‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 54 sur 63 · LETTRE LV · texte numérisé non relu

LETTRE LV

A Monsieur ***,

PARIS

Partout on a trahi la liberté pour la révolution. La force morale ne pouvait plus avoir d'empire dés le jour qu'on s'était permis d'annexer les peuples, de fouler aux pieds tous les droits, de bafouer la justice. Quels spectacles que les jeux des plébiscites et le pillage des demeures princières I Quels pouvaient être les employés d'un gouvernement qui n'avait qu'une politique de parti, ne pouvant jamais transiger avec le passé et poussant tout à l'extrême ? Il les a cherchés parmi les martyrs^ c'est-^à-dire parmi les condamnés politiques et parmi les émigrés. Il voulait des auxiliaires ^ des complices, et il se trouva naturellement entouré des enfants perdus de la révolution* Il fut coudoyé par des prêtres apostatS) grâce aux passions irréligieuses qu'il n'a pas craint d'exciter. Il a pratiqué, pendant neuf ans, un système de fonctions publi-^ (lues, forçant même, jusqu'à les rompre, les ressorts du régime représentatif* Et c'est avec ces leudes qu'il a cru marcher, et qu'il prétend encore exciter le patriotisme italien, favoriser les idées économiques et libéi'ales et arrêter la progression des dépenses publiques» C'est avec eux qu'il se vante d'avoir formé uil État modèle capable de mériter les suffrages de Venise et bientôt d6 tlome;

Cependant le pouvoir ne se fie guère à ses serviteurs^ et de leur cdté les fonctionnaires martyrs n'ont pas de confiance en lui. Un gouvernement, quelque mauvais qu'il soit, a néanmoins un certain nombre de partisans, intéressés personnellement à le soutenir; Mais édoutea l^s fonctionnaires italiens, écoutée les magistrats^ les

députés, et demandez-vous où sont les partisans du gouvernement.

Ceux-là même qui vivent de son gaspillage le détestent et le maudissent. Tous ces martyrs, Thersites de la liberté, jetteraient demain l'Italie palpitante aux pieds d'un autre maitre, et ils évoqueraient le souvenir de la dictature païenne, à la condition de rester eux seuls debout. Aussi le pouvoir se voit souvent obligé de se souvenir qu'il dispose de la fortune publique pour l'employer à se faire des créatures. Quant au peuple, on n'y pense pas.

On voit partout, depuis neuf ans, ce mélange dégoûtant d'empressement à servir et de moquerie contre ce qu'on sert. On blâme tout, on n'empêche rien, et les meilleurs se modèlent sur les ministres qui craignent les événements et qui espèrent guérir les maux en en détournant les yeux.

Le gouvernement italien chercha, dès son berceau, un appui dans la presse. C'est là que le combat s'engagea. La plume, dans des mains perfides et viles, fut le poignard, le poison ; mais qu'importe ? Ils étaient là les écrivains de la révolution : les uns pour servir et défendre ; les autres pour attaquer et bouleverser. Ces écrivains étaient en grande partie des martyrs émérites. Les uns et les autres étaient d'accord pour insulter à la justice, mentir à la vérité et étouffer les cris des victimes. Leurs écrits furent longtemps une semence de crimes. A force de déprécier la tradition , on laissa l'esprit du peuple sans frein ; on fit plus : on le jeta dans le sang en même temps que dans l'immoralité.

La morale, Monsieur, fait partie des lois de la religion : elle en est l'application. Or, quelle pouvait être là morale des fonctionnaires d'un gouvernement qui repoussait absolument toute influence religieuse ? N'avait-il pas, dès son premier jour, tenté de détruire la pensée chrétienne ? Cependant, depuis neuf ans la^ presse d'opposition s'est élevée à mesure que la presse gouvernementale baissait. 11 reste à peine quelque journal monté au ton de l'enthousiasme. Mais lisez ces journaux, qu'ils soient officieux ou opposants, vous aurez la mesure du langage et de la conduite des fonctionnaires italiens. Chacun pare ordinairement sa marchandise ; mais en Italie on dédaigne même cette vulgaire habileté de déguiser sous l'honnêteté des mots l'iniquité des choses. Nous conspirons ouvertement à légitimer le droit de la force.

C'est ainsi que les fonctionnaires ont permis la vente d'abomi-

nables pamphlets et de livres immondes ; qu'ils ont encouragé, depuis neuf ans, la représentation de drames orduriers et irréligieux; qu'ils ont toléré l'étalage des plus sales et des plus ignobles peintures. Et pourquoi pas, puisqu'on avait élevé un trône entouré d'anciens conspirateurs, d'espions et de soldats? Le vice ne devait même plus être stigmatisé par l'opinion publique. La crainte de la honte, cette dernière barrière contre le débordement du mal, fut détruite. Pendant les négociations avec Rome on avait feint de s'indigner de ces scandales ; on avait paru même les empêcher. Mais bientôt après, les dessins obscènes recommencèrent à ricaner dans les devantures des boutiques, et les drames irréligieux et cyniques revinrent profaner la scène. Il ne manquait au théâtre d'Alfieri et de Goldoni que l'importation du cancan, et Florence en donna le spectacle au peuple et au roi.

Autrefois les mauvais instincts pouvaient sans doute entraîner les individus, mais non tenter et séduire la foule ; à présent, c'est le gouvernement qui s'en charge. On a laissé multiplier les maisons de jeu ; on a favorisé la prostitution la plus déboutée. Les caisses d'épargne, à Turin, offrent, non pas le 3, mais le 8 pour cent d'intérêt aux filles qui y déposent le fruit de leur libertinage. C'est un encouragement édifiant. Et pourquoi non? Ne sont-elles pas aussi des martyres ? En peu de temps les enfants trouvés se sont tellement multipliés, que le gouvernement doit dépenser annuellement au-delà de 6 millions pour les entretenir. On a assigné deux millions et demi pour les prostituées et les philocomes. On a destiné à cet usage des couvents supprimés. On l'a tenté à Palerme. Aussi bientôt les huit dixièmes des conscrits qui se présentaient devant les conseils de révision, se trouvaient-ils atteints de maladies honteuses.

Discours, écrits, chansons, livres, gravures, théâtres, tout a été inspiré par les fonctionnaires martyrs. Ils ont fait appel à tout pour flétrir ce qui est honorable et se moquer de ce qui est digne de respect. Et tandis qu'on traînait dans la boue les personnes et les choses les plus vénérables, on laissait le scandale en liberté. Le premier, c'était celui des martyrs eux-mêmes. Les décorations pleuvaient sur toutes les infamies, les rescrits élogieux sur toutes les hontes, les pensions sur toutes les lâches complaisances, sur toutes les orduçes. Narcisse et Tigellin, Phryné et Bathylle, Cagliostro et l'Arétin s'en voileraient la face.

Ah I la société se meurt, disait Donoso Cortés^.parce qu'elle a été empoiflonné^ I Et en Italie, c'est le pouvoir même cfui s'est fait Tempoisonneur.

Yoyea-^n les résultats. Les crimes les plus atroces se multiplient tous les jours. On a créé en neuf ans une race qui ne brandit pas répée, mais le poignard. Le nombre des suicides dépasse toutes les proportions connues. La statistique médicale constate les ravages extraordinaires de la folie. Le duel» et souvent pour des causes inavouables, prend chaque jour une extension effrayante. On se fait un droit delà violence, comme on s'est fait un honneur du vice.

Le gouvernement italien n'évite aucune occasion d'étaler cette intention de salir l'esprit et de gâter le cœur des populations.

C'est ainsi qu'on a tenté, pendant neuf ans, de détacher l'Italie de son passé. On ne voit pas que, si d'autre part, on n'avait pas fait regretter ce passé» on aurait rendu le peuple rebelle à toutes les lois de la morale et de la justice.

Le Dante, qu'on a supposé à tort un des pères de l'unité italienne^ te Dante faisait un sombre tableau de l'Italie de son temps. Il l'appelait mdam^ <mlé de douleurs, neutre ëoou pilote au miHeu dtun$ affrêuu tempête^ et pour tout dire enfin, véritable tupamr (4).

Ce tableau ne brille-'t-'il pas aujourd'hui d'un éclat de vérité f^eiml?

(1) Âhi sêtm ttcUia, di dcior osteUOf

Naoê smMa wmkéêrù l«» grtm témpe$U>f

BoME, Wii Mai 1869

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