LETTRE LIX
A Monsieur G***,
lordIris.
Vous me faisiez naguère Ttaonnear de m'éerire, Monûeu. qu'après avoir porté un jugement très^sévère sur le gouvernement des Bourbons deNapies, il ne vous appartenait pas d'élever aujourd'hui la voix en faveur des Napolitains opprimés, parce qu'Us ont une presse libre et une tribune ouverte. Je supposais que vous avie2 oublie vos lettres d'autrefois ; mais vous venez de les rappeler dans un banquet pour accuser les vaincus de Naples«
Un esprit aussi distingué que le vôtre, en relevant le prix de la parole éloquente et libre, aurait dû, ce me semble, rendre hom* mage à l'éloquence de M. Berryer, éloquence sans égale, et s'abs^ tenir de blesser indirectement un Prince qui, après avoir combattu, aimé du dernier tronçon de son épée, lutte encore dansle malheur et en appelle avec confiance à la justice du monde civilise. Vous accusiez cependant les Bourbons devant un orateur illustre ^ illustre par s(m talent et plus encore par sa fidélité; par la constance de ses opinions et par une dignité de conscience qui n'a jamaii^ flé(^hi ; de^^ tant ce Berryer, enfin^ qui a donné dernièrement une nouvelles preuve delà fermeté de ses convictions et de l'unité de sa vie eti élevant la voix en faveur de François IL Cette considération pouvait
bien être une grande raison d'indulgence mais c'était là une
question de convenance et de délicatesse dont vous seul étiez juge.
Sans doute, Monsieur, il est grandement à désirer que la presse et te tribune italienne puissent prendre la défense de la justice et de
l'humanité outragées. Mais de quelle liberté cette presse et cette tribune jouissent-elles à Naples? On dévaste les ijnprimeries, on brûle les journaux ; on a arrêté et même poignardé les rédacteurs qui avaient osé dévoiler les maux des Deux-Siciles. Toute voix courageuse est étouflFée par les cris des repus. Vous avez cru vous faire, il y a quinze ans, le champion de l'humanité outragée contre le gouvernement des Bourbons ? Que ne reprenez-vous la parole pour le même motif, aujourd'hui que vous êtes ministre d'une grande puissance? Quand on s'est consacré à la cause des opprimés, il faut la défendre en tout temps et sans relâche. Ou l'Angleterre ne prend aucun intérêt aux souiBfrances des peuples, et alors votre intervention, il y a quinze ans, fut un acte inqualifiable, ou l'Angleterre a à cœur de ne pas laisser un peuple à la brutale merci de ses oppresseurs, et alors l'intervention est aujourd'hui pour vous un devoir d'honneur. ,
Ce qui a causé le mal, Monsieur, peut devenir parfois le remède. Personne n'est plus apte que vous à tenir la lance d'Achille. Le temps doit vous avoir éclairé sur bien des accusations chimériques et sur les tortures de ces prétendus martyrs que vous posiez en victimes et en héros. Vous, qui avez trouvé des accents si chaleureux pour dépeindre des tourments imaginaires, n'éprouveriez-vous aucune indignation en présence de villes et de villages en cendre, de tant d'individus déportés ou fusillés, de tant de victimes réelles entassées dans les prisons des Deux-Siciles, pour tous ces excès enfin dont les débats de la Chambre des Communes et la voix de lord Lennox vous ont signalé l'horreur?
J'ignore qui peut vous avoir dit, il y a quinze ans, qu'avec la clôture du Parlement et la suppression de la presse, à Naples, on avait détruit les libertés municipales et violé toutes les lois. J'ignore ce que vous avez pu voir alors dans nos cours de justice ; mais quand vous assurez les avoir trouvées encombrées de soldats en armes, je me prends à croire que les souvenirs du temps des Stuarts vous ont égaré. Les deux gendarmes qui se tenaient hors de la salle d'audience et les deux autres qui gardaient les accusés, parfois en grand nombre, mais libres et sans lien, devant leurs juges, vous ont-ils rappelé les agneaux de Kirke et les assises de Winchester ?
Vous avez bien voulu reconnaître que le barreau était indépendant, à Naples, comme en Angleterre. En effet, le barreau napoli-
tain ne cessa de retentir, sous Fancien régime, d'une libre et noble éloquence. Les débats judiciaires de 4806, iey^nile tribunal extraordinaire, ceux de 4821 et de 4850, rappelleront plus d'une fois ceux des républiques anciennes. Moi-même, en 4824, j'ai entendu souvent des orateurs animés de généreuses ardeurs, de passions fécondes et parfois de saintes colères. J'ai vu souvent jaillir la flamme de l'enclume. D'avocat devenu accusateur public, je dois à leurs exemples de n'avoir jamais varié pendant vingt-cinq ans d'exercice.
Après avoir signalé la fière indépendance du barreau napolitain, vous pouviez ajouter qu'il était plein de confiance dans la justice. Là où le barreau est un forum, les juges ne sauraient être transformés en bouchers judiciaires ; là où la justice ne rend pas ses arrêts dans l'ombre du mystère, où le barreau fait preuve de liberté et de courage, il estimpossible que l'iniquité parvienne à siéger dans les tribunaux. Les juges, obligés de motiver leurs jugements, se sentent en présence de l'opinion publique et de la postérité, et consultent, non la colère du gouvernement, mais leur conscience. C'est devant les Jeffrys qu'il n'y a ni indépendance, ni éloquence possibles.
Après cela, y a-t-il un gouvernement qui, tout en proclamant la justice envers les opprimés, et le respect pour les malheureux, n'ait à déplorer, dans ses annales judiciaires, quelques rigueurs inutiles? Ecoutez aujourd'hui ceux qui se donnaient, il y a quinze ans, pour les victimes de l'oppression. Ils se vantent d'avoir conspiré, d'avoir été condamnés, d'avoir pris l'Italie dans leurs bras comme un enfant malade, pour lui rendre la santé !
L'Europe, Monsieur, assiste depuis cinq ans à la décomposition de ce royaume d'Italie qui, né d'hier, tombe déjà en lambeaux. On en entend le glas funèbre, même au Parlement. Et il est étonnant que des hommes d'Etat anglais soutiennent encore le travail ténébreux de la révolution, en accusant les dynasties dépossédées. Mais la force du droit finira par l'emporter sur le droit de la force. La rédemption des différents peuples de l'Italie ramènera l'indépendance, qui est le souverain bien des peuples civilisés, et la justice qui est le premier de leurs besoins.
Rome, 23 Novembre 1864.