LETTRE LUI
A Monsieur ^^^,
rAEIS,
Tous ces mendiants de galons, de croix, de dignités, marchent la tête haute et le sourire sur les lèvres. Cependant ils se battent, se volent les uns les autres. C'est la jalousie, à défaut de convictions, qui les pousse. Tous, à différents degrés, sont remplis de haine sans fierté, de fourberie sans pudeur. Ils n'ont d'hypocrisie qu'autant quïl est nécessaire pour se nuire et s'entredéchirer.
Observez-les, Monsieur, à la Chambre qui représente la sagesse de l'Italie dans toute sa maturité. C'est le désordre moral delà place qui a pénétré dans la législature. On s'y fait la guerre avec toute l'ardeur que peuvent donner l'amour-propre froissé et les ambitions destituées, ou non assouvies. Les oies du Capitole ont émigré du palais Carignan dans la salle de Savonarole. Elles n'y représentent pas la vigilance de l'Italie, mais les rancunes, les luttes insensées. On s'y livre à des diatribes, à des injures, à des récriminations outrageantes, à des accusations scandaleuses. Hors de la Chambre, les membres du Parlement se ménagent en public ; mais ils se font des piqûres (qui ne sont pas des piqûres d'épingles) derrière les portes. On n'est pas courtois entre confrères. Depuis neuf ans, ils n'ont réussi qu'à renverser les ministères les uns après les autres, et à les acculer aux plus cruels embarras financiers. Mais tous ces champignons montés en une nuit, ne font la plupart que balancer l'encensoir au nez des ministres. Cependant ils sont, dans une attente sombre et anxieuse lorsqu'on remue devant le public des
affaires d'argent. C'est le spectre de Banco qui les terrifie. Dans cette sale affaire des fusils, dans cette autre si malsaine question des chemins de fer, dans la concession de la Pinetta, dans le vol de TArsenal de Gènes et dans la soustraction des documents des archives de la Chambre, enfin dans bien d'autres fumiers semblables, ils ont eu l'art d'échapper à la justice des Cours d'assises. Mais ayant voulu blancfiir ces linges sales en présence du monde, la Chambre peut-elle dire ce que disait François I" à Pavie? On n'y a vu que M. Bastogi pleurant devant des complicas qui riaient.
Peut-être aurait-on pu pardonner à l'usurpation d'être spoliatrice ; mais comment lui pardonner d'être méprisable et ridicule ? La Chambre avait nommé une commission d'enquête pour rechercher les 56 millions perdus dans les arsenaux de la marine. La commission déclina cet honneur. Et en effet, 56 millions sont difficiles à retrouver. La Chambre peut y pourvoir par une loi. Elle prescrira aux employés et aux amiraux d'hêtre h^onnête^. Stimulée par l'opposition elle a eu un instant la velléité de faire scruter les mystères deg finances. Il s'agissait d'ouvrir une enquête sur les causes, le caractère et l'importance des désordres financiers ; d'instituer une commission permanente, chargée d'en empêcher le renouvellement. On fit du bruit d'abord, mais on finit par tout laisser tomber dans l'eau. On parla de vérifier un déficit de 41 millions dans la caisse des gages, avec un reçu de JJ. Minghetti. La Chambre passa,^i je ne me trompe, à l'ordre du jour, et l'ex-ministre fit de son silence un sacrifice à la concorde.
On s'était flatté dernièrement de cingler, de balafrer le visage du ministre des finances. On lui demanda compte de 20 millions de monnaie de billon dont on ne trouvait aucune trace dans le budget. On avait cru lui faire un grand mal, mais qu'est-ce qui fait n^al aux ministres unitaires? Le comte-ministre, qui est très-dédaigneux, déclara que bientôt il saurait tout, et il finit, dix jours après, par déclarer qu'il ne savait rien Et les 20 millions de billon s'en allèrent rejoindre les 1 4 millions de la caisse des gages et, les 56 millions des arsenaux.
Rien ne peut égaler les scandales des débats sur l'enquête parlementaire au sujet du procès de. Milan et de la Régie co-intéressée des tabacs. Le spectacle offert par la Chambre italienne est unique, Jamais Parleiflent n'en vint à discuter sur l'honorabilité et J'boj)-
néteté de ses membres. Qu'on dise encore que les loups ne se man^ geat pas entre eux i
Pas une loi de justice ou d'économie n'a été discutée au point de Yue technique. On tient son éloquence en réserve pour les questions de politique générale. Tout ce qu'on a débité pour la suppression des corps religieux et pour la vente des biens de l'Église» n'a été qu'un vol fait aux orateurs de la révolution française. Le vade^ mecttm des députés les plus éloquents ne parait être que le diaix des rapports. On y puise et on le pille comme un patrimoine com-mun. Dans toutes les autres questions^ les députés ne font que crier» gesticuler» se provoquer. Parfois on les a vus imiter l'exemple de certaines Chambres américaines. Ils sont seulement d'accord et entonnent en chœur un hymne quand il s'agit de l'unité italienne. A les entendre, l'Italie» comme Epiménide, avait été jusqu'à présent plongée dans le sommeil. Elle avait dormi douze siècles» et les Princes italiens avaient abusé de son sommeil pour lui imposer les institutions les plus barbares.
C'est pour cela qu'à tout prix il faut, selon ces députés à la mode, qu'elle s'affuble de la défroque du vieux monde romain, U nous semble pourtant que ce vieux monde romain» avant de mourir, était tombé dans l'extrême licence» dans l'extrême assoupissement.
C'est par imitation anticipée que ces députés justifient tous les despotlsmes» amnistient toutes les violences. Ils ont eu le triste courage de sanctionner la loi Pica et la loi Crispi; ils ont permis les déportations et les fusillades, absous toutes les oppressions» toutes les atrocités. lisent amnistié Cadorna» et se sont montrés recon* naissants envers le général EscofiBer.
Partout où il y avait une inquiétude, la Chambre plaça une approbation ; partout où existait un mécontentement, la Chambre le voila d'un sourire. L'État doit être dominant parce que la Chambre fait partie de l'État. L'opposition même doit paraître généreuse et méritoire. Les sénateurs de Tibère n'afiBchaient-ils pas parfois l'indépendance ? Si l'État est sceptique, on parlera de tolérance religieuse, on combattra, au nom de la liberté, contre le catholicisme, contre la vocation du prêtre. En refusant la liberté de l'enseignement, la Chambre fera irruption au foyer de la famille.
Les députés, ces enfants qui jouent avec des lois draconiennes, n'ont pas vu que la vérité religieuse est un dépôt que nous avons
reçu de nos pères et que nous devons transmettre à nos enfants. Aveugles! La Chambre n'a pas même vu le côté politique. Elle n'a pas même connu ce peuple italien qu'elle voulait réunir et régénérer; ce peuple, chez qui la vie physique est trop puissante, qui est tout yeux, tout oreilles, toute sensation. L'imagination de ce peuple a besoin des chants de l'Eglise, le cœur de ce peuple a besoin des prières. Et les Lycurgues italiens n'ont pas craint de le froisser dans ses croyances, d'outrager sa foi ; ils n'ont pas calculé la puissance de l'inimitié du clergé. Et ils s'exaltent dans cette lutte, appelant cela lumière du progrès, triomphe de la civilisation !
Enfants 1 Cette civilisation qu'on prône depuis neuf ans n'est que le progrès des Pharisiens politiques qui s'agenouillent devant l'autel du pouvoir. Ils s'en font les thuriféraires, sûrs de ne pas s'enivrer d'encens seulement. Cependant il n'y a plus, en Italie, autant d'aveugles volontaires. Les faits se sont chargés de convertir déjà bien les esprits.
Toutes ces causes réunies devaient fatalement amener la Chambre où elle en est arrivée. . . aux débats sur la corruption pour la ferme des tabacs. Maintenant que le fard a rongé la peau, maintenant que lés grelots sont tombés, les députés viennent de se mordre à belles dents. On s'est insulté par gestes et par propos ; on s'est jeté à la face les épithètes de voleurs et de calomniateurs. Et on avait supposé que le Parlement avait déjà tout taxé ! Non, certes, iî avait oublié le rire du mépris. Dans un temps où les bassesses n'étonnent plus, ces débats ont fait rire, mais tristement. Si l'on pouvait taxer le mépris, il aurait, dans ces jours, rempli le Trésor et payé toutes les dettes.
RoîHE, le 12 Juin 1869.