues, c'est le triomphe, non pas des idées, mais des positions et des profits. Le partage des emplois publics ne se fit que sous le patronage des députés. Ceux de nos législateurs qui en sont euxmêmes pourvus ne connaissent de leurs emplois que les appointements. Un député de Sicile a placé, dit-on, ses neuf fils dans des postes très-bien rétribués. On cite une famille qui, grâce à deux députés, a assuré des emplois à tous les politiques imberbes qui lui appartiennent. Malheureusement aujourd'hui c'est une mine épuisée que celle des emplois. Mais il y a remède à tout. On patronne une élection ou l'on fait nommer un sénateur. ... et cela pour une bagatelle. Il est telle personne à qui ce courtage n'a pas coûté plus de douze mille francs. Il est vrai qu'elle les a déboursés en or.
Les députés a^vocats ont été peut-être les mieux partagés. Ils se sont vus appelés de tous les côtés à la défense des accusés politiques. Aussi ils ont défendu, en leur qualité d'avocats, ceux qu'ils avaient persécutés et anathématisés en leur qualité de législateurs. Il n'y a pas, d'ailleurs, de procès un peu important où l'on ne s'empresse d'acheter l'influence de ces défenseurs. Nous avons des députés avocats, et l'un d'eux ancien ministre, qui font des tournées triomphales dans les provinces, non pour défendre, mais pour patronner les clients auprès des magistrats. Les députés qui ne sont pas avocats le deviennent. C'est si aisé I il ne faut que débattre le prix. Dans les premières années, il ne s'agissait que de garantir d'une destitution ou de faire destituer ; de supprimer ou de conserver une corporation religieuse. Dans la suppression d'un couvent à Naples, on a trouvé les preuves écrites de ce qu'un député avait reçu pendant trois ans pour en suspendre l'abolition. C'était un spectacle
quotidien que de voir tel député qui se posait en protecteur de tel plaideur patriote ou de tel patriote accusateur.
Tous ces députés qui ont gagné leurs éperons sans même avoir été des aventuriers d'épée , d'exil ou de conspiration, commandent de loin la crainte à défaut du respect. Parfois ils se montrent bons princes» Ils sont si bienveillants et si modestes, qu'ils ne trafiquent pas, mais il font participer leurs parents, leurs amis et même leurs domestiques &u privilège de la poste, des chemins de fer et des bateaux à vapeur. La médaille de député est un talisman. Un député ne se fit-il pas envoyer ses caleçons et ceux de son domestiquei par la poste? Et c'était juste, il faisait si froid à Turin.
Pourquoi^ d'ailleurs, se gêneraient^ls et resteraient-ils au-des-* sous des ministres ? Un ministre de la justice ne fit-il pas annuler par décret le testament de M. Zuccarotti de Massafra ? Ce M. Zuccarotti) en 4839, avait laissé ses biens à la confrérie et à l'hôpital des Pellegrini de NapleSi II n'avait pas de parents successibles. Mais le ministre se souvint qu'il avait, en qualité d'avocat, soutenu les prétentions de parents éloignés du testateur» Il épargna donc» par un décret, un embarras aux tribunaux et se chargea de faire justice à ses clients. Il y a un courant dans là vie, a dit Shakespearo> dont on doit profiter* Il ne vient pas deux fois.
Les moins actifs ou les plus insouciants n'exploitent que la mine de leurs votes. Un député des provinces méridionales ne s'était jamais empressé de se rendre à la Chambre. Dans une occasion mémorablci le ministre l'appela parle télégraphe. Il vola, vota, et s'en revint bientôt acheter une propriété de cent mille francs» Il avait même commencé à bâtir un palais. Mais le peuple eut le ca*» price de le trouver mauvais : il s'ameuta et dévasta tout.
C'est ainsi) Monsieur^ qu'on a vu surgir en peu d'années des for» tunes subites et scandaleuses. C'est l'histoire de tous les bouleverse^ ments politiques. Monti, qui avait vu la révolution italienne de la fin du XYIII"* Hécle, en déplorant les malheurs de son temps, n'avait fait que prédire ce que voit notre époque :
;^ Dtdtal&ato ûllo scalzo le fortune
Migrait fut vistè e libertà diveniw MêTûe di ladri e furia di tribune (1).
(1) On vit les fortunes passer du chaussé au déchaussé, et la liberté devenir mar- 'cbàadifte de laorens et furie de tribuns. {Marche Romana^ chant H, v. 53}.
Et nous aussi nous voyons tous ces parvenus n'estimer rien audessus du but qu'ils ont atteint. Âh ! si Goldoni ou Molière les avaient connus I
Ces monopoleurs, d'autant plus affamés qu'ils s'élèvent davantage, sont arrivés du même coup au comble de leur ambition et au comble de l'ignominie. Ils le sentent, et ils s'efforcent de dénaturer la morale publique. Ils espèrent ainsi être honorés, ne pouvant être honorables. Voyez ce député connu par ses principes exaltés, qui passe, bannière déployée, de la gauche à la droite au prix des terres d' une abbaye ! Voyez cet autre qui donne un vote de confiance au ministère parce qu'on lui garantit les terrains qu'il a usurpés. Les satisfaits sont la plupart à la chasse des biens domaniaux, au vu et au su du gouvernement. Les plus modérés ou les plus adroits échangent leurs suffrages contre des portefeuilles. Voyez la fraction des Permanenti qui n'ont pas eu de longue permanence. Du moment où la morale est dans le succès, il n'y a de honteux pour eux que ce qui ne réussit pas.
Le royaume d'Italie, d'ailleurs, ne pourrait-il pas mourir comme le comte Ugolino ? Il a suffisamment prouvé qu'il n'a pas de répugnance à dévorer ses enfants. Aussi ces députés et ces sénateurs achètent des châteaux en Suisse, ou placent des fortunes sur les fonds publics. . . étrangers. Que leur importent les questions du passé ou de l'avenir ! Le passé est clos pour eux, et s'ils laissent à la postérité un déluge de maux, on s'en tirera comme on pourra.
Dans cette cohue triviale d'agioteurs politiques, on remarque des décorés de St-Maurice et de la couronne d'Italie. Ils n'ont pas l'air de s'apercevoir que la même croix brille sur la poitrine d'officiers généraux et de fonctionnaires qui ont forfait à leur serment ; sur la poitrine de M. Renan et sur celle d'un photographe qui a inondé d'obscénité l'Italie entière. Qu'importe 1 Peut-être en tirent-ils vanité. Ne sont-ils pas distingués de la foule ? Ils remercient Dieu, comme le Pharisien , de ne plus ressembler au commun des hommes. D'ailleurs ne sont-ils pas déjà au milieu d'une foule avide de jouissances matérielles, aujourd'hui sans vertu, demain sans foi? Au risque de tomber dans le mépris, on marche en avant,
Rome , le 40 Mars 1869.