LETTRE LX
A Monsieur de W^** ^
I^AIIS.
S'il eàt trài que la première condition d'un gouvernement soit de respecter la nation dont il prétend diriger les destinées^ le gouvernement unitaire a été jugé dès le premier jour. A la faveur du nouveau régime il fallait rendre la sécurité aux esprits, rétablir Pordre , doter ritalie d'excellentes lois , d'une administration régulière et intègre, éclairer les intelligences, propager la vérité j satisfaire à toutes les nécessités de la situation. Et puisque les sociétés ne vivent et ne prospèrent que par la Jufhtice , par le respect du droit, par la défense des principes immortels , on devait aider à la propagation des doctrines sur les* quelles repose la grandeur véritable des nations. Et si la li*^berté n'est pas un rêve abstrait, une inspiration platonique, elle aurait dû se mêler réellement à tous les bienfaits matériels de la vie italienne» Or, Thistoire dira des hommes du gouvernement italien qu'ils se sont conduits sans génie , sans patriotisme et sans foi. On remarque en eux une absence complète du caractère national*
Ge n'est pas d'aujourd'hui que l'Europe connaît ces hommes nouveaux pour qui les questions de politique, de morale, de liberté sont secondaires. En Italie , comme partout ailleurs , ils n'ont poursuivi que la réalisation d'un système qui mit le haut en bas et le bas en haut. Ils ont formé une collection confuse d'idées de révolution ramassées en tout pays. Gomme tous ceux qui se servent des révolutions pour s'emparer des fortunes^ ils
devaient préférer tout gouvernement qui leur fournirait les moyens d'atteindre leur but. La liberté , la gloire et le patriotisme ne pouvaient être pour eux que Targent. Au lieu de la patrie, du devoir, et même de la famille, il y avait la caisse. Ils avaient, pendant vingt ans , guetté la société comme une proie. Aussi ils ont rangé d'avance leurs convictions du côté de leurs intérêts et sacrifié sans sourciller les devoirs nécessaires aux ambitions lucratives.
Les voilà donc tous ces grands personnages unitaires qui se sont tout à coup élevés du fumier de Job à la richesse d'Épulon pour vivre dans une fièvre de luxe. Les voilà tous ces grands patriotes qui, en soutirant des millions du peuple régénéré, n'ont rien perdu.... forsVhonneur. Mais cela désormais n'a plus cours. Le peuple dépouillé oppose encore , il est vrai, et avec avantage les fidèles aux transfuges et les courtisans du malheur aux adorateurs de la fortune. Mais combien cela durera-t-il encore? Et qu'importe d'ailleurs à l'avidité et à l'ambition triomphante l'opinion des hommes d'un seul serment qui ont tout sacrifié à leur honneur , à leur conscience pour servir Dieu et la justice ? ce sont des poètes de fidélité , ce qui veut dire assurément des insensés. Les naïfs I ils supposent avoir emporté dans leur exil le droit et la grandeur véritable de l'Italie ! Qu'importe l'opinion du vulgaire à cette médiocrité dorée, insouciante et satisfaite? C'est le vulgaire qui peut calculer ce qu'ils ont prêté de •serments, servi de régimes et effectué de métamorphoses. Tous ces hommes qui ont quêté, depuis 4860, des suffrages et obtenu la hache et les faisceaux , ils peuvent maintenant repaître leurs yeux des misères auxquelles ils ont eu l'adresse et le bonheur d'échapper. Ils savent bien à présent ce qu'on gagne en passant de la familiarité des Princes à Tamitié de Garibaldi. Us ne se sont pas même aperçus de la différence des visages ou de leur propre dégradation. Il ne devait pas leur être inutile de se décerner le bénéfice du courage et les palmes du martyre.
Les accuser c'est les calomnier, et ceux qui l'osent sont des envieux qui suivent du regard l'homme puissant et qui se plaignent de pourrir dans l'avilissement. Les heureux du jour, ils savent bien comme cela est poignant. D'ailleurs ils n'ambitionnaient pas l'honneur, mais la fortune. Ce fut de tout temps une insuppor-
table simplicité que de blâmer ceux qui accumulaient des richesses, même en accumulant des crimes. Lucrèce, vous étiez un imbécile quand vous accusiez ceux qui
DivUicisque
Centuplicant avidi^ cedem cedi accumulantes.
Ceux qui ne savent pas profiter de l'ébranlement des institutions* des vieilles mœurs et des idées , et qui n' osent pas se jeter à temps dans les tourbillons de la tempête sont des niais. Ils sont condamnés à ne jamais se reconnaître et à flotter entre Faudace qui rêve à tout et la défaillance qui n'ose rien. Qu'ils souffrent donc sans se plaindre. Le temps marche et il ne doit pas marcher seul.
Voilà, Monsieur, la philosophie commode de tous ceux qui ont passé de l'indigence à l'éclat d'une grande fortune, subitement par des voies déloyales. Ils sont philosophes à la manière de ces terroristes qui, au pied de l'échafaud, en France, ramassèrent bientôt les richesses^ les titres et les privilèges qu'ils avaient proclamé vouloir supprimer à jamais, car il fallait purger le sol.
Regardez-les maintenant passer la tête haute, la démarche superbe et le regard méprisant, ces généraux qui, à Naples, substituèrent leurs intérêts à l'honneur et leur paijure à leurs serments. Ils n'oublient pas encore leurs menaces, comme ils ont l'habitude d'oublier leurs promesses. Par le manque de foi le plus honteux et le plus téméraire, après avoir soulevé un cri général de réprobation par leurs intrigues et leurs hypocrisies, ils renversèrent le trône qu'ils avaient compromis. Peut-être dans ce guet-à-pens politique qui ne mérite pas même le nom de révolution, ces traineurs de sabre n'embrassèrent la liberté que pour l'étouffer au jour donné. En attendant, ces pilers de caserne s'efforcent de se donner encore des airs d'aigle, se sentant connus comme des vautours. Ils se hâtent de jouir du fruit de leurs forfaits, comme le criminel guidé par le sentiment de son expiation prochaine. Jusqu'à présent on leur oppose les ressources impuissantes de l'indifférence et du mépris, mais la justice de l'opinion a déjà devancé la justice de l'histoire qui sera pour eux implacable.
Regardez aussi ces députés à qui il n'est pas nécessaire de savoir signer leur nom, pour s'en faire un. Ils se sont dit que la lecture
est inutile aux réformateurs. Les Turcs, jadis si puissants, n$ se donnaient pas la peine d'apprendre. La plupart de oes honorables assis sous la coupole du Palazzo Vecchio, ont autrefois, par un bref emprisonnement, obtenu les bénéfices de la notoriété et plus tard les avantages du martyre. Parfois ils parlent comme chantent les orgues de Barbarie. Vous pouvez admirer comme ils ont poussé loin la perfection du vulgaire. Que leur importe, dans un temps qu'ils appellent temps de progrès, si les Italiens n'ont rien gagné sur leurs ancêtres en morale, en probité, en art, en littérature t Us ne se soucient nullement de savoir ce que peut être la disposition des esprits. Tous ces législateurs, pour faire l'Italie unitaire devaient reveiller toutes les anciennes gloires, souffler même sur les osae^ ments de nos pères pour les ranimer. Et voilà, qu'obéissant à leur génie brutal et à leur insatiable rapacité, ils ne savent pas s'apitoyer sur le sort des victimes qui sont écrasées sous les roues de la machine gouvernementale. Ils ont facilement oublié les crimes par lesquels ils ont gagné un sommet qui, pour eux seuls, n'est pas stérile. Ils ne tournent pas le regard vers le peuple qui est resté au bas de la roue : les persécutions, les emprisonnements, les forfaits, les * massacres, cela regarde la foule.
Que leur importe à eux, propriétaires improvisés, acquéreurs des biens d'Eglise, sans bourse délier, et qui s'arrogent le privilège de ne pas payer d'impôts, que leur importe d'en décréter tous les jours de nouveaux ? Ils sont ou des sourds qui ne veulent pas en-< tendre, ou des muets qui ne veulent pas parler. Pour retarder la banqueroute, ils ont taxé la nourriture du peuple. Ils taxeraient même l'air, s'ils le pouvaient. Les plus indépendants n'usent pas de leur liberté contre le budget. Pauvre budget, il ne leur a jamais fait aucun mal. Ils ne s'inquiètent pas si le gouvernement a vendu les chemins de fer, la régie des tabacs, les biens du domaine et eeux du clergé I Us ne demandent pas de comptes, mais ils avouent les déficits, ce qui est de la dernière galanterie. Si le gouvernement a pris à la Banque nationale trois à quatre cent millions ; s'il va en prendre encore ; s'il afferme les postes, ensuite la loterie et lea douanes ; si cela mène à un abtme, ce n'est pas leur affaire? Us seront toujours satisfaits tant que le gouvernement aura de l'argent. On ne l'abandonnera pas tant qu'il ne sera pas à bout de ressources.
La presse leur reproche que les finances et la vie (Je l'homme
sont, depuis neuf anSi gaspillées comme Peau des fontaines publiques. On leur dit souvent que le socialisme d'en-haut ne vaut pas mieux que le socialisme d'en-bas, et que toutes les tyrannies sont sœurs. Le peuple, leur criera-t-on, s'étiole et s'abâtardit. . . Qu'importe ! les députés auront peut-être plus de loisir d'améliorer dans leurs propriétés les bœufs et la race chevaline. L'accroissement des impôts, comme l'exagération des octrois, la cherté exorbitante des choses les plus nécessaires à la vie, la difSculté des logements, l'effrayante multiplicité des indigents et des criminels, tout cela ne les regarde point. Des prospérités promises à l'Italie, ils en laissent la réalisation à la postérité et à Dieu, tout en le niant, parce qu'ils ont encore la crainte de perdre quelque chose en s'arrétant devant ses autels. Qu'elle serait terrible, si elle était sincère , la bonne foi de ces hommes I Leur sérénité serait même une excuse, si elle n'était venue après le scandale de leur fortune.