‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 53 sur 63 · LETTRE LIV · texte numérisé non relu

LETTRE LIV

A Monsieur ***,

PABIS.

Tous les hommes politiques que la révolution a consommés en neuf ans sont tous devenus conservateurs de leur fortune. Ils voudraient bien tracer un cercle de Popilius autour d'eux-mêmes pour n'y pas laisser entrer ceux qui sont dévorés de la soif des places et des honneurs. Mais ces rivaux-là sont sur pied, animés de toutes les passions dangereuses, qui engendrent les divisions intérieures et poussent aux entraînements irréfléchis. Tous ceux qui n'ont pas été appelés à s'asseoir au banquet de la régénération sont hostiles, téméraires par orgueil et par avidité. Ils affichent la frénésie jacobine de 93 comme une forte conviction. Ils veulent refaire la révolution et brûler les Églises au moyen du grand-livre de la dette publique, des archives et des registres d'hypothèques employés comme combustibles. Ce sont les niveleurs de l'époque. Ecoutez leurs hurlements. Ils ne songent qu'aux pontons de la révolution anglaise et aux noyades de la révolution française. Dans une époque où la politique est une aventure, pour eux Catilina était un enfant, Babeuf un béat, et Mazzini lui-même un utopiste. Ils s'impatientent de ne pouvoir encore tout abattre, tout brûler, tout jeter au vent, pour s'asseoir ensuite au milieu des ruines.

Le gouvernement sait bien que le parti d'action, qui déjà s'appelle républicain, est une hydre qui ne dort que d'un œil. Il a lui-même trop profité de l'état fébrile de ce parti, pour ne pas le connaître. Après s'être imposé, grâce à la révolution, à une majorité toujours docilejle gouvernement s'efforce maintenant de l'épouvanter

par la crainte de ravénement de ce parti qui ne voit son triomphe que dans le renversement des bases de la société. C'est par cette crainte aussi quil cherche à inûuencer la politique extérieure. Il croit que l'Italie, sous la menace de la Terreur, obéira ayeuglément. Pourquoi donc TEurope ne pourrait-elle fléchir et céder aussi devani; la crainte d'irriter la révolution italienne ? Le gouvernement Ta excitée de temps en temps pour se dire forcé, et laisser craindre les suites fâcheuses qui accompagneraient une nouvelle explosion. La crainte seule de perdre le patronage de la France d'abord, et plutard le combat de Montana l'ont ramené dans son ornière.

Cependant le parti républicain , qui se dit trompé, loin d'être anéanti, se croit maintenant assez fort pour tout renverser. Ceux qui ont les passions moins ardentes, les modérés du parti, discutent, même sur la place publique, les avantages d'une république à la Cavaignac. Les avocats professent les principes républicains jusque dans les salles des tribunaux.

Quels sont les fonctionnaires publics qui doivent contenir ce parti? Il faut lire les confessions de ce Carletti, organisateur des polices, des démonstrations et des plébiscites italiens. Il faut interroger ce qu'en a écrit le comte de St-Zozioz, capitaine d'état-major, mêlé à toutes les affaires du royaume de Naples ; ce qu'en écrivait aussi, au commencement de la révolution de 4 860, ce Farina, confident du comte Cavour dans le bouleversement de la Péninsule. Il faut écouter les plaintes élevées de temps en temps dans la Chambre, les ma*nif estes adressés par quelques députés aux électeurs ; il faut entendre tout ce qu'en disent les administrés, lire toutes les brochures que publient les opprimés, parcourir les feuilles politiques de chaque jour. Tous avouent que les nouveaux fonctionnaires, les nouveaux magistrats sont coulés dans le même moule. La plupart de ces fonctionnaires et de ces magistrats flétrissent et déshonorent tout ce qu'ils touchent.

Un trop grand nombre de fonctionnaires civils ne sont que des vampires qui aspirent à égaler les députés. On s'était plaint, au siècle passé, des patriciens qui dirigeaient les affaires ; on a maintenant les plébéiens qui commandent. Le baudrier et l'habit doré s'imposent à l'envi, au nom de l'égalité. Il n'y a pas même de maire ou d'officier de garde nationale qui ne joue le rôle de tyranneau. Le principe d'autorité que les révolutionnaires ne supportent pas,

parce qu'il implique l'ordre en même temps que la liberté, les fonctionnaires italiens ne l'admettent que pour eux seuls* Et toutes les idées de justice se résument pour eux dans le droit et la né- (^essité de punir. Une fois tout-puissants, ils deviennent lâches. Ces fonctionnaires ne pouvaient se former sur un autre sol| ni mûrir à une autre heure. Les meilleurs n'ont que les vertus qui n'empêchent pas d'être secrétaire de ministre.

Les excès de ces fonctionnaires sont défendus par la loi, et tolérés par le gouvernement. Ils n'ont de modération que pour corrompre ou pour se vendre. Et voilà pourquoi le gouvernement qui a une légion de fonctionnaires, avec le prestige de la puissance publique, ne s'y âe pas. Il sent qu'il respire dans une atmosphère d'appétits matériels et d'ambitions subalternes. Si le parti d'action rêve le despotisme de l'anarchie, le parti de l'unitarisme officiel rêve un despotisme autoritaire. Dans les premières années, chaque maire, chaque officier de garde nationale, chaque garde champêtre se croyait permis de battre et d'arrêter.., au nom de la liberté I A quoi bon les institutions et les lois, quand il s'agit d'établir l'unité. Un maire, à Polysterra, crut qu'il était tout naturel de menacer les élec*" teurs de les arrêter comme Bourbonniens, s'ils ne votaient pas pour le candidat du gouvernement. Un capitaine de garde nationale me*naça de la prison ceux de ses subalternes qui refuseraient de tra*vaiUer à ses champs. Tout préteur, tout délégué de police menacent encore ceux qui ne mettent pas des drapeaux aux fenêtres dans les fêtes de oommande* C'est toiyours et partout le même bois qu'on brûle.

Tout sous-préfet se croit la force d'un Polyeucte*, mais tout préfet n'aime que le rôle de Verres et de Pison.

La loi Pica et la loi Crispi, avec leurs allures de salut public, ont contribué surtout à cette fureur du lucre. On a vu des marchés hon<* teux ; et l'on pourrait nommer tel fonctionnaire et tel général qui ne menacèrent que pour faire acheter leur protection. Les suspects coupables d'être riches, devaient baisser la tête et acheter la misé-ricorde. La vénalité se trouva tout à coup organisée à tous les degrés de la hiérarchie. Partis du plus bas, arrivés au plus haut, pleins de foi en eux-mêmes et de mépris pour les autres, les fonctionnaires civils avaient compris qu'une existence d'emprunt ne va pas trop loiur On vit m administrateur, chargé d'organiser la police.

qui noua des intelligences lucratives...,, avec les voleurs. Ces germes ont bien fructifié depuis, et l'exemple a profité.

L'exemple étant devenu contagieux, ceux-là même qui se partageaient les dépouilles de l'Étal ont été obligés de sévir contre leurs inférieurs. Ils se virent contraints d'ordonner de nombreuses arrestations, à la suite de falsifications des coupons du ministère des finances. On dut interdire aux employés l'entrée des ministères dans la soirée, et cela à cause de nombreux abus de confiance remarqués dans les bureaux. Rien ne s'y fait, mais tout s'y vend. Pour obtenir une pension de retraite, c'est un marché ordinaire où l'on transige sur l'arriéré qu'on doit toucher. Des employés judiciaires, au moyen de procès supposés, ont tiré des sommes considérables des caisses de l'enregistrement. On remarqua que les dépenses pour voyages, expertise et frais de justice, dans les provinces méridionales, ont dépassé celles de tout le reste du royaume italien.

Les dilapidations, les malversations, les vols administratifs sont de notoriété publique. Deux employés de Palerme prirent la fuite emportant 800 mille francs. Un autre les avait précédés, après avoir volé la caisse de la loterie. Un employé du ministère des finances, à Turin, n'emporta que 200 mille francs. Un employé des prisons, à Milan, prit la fuite avec 60 mille francs. Les employés de la Banque de dépôts, à Naples, enlevèrent les bijoux qui s'y trouvaient déposés. A. Livourne, les employés mettaient en gage trois à quatre fois les objets déposés, et partageaient le prix de ces faux dépôts. Un directeur des postes, en Piémont, fut traduit devant les assises pour avoir soustrait l'argent des lettres. Plus habiles, d'autres directeurs se sont enfuis avec l'argent du gouvernement. Un employé postal vient encore do prendre son vol, de Naples, ayant dans ses griffes 200 mille francs de la correspondance. Enfin c'est une maladie épidémique dans l'administration des postes.

Un agent de change a disparu avec trois à quatre cent mille francs. Des employés ont vidé les caisses de la manufacture des tabacs. Dans les douanes de Naples on a constaté un vol de plusieurs millions ; tous les jours on entend parler de quelque caissier qui a pris la clé des champs avec celle de la caisse. Trois cent mille francs se sont évaporés de la caisse municipale de Naples. Un receveur de Bénëvent a emporté plus d'un million, sous le patronage d'un

député. Mais on ne peut énumérer tous les méfaits de ce genre, ce serait à n'en plus finir.

On vole dans les arsenaux et les chantiers, on vole dans les fabriques et les musées, en vole dans les banques et les bibliothèques. Dans les perquisitions domiciliaires, c^est toujours l'argent qui disparait. Rarement il reste trace des cautions déposées au greffe. Les pièces de conviction, pour la justice criminelle, ont parfois été introuvables au moment où les assises allaient juger.

Pour ce qui a trait aux dilapidations, le pillage journalier et impuni est celui des biens domaniaux, des propriétés des Princes dépossédés, et des caisses ecclésiastiques. Tout ce qu'on a détourné ou volé dans les résidences royales de Naples et de Modéne ne peut pas être évalué. C'était une destruction systématique, un pillage organisé. On les dépouillait de tous les objets les plus rares. Ce qu'on ne put voler, on le laissa briser en mille morceaux. En cela les employés ne faisaient que devancer le gouvernement. La presse, depuis quelque temps, les a flétris,.la justice s'en est un peu occupée ; mais les coupables n'ont pas l'épiderme très-sensible et la justice craint tant de frapper I

Rome , le 30 Mars 1869.

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