LETTRE LVII
A Monseigneur Gf***,
Le premier devoir d'un homme d'Etat, c'est d'éloigner les causes de discorde, et de discordes religieuses surtout , les plus funestes de toutes. Un écrivain peut aller en avant de son siècle, mais l'homme d'Etat doit se contenter de marcher avec le siècle. Quel est l'homme d'Etat qui ne se soit pas fourvoyé en parlant contre le catholicisme? Et qu'ont fait les hommes d'Etat en Italie f C'était en pacifiant les esprits que le gouvernement italien aurait assuré, s'il était possible, la sécurité de l'Etat nouveau. La liberté même, qu'on prônait tant, pour qu'elle ne dégénérât pas en licence avait besoin du frein de la religion.
Hais les hommes d'Etat italiens sortaient d'une révolution de la pire espèce. Ils ne voulaient laisser aucune place à l'Eglise. Peut^ être étaient-ils contrariés de ne pouvoir dresser des bûchers qui auraient été des arguments suprêmes et victorieux, iconoclastes par anachronisme, ils détruisaient à Naples les images. Ils ont| en effet, quelque peu de la folie furieuse de Tlsaurien, et Tlsaurien n'était qu'un rustre devenu empereur. S'ils ne brûlent pas encore leé bibliothèques, c'est qu'ils y ont pourvu autrement. On ne lira plus les vieu:!c livres. Ils 'se souviennent qu'il y eut un temps où les bibliothèques furent frappées d'interdit ou saisies.
Le gouvernement, par la loi âiur Tinstruction publiquei voulut s'immiscer dans Tadministration des séminaires, l^is ayant trouvé
de Topposition dans les évêques, il les ferma successivement. C'est en attendant qu'on puisse se rendre à Rome pour chasser les prêtres du Vatican. Mais alors les unitaires seront assez cléments pour leur ouvrir, du haut du Capitole italien, les murs de la prison Mamertine. Rome ancienne n'y égorgeait-elle pas jadis les vaincus ?
En attendant, ces nouveaux Gibelins persécutèrent dans le royaume de Naples. Ils frappèrent ou laissèrent tuer. Ces Socrates italiens, qui ne soutiendraient pas leurs principes jusqu'à la ciguë, trouvaient naturel que le clergé soutint sa foi jusqu'au martyre. On avait commencé par le plus pressant : on avait confisqué les biena ecclésiastiques. C'est en flattant les intérêts matériels, en proscrivant et en dépouillant les ordres religieux, c'est en vendant les biens du clergé que l'on compromit bien des intérêts dans les révolutions, en Allemagne, en Angleterre et en France. Et comme on ne peut pas créer en Italie les pontons anglais, ou imiter les scènes sanglantes des Carmes français, on chasse, on déporte, on emprisonne. Le gouvernement s'est senti poussé, dès le premier instant, d'abord par la révolution et par les Pantins en chemise rouge, puis par les leudes du Parlement et par les Juifs, maîtres de la presse et de la Bourse. Il a voulu faire accroire qu'il agissait selon sa volonté ; mais quelle sera sa volonté de demain ? 11 l'ignore. Il à parfois celle de commander, mais il ne trouve pas, au-dessous, une extrême envie d'obéir.
Dans le royaume de Naples, quand il voulut chasser les religieux et les religieuses, il employa les procédés les plus durs et les plus inhumains. De fortes patrouilles contenaient le peuple, tandis qu'on enfonçait les portes et qu'on escaladait les fenêtres. Peine superflue! Les opprimés puisaient de pures émotions à une source cachée aux oppresseurs. Dans cette source qui ne tarit jamais, ils tronvaient le courage, la résignation, une bénédiction, un espoir. Cette poussière que soulevaient les pas de jeunes gens fanatiques, retombait plus vite qu'elle ne s'était élevée. Les opprimés recueillaient, dans l'indignation des gens de cœur, la compensation de ces odieux outrages. Souvent la colère du peuple fit reculer le pouvoir épouvanté, et alors il s'efforçait de faire du heaume avec du venin,
Ce n'est pas même l'avidité qui le poussait exclusivement. Une commission d'enquête prouva que les rentes des religieux s'élevaient à seize millions deux cent mille francs. Or, les pensions que
le gouvernement aurait été obligé de faire, s'élevaient à près de neuf millions. Tout le profit donc aurait été de six millions au plus, et encore le gouverneme/it restait chargé des employés et des frais de l'administration. Mais on savait que les pensions ne seraient pas payées et que les biens seraient vendus. On oubliait que le \ol appauvrit.
Dans ce carnaval macabre on obéissait surtout à la haine. Aussi vii*on reparaître tous ces sophismes dont la conscience publique en Europe a depuis longtemps fait justice. On proclama le prétendu droit de l'Etat sur les biens du clergé, et, par suite, la spoliation. Le projet pour la suppresnon des ordres religieux fut un véritable traité de rapine officielle. Le ministre Yacca disait qu'on était dans un temps où il fallait sacrifier aux nécessités suprêmes de la patrie, toute diose, le culte même des doctrines générales et le respect des traditions les plus chères. Il n'était donc plus question de principes; mais il fallait faire de Pargent en dépit de tout : de Thonneur, de la vérité et de la justice. On érigeait le brigandage en doctrine. La propriété, sacrée dans toutes les mains, ne l'était point dans celles du clergé. Pas de volonté des donateurs, pas de destination des dons, pas de possession séculaire. C'était la théorie du vol, une spoliation socialiste. Il est vrai de dire qu'au moment où l'on dépouillait le clergé catholique, on faisait des pensions aux ministres vàudoîs. Le gouvernement ne pensait pas se livrer ainsi aux lanières de Juvénal et aux soufflets de Pétrone.
Bientôt lois nouvelles, fausse application des anciennes mesures administratives, violences contre la presse catholique et les orateurs de la chaire, tout fut mis en œuvre. On voulut ressusciter la constititution civile du clergé. On croyait pouvoir faire et défaire des évoques, en violant les lois imprescriptibles de la conscience. C'était la désorganisation, la servitude et la persécution de l'Eglise qu'on se proposait. Mais on se jetait dans un sentier Couvert de ronces et d'épines, dont on ne se retire pas sans se blesser.
Parmi les vexations et les illégalités^, il y en eut de vraiment étonnantes. On condamna ceux qui avaient mis à exécution une bulle pontificale, accordant dispense d'âge pour l'ordination, ou dispense de mariages entre parents. On arrêta un évêque pour avoir fait distribuer un décret de la Pénitencerie. On incarcéra des prêtres et des évêques coupables de perturbation jetée dans les consciences^
C'étaient ceux qui n'avaient pas solennisé la fête du Statut. Ob condamna des évêques pour avoir suspendu quelque prêtre, ou 09é molester des prêtres apostats. On poursuivit judiciairement ceux qui refusaient Tabsolution, On en appelait du tribunal de TEgliâe au tribunal du ministère. On traîna devant la justice des prêtres qui avaient prononcé du haut de la chaire des louanges ou des prières pour le Pape. Heureusement ils furent acquittés. Mais ils n'en furent pas moins conduits au tribunal entre les carabiniers. La publication d'un mandement, une exhortation au peuple de se prémunir contre les hérétiques, la souscription à une adresse au Pape, dans laquelle on déclarait rester irrévocablement attaché à la religion, tout fut un crime et motiva des arrestations. On arrêta un curé pour avoif reçu, par la poste, des médailles de Pie IX ; des missionnaire» qui prêchaient le carême, pour avoir parlé contre la prostitution publi* que. C'était vouloir ameuter la population; et Ton s'écriait : L'Église libre dans l'Etat libre 1
L'ambition du gouvernement, Monseigneur, a toujours été celle de réduire le clergé à l'état de fonctionnaire public. Aussi la religion aurait été bientôt une société de bienfaisance, autorisée par la police. Et dans ce but, et pour de si redoutables problèmes, le gouverne* ment italien a trouvé des agents très-zélés. Le curé d'Âcerno fut envoyé au domicile forcé, parce qu'il avait résisté au préfet. Cet administrateur humain et éclairé lui enjoignait de concourir, mêm e par les moyens de la confession, à la destruction du brigandage. Le curé avait osé lui répondre que c'était la besogne des gendarmes et non des prêtres. L'archidiacre de Benevent fut arrêté parce qu'on avait trouvé une lettre chiffrée dans la sacristie. Le premier magis^ trat se déclara incompétent, des juges d'instruction refusèrent de faire le procès. Mais l'archidiacre n'en demeura pas moins huit moii sous les verrous. L'archiprêtre de Pontelandolfo ne fut déclaré inno« cent^ avec douze de ses compagnons, qu'après quatre ans de déten^ tion. Dans ce moment, on traîne devant le tribunal correctionnel le vieux et saint évêque de Manfredonia pour un simple acte de juridiction. On a envoyé aux assises l'archevêque de Salerne pour un mandement qui annonce la réunion du Concile oecuménique. II a osé s'y plaindre des persécutions contre l'Eglise, persécutions que la presse dénonce et dont retentit souvent le Parlement,
Roms, le 30 Mai 1669.