LETTRE LVIII
A Monseigneur u***,
Violer Idn droitg dn (mite et offenser les conseiences, voilà ce que le pouvoir appelle liberté. Et le peuple, qui un jour aura les instincts du pouvoir, finira peut-être par les traduire en actes. Ne vit«<on pas, à l'arrivée de Garibaldi, des curés chassés de leurs paroisses, battus, blessés, tués? Ne vit^n pas des prêtres arrachés de Tautel au milieu du sacrifice de la messe, et des prédicateurs forcés de descendre de la chaire? N'a-t-on pas vu naguère lancer des pierres contre un curé qui portait le Saint-Sacrement dans les rues ? un sergent souffleter en public un archidiacre qui l'exhortait à laisser tranquille une honnête famille ? N'a-^-on pas caressé la démagogie jusqu'au sang ?
Le gouvernement italien a autorisé l'ouverture des écoles évangeliques, a fait bfltir des temples protestants. Maintenant il en est déjà qui pensent que les catholiques ne doivent pratiquer leur religion qu'en secret, et que le gouvernement, en permettant des processions, accorde trop de latitude à leur culte. Et c'est dans la catholique Italie que le gouvernement professe ou agrée de telles maximes I C'est dans l'Italie, où le sens chrétien a été de tout temps si profondément enraciné, que les dissidences politiques et même les révolutions n'ont jamais pu l'ébranler t
On empiète toujours sur les droits les plus anciens de l'Église. Un décret ordonnait qtfaucun curé ou administrateur ne pflt entrer en possession d'un bénéfice ou d'une paroisse sans Tautorisation du garde des sceaux. Par une loi toute reeente sur le recrutement; on
vient d'abroger Texemption accordée toujours et partout aux jeunes ecclésiastiques. En abolissant l'exemption militaire accordée même par les Césars païens , on se flatte de tarir la sève de V Église jusque dans sa racine. Et l'on voit clairement le coup direct porté à la foi et aux pratiques religieuses; aussi la révolution a-t-elle battu des mains. L'Épiscopat protesta autrefois et proteste encore . Mais que peut la voix des Évêques contre l'insolent triomphe du glaive, contre un pouvoir pour qui la révolution est la justice I
Et ce sont ceux-là mêmes qui se sont appliqués, Monseigneur, avec une opiniâtreté fiévreuse à exalter sans cesse les progrès de l'esprit humain et à prêcher la liberté de conscience et la tolérance qui se placent par leurs persécutions au-dessous des Mahométans! Us mettent les catholiques hors la loi commune. Ils ne parlent pas, ils agissent , et l'iniquité d'hier sera suivie de l'iniquité d'aujourd'hui , de lïniquité de demain. La tolérance , question inconnue aux siècles de foi, est, dans notre siècle sceptique, une question d'hostilité conlre l'Église. Tolérance, pour un gouvernement qui ne fait des athées que parce qu'il ne peut faire encore des martyrs, c'est la discipline de l'État impliquant la servitude et l'oppression. Ces ministres qui plaideraient les circonstances atténuantes pour Judas , sont impitoyables pour les catholiques qui* s'obstinent à ne pas cesser de l'être.
Cependant quand on parle avec tant d'emphase sur les droits de la liberté, sur les droits de l'humanité, il ne faudrait pas être ignorant, servile et persécuteur. Et néanmoins ils persistent et persévèrent; ils suivent leur chemin , comme si Y Italie était atteinte de folie, et qu'eux-mêmes sentissent un besoin de suicide. Est-ce là ce qui a fait dire à un noble lord, dans le Parlement d'Angleterre, que la question italienne était une question de droit et de justice?
Heureusement, Monseigneur, il y a trop d'esprit chrétien dans le peuple italien , trop de reflets des anciennes principautés. Le peuple a toujours la confiance résignée ; le crucifix est honoré dans les demeures indigentes, et partout les malheurs sont encore allégés par la foi. Les Napolitains surtout, et leurs enfants, iront à l'Église malgré le pouvoir et les temples évangélistes.
Cependant la science des idées et la frénésie des vices peuvent préparer une ère d'athéisme, de corruption et de décadence. Et si un jour cet esprit chrétien venait à disparaître, il n'y aurait plus en
Italie que les délires de la tyrannie d^en-haut, et les caprices sanguinaires d'en-bas. Hais non; les Italiens ne peuvent pas oublier que rÉgUse et la liberté sont sœurs. Ils ont appris par leur propre histoire que c'est TÉglise qui a enraciné Tordre dans le monde, la liberté, et la grande pensée de Thumanité. Là est Favenir de l'Italie tout entier, s'il est vrai^ comme c'est incontestable, que la paix ne peut reposer que sur la morale. Et c'est sur la morale que peut seulement reposer la purification des âmes et le patriotisme. Les Italiens sentent même, par l'instinct de leur race, que la vraie religion et la vraie liberté sont la condition Tune de l'autre. Aussi ce sont les catholiques qui forment le vrai parti national et profondément libéral. Ce sont eux seuls qui auront servi avec l'Eglise, la liberté politique et la monarchie.
La conscience, dans ce moment même, leur dit qu'on se brisera contre cette tout-puissante faiblesse de la Papauté qui est la vraie gloire de l'Italie, la vraie protection de la liberté. Ils sentent que la question de Rome, c'est la question qui s'agite entre la révolution et la civilisation, entre la violence et la justice, entre l'anarchie et le droit. Ils savent que l'Église est la tête et le cœur du genre humain, et que, malgré la tempête, elle poursuivra, comme le soleil, sa carrière éternelle. La tempête est toujours obéissante au souf&e de Dieu.
Rome , le 10 Juin 1869.