‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 60 sur 63 · LETTRE LXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXI

A Monsieur de W*'**,

PAIIS

C'est parmi ces députes, la plupart des gens sans nom, qu'on choisit les ministres, et Ton y trouvera toujours plus de ministres que de porlefeuilles à donner. Ces vampires politiques, qui seraient horribles s'ils n'étaient ridicules, patronnent le système de la pure jouissance. Et en effet, ce système en politique ne peut être profitable qu'à ceux-là seuls qui vivent de corruption.

En politique, ceux qui veulent asservir commencent par corrompre. On remplace la considération par l'éclat, les satisfactions de l'honneur par les jouissances de l'amour-propre. L'ambition en fait des esclaves de cour. On ne s'effraie ni de l'abaissement des esprits, ni de l'amollissement des caractères. La pente des idées suit la pente des mœurs, et la progression des vices privés doit amener inévitablement la dégradation des mœurs publiques. Aussi parmi tous ces députés, ces sénateurs, ces généraux, ces ministres, il n'y en a plus qui éprouve le tourment des serments violés, des affections trahies ou des espérances ruinées. Us sont trop rapprochés les uns des autres pour que leurs roues ne s'accrochent parfois ; mais ils sont toujours unis pour broyer l'indépendance intérieure, pour effacer les caractères, pour plonger le peuple dans une muette stupeur. Parfois on a l'air de plaindre le pauvre peuple. Mais c'est la fable du loup devenu berger ; ce serait peut-être le sujet d'une jolie pastorale J mais c'est une amère dérision dans le Parlement.

On n'a érigé la tolérance en proverbe depuis dix ans,que pourl'im-

punité des vols et de la licence. Aussi ceux qui, dans cette Italie atrophiée, portent le plus haut le scandale de leur élévation rapide ont accumulé bien des iniquités, mais ne les ont pas encore épuisées. Amnistier d^avance et glorifier tous les moyens, quelque réprobation qu'ils méritent, c'est aussi d'avance amnistier et glorifier tous les abus du pouvoir, tous les attentats possibles ; c'est proclamer la légitimité de l'arbitraire. C'était renoncer à fonder cette liberté dont on avait bercé le peuple, et l'amener à la loi Pica, à la loi Crispi, aux relégations et aux fusillades. Une fois qu'on a commencé à descendre dans l'abime, on roule inévitablement jusqu'au fond.

La justice suppose un sentiment public de vérité et de probité dans le cœur de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent. Les uns et les autres ne peuvent pas se passer du concours de la société publique. Or, depuis neuf ans, qui est-ce qui sait, en Italie, ce qu'il convient de respecter pour être honnête, et de demander pour être libre et juste? Quels enseignements le peuple italien a-t-il puisé dans cette révolution qui compte neuf ans d'expérience t Il voit une table déserte et nue, mais les prisons et les hôpitaux encombrés, la vie de l'homme gaspillée, les massacres sans raison et sans frein. Il n'a pas récolté d'autres fruits de l'arbre planté en 4860. Ce peuple gardait un fond de vénération, et même de tendresse pour la monarchie ; c'était un sentiment profond, séculaire dans toutes les classes. Or, ce peuple a vu tout à coup une ambition triomphante, et misérable dans sa grandeur, renverser la monarchie, persécuter l'Eglise et s'efforcer de planter partout le scepticisme religieux et philosophique. Il devait être naturellement et vivement frappé dans sa vie intellectuelle et morale, par la perturbation des idées, par la guerre faite aux croyances, par la diffusion des utopies les plus insensées. Que devait-il se dire en voyant la conspiration audacieuse s'établir même dans les hôtels des ambassadeurs, et les Buofkcompagni et les Villamarina la couvrir de l'immunité de leur caractère?

Cette nation aux vieilles mœurs catholiques, que devait-elle penser lorsqu'elle entendait proclamer que le régicide était un héroïsme, le sacrilège une preuve de force d'esprit, et l'assassinat un sacrifice à la patrie ? N'y avait-il pas de quoi perdre entièrement le sens moral, quand on voyait pensionner la famille d'Agésilas Milano, et consacrer des inscriptions et des monuments à Locatelli, le lâche

meurtrier, et à Monti et Tognetti, les incendiaires? Ne devait-il pas être stupéfait quand un député ne rougissait pas d'avouer qu'il avait accepté le mandat de tuer Charles-Albert, et d'avoir retenu mille francs et un poignard ? N'a-t-on pas entendu l'apothéose' de ces Monti et Tognetti, qui n'étaient pas même de la famille exécrable de Milano, mais de celle des Fieschi et des Pépins? Et c'étaient des municipalités^ des universités, des meetings forcenés qui témoignaient de la sympathie, non pour les victimes de la caserne Serristori, mais pour les de\i\ forbans qui l'avaient fait sauter* Le Parlement lui-même n'hésita pas à revendiquer, devant le peuple italien et devant le monde, sa complicité morale dans cet épouvantable forfait.

Déjà le royaume de Naples avait vu couronner la statue de Pisa-*- Gone et pensionner sa fille adultérine. Et voilà qu'il vient d'entendre un député appeler les prostituées du nom de femmes généreuses. En effet, avec l'argent d'autrui elles paient au gouvernement le droit d'entrenir les temples de Vénus. Le trésor italien ne peut que gagner à changer les couvents an philmmes I D'ailleurs, on apprend au peuple, par lé mariage civil , que les unions peuvent se passer de la bénédiction de Dieu ; on ne se marie plus, on s'accouple. Convenez que si l'homme ne descend pas du singe, il y remonte au moins à grands pas.

Le peuple ne sait pas encore rire de ces turpitudes, il s'en émeut. Il croit que si l'on ne veut pas déranger un commissaire de police pour les interdire, on pourrait envoyer un gardien de petites maisons. Mais quand on tolère tant d'excès, le peuple cherche autour de lui et ne voit que des faits plus monstrueux que les paroles. Avant qu'il fût courbé sous le poids des taxes et des impôts exigés à coups de fusil, il ne voyait pas de vols commis tous les jours par les employés, des concussions effrontées de fonctionnaires publics des ministres et des sénateurs accusés de fraudes coupables. II n'avait jamais connu la nécessité de tant de commissions d'enquête pour rechercher des voleurs qu'on ne retrouve jamais. Il ne supposait pas la possibilité d'un jugement public contre la corruption des hommes politiques. Le peuple ne voit plus nulle part l'amour du bien et le désir du mieux. II voit au contraire les églises changées en écuries, les révoltantes dissolutions qui auraient fait rougir Héliogabale, Il voit enfin, dans les bas fonds de la société, les chasses mys-

térieuses, dans les hautes rëgioas et presque partout des infamies publiquement étalées, car non content de mal faire, les heureux du jour s'enorguellissent de donner leurs débauches en spectacle.

Voilà doncoù devaient aboutir ces chimériques progrés ^ni ont été achetés partant de larmes et tant de ruines I C'est à ce prix que les idées démocratiques tendent de plus en plus à dominer la société moderne 1

Or, tout cela le peuple italien Tobserve, depuis neuf ans que tout a été enveloppé dans un réseau de misères, d'asservissement et de honte. Il dévore son désespoir en silence, parce que le sentiment de la force domine seul, la justice est devenue un vain mot.

Au milieu de cette décadence mortelle, le peuple éprouve ce sombre chagrin de Tâme qui se replie sur elle-même et se dégoûte de tout. En cet état, comment pourrait s'opérer une réaction salutaire dans la vie de torpeur d'une nation si forte et si généreuse qu'on la suppose?

Gênes, Vérone, Naples et la Sicile avaient jadis donné de bien terribles exemples de représailles. Les Pâques Véronnaises et les Vêpres Siciliennes ont une double signification dans l'histoire de l'Italie.

RoMK, le 4 Juillet 1869.

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