‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 7 sur 63 · LETTRE VIL · texte numérisé non relu

LETTRE VIL

A Monsieur le général de 1^***,

BERLIN

Plusieurs combats heureux avaient, vers la fin de septembre, relevé le moral de Tarmée. On avait battu les cohortes garibaldiennes à Trifisco, à Roccaromana; ons^était emparé de vive force de Cajazzo. L'ennemi avait fait des pertes sensibles en tués, en prisonniers, en artillerie. Tout le monde était maintenant convaincu qu'une bataille allait devenir inévitable. Les Napolitains ne pouvaient plus rester dans une position périlleuse, puisque les Piémontais allaient franchir la frontière. L'armée royale se trouverait donc bientôt entre deux ennemis, l'un prêt à attaquer par le nord, l'autre par le midi. Il fallait se jeter sur l'un des deux, l'accabler, le détruire et se tourner ensuite contre l'autre. Garibaldi ne pouvait pas, de son côté, demeurer immobile devant les remparts de Capoiie , c'était la mort de la révolution et la perte du prestige de son nom. L'entrée des Piémontais dans le royaume était une menace pour lui aussi, c'était l'anéantisèment de ses illusions et de son pouvoir dictatorial ; c'était son ostracisme politique. Il fallait donc le prévenir et se raffermir. Il s'était hâté de mieux fortifier Santa-Maria, San-Tammaro, Monte Sant'Angelo et les hauteurs qui le surplombent.

Un général étranger, d'une grande expérience et d'une belle renommée, Lamoricière, avait communiqué ses idées au roi. Le roi s'attendait à une coopération des troupes romaines du côté de Rénévent; mais elle manqua tout à fait. Voici le plan qui fut adopté. Un corps d'armée devait s'avancer de Piedimonte, franchir le Volturne

et tâcher d'enlever Maddaloni. De là, il se rabattrait sur sa droite et prendrait les positions de Gaserte et de Santa-Maria à revers. Ce corps d'armée, composa de plusieurs bataillons d'infanterie de ligne, d'un bataillon de chasseurs et de trois bataillons de carabiniers étrangers, avait été^mis sous les ordres du général Won-Mechel. C'étaient dix à onze mille hommes. Le gros de l'armée, sortant en même temps de Capoue, se serait porté contre Sant' Angelo qui était la clef de la ligne ennemie. C'étaient près de seize mille hommes. Toute l'armée se trouvait ainsi divisée en deux corps; l'un, le plus faible, devait attaquer sur les derrières de l'ennemi et le tourner, l'autre devait opérer de front. Celui-ci , à sa sortie de Capoue, se serait partagé en trois colonnes : celle de la droite marchant sur Santo-Tammaro pour s'en emparer et empêcher l'ennemi de tourner l'armée et de menacer sa base d'opération.

Cette petite colonne se composait seulement de deux escadrons de lanciers et d'une demi-batterie. Elle s'appuyait sur les forces qui restaient dans la place. La colonne dé gauche, composée de troupes d'élite, s'emparant des hauteurs de Sant'Angelo, avait pour mission de se rabattre par la droite, d'attaquer de ce côté Santa-Maria et de compléter le mouvement de front. Elle aurait concourue ainsi aux opérations de la colonne du centre et rendu irrésistible l'attaque de front, que celle-ci était chargée d'exécuter contre Santa-Maria; Trifrisco, point de communication entre les deux corps d'armée, était fortement gardé. Le reste des troupes devait se tenir en réserve dans la place de Capoue, pour accourir où besoin serait.

Ce plan général présentait cependant de graves inconvénients : il divisait les forces sur trop d'étendue, et le danger d'une séparation entre les deux corps était évident; il soulevait mille difficultés dans la combinaison de leurs mouvements. On arrêta cependant toutes les dispositions nécessaires pour en assurer le succès. L'ennemi, malgré toutes les précautions, pouvait avoir des renseignements sur la marche du corps d'armée qui exécuterait le mouvement tournant et l'accabler de toutes ses forces, avant qu'il n'arrivât en ligne d'attaque. 11 fallait donc détourner l'attention de^ garibaldiens et les attirer sous la place de Capoue. Le jour de l'attaque générale n'était pas fixé; mais pour la diversion, l'on désigna le 1" octobre jour 011 le corps de la gauche devait passer le Volturne et commencer son mouvement. Le général en chef avait ordre d'attirer l'ennemi de

son côté, alin qu'il ne pût tomber en force sur le corps de la gauche en marche. S11 obtenait un succès et s'emparait de Sant'Angelo, il s'y établissait; mais sans s'avancer au-delà.

Les soldats, à Capoue avaient été avertis, pendant la nuit du 30 septembre , par un ordre du jour qu'on allait les mener à l'ennemi; ils commencèrent, dans leur fiévreuse impatience, à demander de sortir aussitôt de la place et de se mettre eu marche. On profita de cet élan et on leur fit prendre les armes.

A huit heures, au milieu du silence émouvant et profond qui régnait sur toute la ligne, quarante bouches à feu remplirent l'air de leurs détonations. L'ennemi y répondit par une vive canonnade: ce fut le prélude de la bataille. Les bataillons de chasseurs s'ébranlent, abordent les positions de Sant'Angelo, franchissent les hauteurs et vont s'emparer de la barricade qui défend l'approche du village. Ils prennent cinq pièces de canon et les tournent contre l'ennemi. Garibaldi accourt, amenant tout ce qu'il peut réunir de troupes, et dispute vivement la possesion du village. Les Napolitains sont contraints d'abandonner la seconde barricade; mais ils renouvellent l'attaque, pénètrent dans le village, s'emparent des canons et les jettent dans les précipices. Les défenseurs abandonnent le village, les fuyards montent, en grimpant, vers lei hauteurs. Quelques officiers s'efforcent de les retenir, d'autres crient que tout est perdu. L'église , changée en hôpital, est [déjà encombrée de morts et de mourants. On fuyait vers San-Prisco II y eut une cascine prise et reprise sept fois. A la fin , on ne se disputait plus que des ruines en flammes.

D'un autre côté, la colonne qui marchait contre Sant-Tammaro sur ces entrefaites, avait résolument attaqué. Après quelques coups de canon, le général Sergardi ayant fait mettre pied à terre à ses lanciers, était allé droit aux barricades et les avait bravement surmontées. Le terrain était en son pouvoir. C'était le premier exemple de cavaliers qui eussent enlevé des barricades. L'ennemi, en fuyant, avait laissé aux mains des nôtres un drapeau, des munitions et des prisonniers. Malheureusement cette colonne manquait d'infanterie et ne pouvait pas pousser son succès plus avant.

L'ennemi, de son côté, avait tenté de faire surTrifiscoun mouvement de flanc qui pouvait être dangereux. Mais il avait été bientôt repoussé et rejeté en désordre dans le boisdeSan-Vito.

Les chasseurs napolitains y avaient bientôt pénétré , l'avaient dé-

logé et dispersé. Cependant Tattaque de front contre Santa-Maria était protégée par un feu violent, ce qui avait jeté quelque hésitation dans les rangs. La garde, fatiguée de sa longue marche de nuit pour entrer en ligne, avait été aussitôt lancée contre Santa-Maria, mais son élan avait été arrêté par le feu d'artillerie qui partait de la ville. Elle avait rétrogradé pour reformer ses rangs.

Toute la ligne étant ainsi engagée, le roi arriva sur le champ de bataille. Il était neuf heures. En entrant dans Capoue il avait été surpris de voir qu'on eût changé ses dispositions. La division de réserve avait été morcelée, pour renforcer la colonne qui était en observation à Trifisco, et deux bataillons de chasseurs placés inutilement sur les remparts de la place. Le roi ne fut pas moins étonné de voir que le combat venait de prendre les proportions d'une véritable bataille, et que toutes les troupes étaient engagées sur une seule ligne. Aucun corps ne liait les opérations de la gauche et de]Ia droite, et l'ennemi se montrait déjà occupant l'intervalle. François II soupçonne que l'ennemi, manœuvrant sur sa droite , viendra déboucher sur la route de Naples à Capoue et couper la base d'opérations de l'armée. Et il faut en convenir, l'ennemi , dans ce moment, avait manqué de coup d'œil et de résolution. Le. roi ayant demandé des explications sur tous ces changemenife, on ne sut rien lui répondre, sinon qu'on avait dû suivre l'élan des soldats.

Après avoir^Jréfléchi un instant, S. M. lança le général Ruggiero avec un escadron sur la route de Capoue à Naples, pour faire une reconnaissance. Il ordonna au général Cutrofiano de ramasser tous les soldats de cavalerie qu'il pourrait trouver sous sa main, et de balayer l'espace compris entre la gauche et le centre : ce double mouvement fut rapidement exécuté. Le général Ruggiero poussa deux fois sur la route de Naples, et revint assurer que l'ennemi ne s'y présentait pas. Le général Cutrofiano, avec quelques centaines de cavaliers de toutes armes, se précipita en avant, sabra, mit en fuite Pennemi qu'il rencontra, et assura les communications de la gauche avec le centre.

Le roi avait fait sortir, en même temps , quelque bataillons de la place, pour renforcer la garde royale. On attendait avec une vive impatience le succès du corps de gauche, qui devait se porter contre Maddaloni. On n'en avait pas de nouvelles. Un moment, on avait cru distinguer le bruit du canon ; quelques officiers d'état-major étaient

accourus pour avertir le roi. Mais n'entendant plus rien, on comprit que le général Won-Mechel ne pouvait achever son mouvement et se trouver en ligne avant le lendemain. Cependant il n'était plus temps ni de changer Tordre d'attaque ni de reculer. On se décida à précipiter les résultats.

On fit alors un autre effort contre Santa-Maria. La garde , avec quelques bataillons de ligne, s'ébranla ; mais elle fut arrêtée par la mitraille, qui éclaircissait ses rangs. Elle allait reculer, lorsqu'arriva à la hâte le 9" régiment de ligne, le colonel Liguoro en tête , et elle rétablit le combat. Les garibaldiens furent culbutés et rejetés dans la ville. Le colonel anglais Dunn et le colonel Guastalla furent blessés, et les plus braves officiers frappés à côté d'eux. A cette vue, les volontaires se troublent et abandonnent les barricades. Quelques chasseurs napolitains, descendus des hauteurs de Sant'Angelo, ont déjà pénétré dans la ville. Les grenadiers du 9* de ligne y entrent de leur côté. Les escadrons de hussards s'avancent, Santa-Maria commence à être évacuée en désordre par l'ennemi. L'artillerie est abandonnée, les voitures transportent à la hâte les blessés sur la roule de Naples. Bon nombre de fuyards se ruent dans la direction de Caserte. Les officiers ne peuvent plus les arrêter. Les chefs, qu'il fallait chercher au milieu d'une extrême confusion, donnaient des ordres qui ne pouvaient plus s'exécuter.

Au-delà de Santa-Maria , sur la route de Naples, on ne voyait que de longues files de soldats emportant des blessés, et d'autres blessés se traînant eux-mêmes pour rejoindre les ambulances. Ils produisirent une panique extrême parmi les vivandières, les habitants éplorés et les gardes nationaux, ces touristes et ces curieux qui, à l'annonce d'une bataille, étaients accourus de Naples. Les volontaires s'emparaient de leurs voitures pour y placer les blessés et en éloignaient les maîtres à coups de sabre. Ceux-ci couraient alors éperdus dans la campagne, en poussant des cris de terreur : voilà la cavalerie, voilà la cavalerie I On peut juger par là Je ce qui serait arrivé, si la bataille n'eût pas été engagée avant l'arrivée du corps de Won-Mechel , et si ce corps eût paru dans ce moment sur le flanc et les derrières de cette masse désordonnée.

Ce fut alors , au contraire, que la réserve garibaldienne , amenée en toute hâte par Ebër et Georgis, arriva de Caserte. On avait envoyé ordre sur ordre pour en précipiter la marche. Cependant elle pouvait

ne pas arriver à temps. Dans cetle situation critique, les matelots du vaisseau anglais le Renow, qui s'étaient portés en amateurs, dit-on, sur le champ de bataille, s'emparent de l'artillerie abandonnée et font pleuvoir une grêle de mitraille sur les colonnes napolitaines. Au même instant, la réserve garibaldienne arrive par le chemin de fer, s'élance hors de la ville. Les Italo-Suisses débouchent par la porte Sant'Angelo, des cavaliers hongrois par celle de Capoue. Une autre colonne fait un mouvement à gauche pour prendre à revers les Napolitains. Cette attaque est exécutée avec beaucoup d'ensemble et d'énergie. Un escadron de hussards napolitains, culbutés par les Hongrois, reculesur l'infanterie et y cause du désordre. Les bataillons de la garde perdent contenance et se replient , essuyant encore des pertes par le feu des batteries.

Il était environ six heures du soir, et sans renoncer à renouveler l'attaque, on entretenait le feu sur toute la ligne. Pendant tout ce temps, le roi s'était tenu à cheval avec deux généraux. Un moment il s'était trouvé au milieu de la garde qui reculait ; brisé de fatigue, . mais s'élevant au-dessus des faiblesses de la nature par la force d'âme, il voyait le péril d'une retraite et allait ordonner qu'on fît un nouvel effort pour pénétrer dans Santa-Maria. La colonne de la gauche devait y coopérer efficacement, Il avait fait réunir quatre bataillons de chasseurs, et les avait mis sous les ordres du colonel de Loza. Cette colonne s'était ébranlée, elle était déjà près de l'ennemi, quand on arrêta ce mouvement; caria droite se retirait devant le feu , accablant l'artillerie de la ville, et la colonne de la gauche se serait inutilement exposée.

La nuit allait survenir. Les troupes étaient harra&sées. Le général en chef, qui s'était tenu à cheval au milieu de la mêlée, fit dans ce moment observer au roi qu'il fallait se désister : on s'était battu pendant onze heures. Toutes les fermes de la plaine étaient en flammes, les pertes étaient considérables ; les avantages de la journée avaient coûté beaucoup d'efforts et de siang versé. C'était donc une nécessité de remettre l'attaque au jour suivant. En effet, pour le résultat de la bataille, selon le plan arrêté, il fallait compter sur le succès du corps qui devait menacer l'ennemi dans sa ligne de communication. Or, les troupes garibaldiennes qui refluaient sur Santa-Maria, faisaient voir clairement qu'elles se tenaient sûres du côté de Maddaloni. On s'était donc trop engagé, avant le temps et en

dehors des prévisions : on avait du moins obtenu que Tennemi ne se portât pas en force sur le corps de la gauche, qui ne devait plus être troublé dans son mouvement. Diaprés ces considérations, on sentit la nécessité de s'arrêter et de remettre l'attaque au lendemain. Mais ne voulant pas laire un mouvement rétrograde après la chute du jour, on en donna l'ordre à cinq heures et demie.

Les chasseurs descendirent des hauteurs de Sant'Angelo et se replièrent dans la plaine avec un aplomb rare et en montrant une héroïque fermeté. Les bataillons emmenaient avec eux les canons » qu'ils avaient enlevés à l'ennemi; ils se retiraient comme s'ils eussent exécuté leur mouvement sur un champ de manœuvres. La garde, dont beaucoup de soldats étaient encore dispersés en tirailleurs, se mit également en retraite. L'artillerie fila sans encombrement vers Capoue; la colonne de Santo-Tammaro suivit en bon ordre. L'ennemi se contenta d'assister à la retraite des Napolitains, quoiqu'il n'y eût pas de résene pour la soutenir. Quelque temps encore, le tumulte, les détonations et les sifflements des balles seffirent entendre; mais à chaque instant le bruit diminuait de plus en plus, et bientôt tout disparut comme un rêve.

Le roi voulait faire bivouaquer les troupes sur le champ de bataille pour reprendre l'action le lendemain ; mais on combatit cette idée. Pour attaquer aussitôtque le jour commencerait à poindre, iln'était pas néccessaire, disait-on, de faire rester à découvert des troupes assez fatiguées. Elles pouvaient prendre les armes^et sortir de la place avant le jour et après s'être reposées. Cette idée prévalut. Mais une fois rentré dans la place, le général en chef commença à mettre en avant des difficultés pour ne point reprendre l'attaque dès le lendemain. D'autres généraux lui répondirent, mais c'était lui qui avait le plus d'autorité, car c'était sur lui que pesait la responsabilité. Cependant le roi lui laissa l'ordre de s'assurer des mouvements du corps de Won-Mechel , et d'attaquer de son côté pour le soutenir, à moins de difficultés trop graves, ou à moins qu'il n'eût appris que Won-Mechel avait été repoussé. Il lui ordonna surtout de signaler à Gaête le moment où il sortirait de la place pour marcher à l'ennemi. Après avoir pris d'autres dispositions , le roi, sans se reposer, partit pour Gaëte, où il arriva dans la nuit. De là il répéta les mêmes ordres.

Rome, le 20 Mai 1861.

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