‹ Lettres d'un ministre émigréChapitre 8 sur 63 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

A Monsieur le général de W*'^*,

BERLIN

Ainsi donc, général, la bataille de Monte Sant'Angelo n'avait guère eu d'autre résultat que l'effusion du sang. Les attaques de Sant'- Angelo et Sainte-Marie avaient coûté treize à quatorze cents morts ou blessés. L'ennemi avait eu près de deux mille cinq cents hommes hors de combat, parmi lesquels plusieurs officiers supérieurs. Cette bataille s'était terminée -sans autre avantage que d'avoir prouvé la supériorité militaire des Napolitains. Elle pouvait cependant avoir une conséquence funeste pour l'armée royale, car celle-ci perdait une occasion peut-être unique de porter un coup décisif. Les occasions ne se retrouvent pas à la guerre, et dans les circonstances où se voyait l'armée napolitaine, le temps était contre elle.

Le plan de bataille avait été trop vaste ; il disséminait les forces à trop de distance. Les vues de celui qui l'avait conçu pouvaient être justes, mais d'une manière générale. A l'application, elles perdaient de leur justesse et devenaient même funestes, si les circonstances ne concordaient pas avec les suppositions du général. Sans une précision rigoureuse dans le calcul des distances , des temps et des forces, l'exécution devient chimérique ou dangereuse.

Ici ce fut l'exécution qui manqua. On ne saurait s'expliquer la négligence de Tétat-major qui n'avait pas calculé le temps nécessaire au corps de Won-Mechel pour entrer en ligne. On ignorait, à Capoue, l'heure à laquelle ce corps s'était ébranlé de Cajazzo. II n'y

avait pas de communication entre les deux corps, quoique Trifrisco lut situé au milieu et fortement gardé. La prévision du succès était fondée sur la réunion des forces et la simultanéité des attaques. La bataille ne devait donc pas être engagée avant de s'en être assuré. On avait différemment distribué les forces : on avait presque dispersé la réserve, on s'était présenté à l'ennemi sur une seule ligne. La faute capitale fut de n'avoir pas borné l'action à une simple diversion. On s'en excusa par l'ardeur des soldats impatients de se mesurer avec les garibaldiens. Mais si tant est que ce fût une excuse, comme on ne recevait pas de nouvelles du corps de Won-Mechel , on ne devait pas si obstinément s'engager. L'exécution, d'ailleurs, fut précipitée et ne pouvait que manquer d'ensemble.

Ce furent les soldatsqui, par leur bravoure, suppléèrent aux défectuosités des dispositions générales. Les positions de Sant'Aneglo furent enlevées successivement d'une manière prompte et brillante. C'était le moment peut-être de les arrêter et de ne pas pousser toutes les troupes en avant, en les exposant à un désastre; on s'était battu à découvert pendant onze heures et sous une chaleur accablante. Si l'on avait attaqué Santa-Maria de revers, on y aurait pénétré Echouant dans une attaque de front, on n'avait pas attendu pour renouveler les efforts que les bataillons, maîtres de Sant'Angelo , se fussent portés sur la ville. Les* premiers chasseurs descendant de Sant'Angelo et les premiers grenadiers du 9* de ligne y avaient déjà pénétré, quand on fit battre en retraite à cause du désordre des bataillons de la garde. On n'avait pas, de l'autre côté, renforcé et poussé en avant la colonne qui demeurait dans lïnertie à Santo-Tammaro. Si on se fût ménagé habilement une réserve, on aurait pu faire un de ces mouvements décisifs qui enlèvent la victoire. Mais ce furent toujours les mêmes corps qui donnèrent pendant dix heures.

Cependant, malgré l'issue de la bataille, et quoique la route de Naples n'eût pas été ouverte, la révolution était vaincue. L'armée méridionale, jusqu'alors en veine de succès et de témérités faciles, au spectacle affreux du carnage et à la pensée du danger couru, restait dans un véritable accablemeut. Garibaldi , lui-même, s'était aperçu dans la lutte que les siens perdaient leur confiance. 11 vit qu'un revers allait diminuer l'ascendant moral dont il avait besoin pour être obéi. Ainsi il avait signalé à Naples, par le télégraphe, qu'il

était vainqueur sur toute la ligne, sans en avoir la conviction. Il avait même dicté la de'pêche au milieu des ruines de Sant'Angelo et du carnage des siens. C'était au moment où les Napolitains lui

enlevaient le village à la baïonnette, et où Santa-Maria était près de

tomber. Mais sa situation devenant à chaque instant plus menacée , il lui importait de relever la confiance des siens, d'éviter un mouvement dans la capitale et de préparer la garde nationale à la résistance. Il voyait maintenant, après la bataille, que le plus important résultat était le découragement des volontaires. Il voyait détruite l'orgueilleuse assurance qu'ils avaient apportée jusqu'alors dans leurs entreprises. Il sentait que , désormais , la révolution était arrêtée, et que, sans le secours des Piémontais, elle ne pouvait plus trijmpher.

RoME,Je24Mail861.

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