CAS
mort et comme elles résonnent en sympathie avec notre émotion sur l’affreux théâtre.
7 février.
Bien chère mère bien aimée,
Reçu hier ton admirable lettre du 1%. Ne crains jamais d'envoyer ce que tu pourrais - prendre pour des bavardages. Ton amour et l'identité de nos cœurs transparaissent dans tes lettres. C’est la seule chose pour moi. D'ailleurs, elles m’apportent mille autres choses intéressantes et vitales.
Nous vivons des heures lourdement laborieuses contre lesquelles mon grade me prémunit un peu. Mais pour les hommes, ce sont des séries de cinq nuits sans sommeil, suivies de séries semblables.
9 février.
Encore une oasis où, prêt à défaillir, j'atteins une fois de plus la minute qui console. Le petit souffle qui rafraîchit passe encore. J’ai eu le bonheur d’être désigné comme caporal de garde dans un endroit charmant où je suis le grand chef. Temps exquis de printemps. Que dirai-je de cette nature dont jamais je ne sentis si bien les amples vibrations? Les heures et les saisons |
se succèdent avec une telle certitude — quelque
chose d'inéluctable — une telle impassibilité d'ensemble que celui qui les guette y pressent l’énormité de l'énergie initiale.
J'avais bien souvent connu la joie de voir un printemps ou telle autre saison, mais Jamais il ne m'avait été donné d’en vivre tous les instants.
Comme on acquiert ainsi, sans le secours d’aucune science, une intuition vague, mais indiscutable d’un absolu.
Un pauvre homme, savant de génie peut-être, déclarait ne pas avoir trouvé Dieu sous son
scalpel. Quel malentendu choquant chez une “âme supérieure ! Pourquoi le besoin d’un scalpel quand la joie et le frémissement de nos sens suffisent à nous prévenir de l’ordre immuable commandant toute évolution. Le poète voit venir les saisons comme de grands vaisseaux . dont il suppute le retour. Parfois la tempête les retarde, mais bientôt ils arrivent quand même, apportant les parfums des pays inconnus. Une saison qui revient semble ramener des voluptés -apprises au cours d'un long voyage.
- Ah chère mère, puissions-nous connaître encore l'isolement! © la solitude pour ceux qui en sont dignes! Comme elle est violée parfois!
à LE | À.
11 février.
… C’est peut-être une destinée et un privilège admirables de notre génération que d’être témoin de ces horreurs, mais quelle rançon terrible. Enfin, Foi éternelle dominant tout. Foi en üne Évolution, un Ordre dépassant notre patience humaine. A
11 février, 2e jour de 1°e ligne.
Il faut, dans ces moments-ci se réfugier dans un sacrifice extra-humain, car il est impossible de dépasser le point où nous sommes. | Laissez toute espérance humaine. Chercher autre chose, peut-être l'avez-vous trouvé. Pour. - moi , je ne me sens pas digne ces jours-ci d’être autre chose qu’un souvenir. Vi J'ai tenté de ramasser des fleurs dans la boue. Gardez-les en souvenir de moi. | sc 17 heures. Malgré tout, courage, ul quand même. a
13 février, 4e jour de 1re ligne.
Chérie, après les révoltes pleines de larmes qui m'ont secoué toute celte peroee, je me. ‘
retrouve à dire « Que votre volonté soit faite ».
Et, dans la mesure et le domaine de mes facultés, je voudrais être celui qui jusqu’au bout ne désespère pas de sa collaboration à l’édification du Temple.
Je voudrais être cet ouvrier qui, sachant que
son échafaudage croulera sans espoir de sauvetage, n'en continuera pas moins de sculpter . l'ornement de la cathédrale. Ornement. Car je ne pourrai jamais hisser de gros blocs. D’ail-
leurs, il est des manœuvres pour cela. Oui, je. parviens encore à retrouver le calme.
Cette égale quiétude que je demandais, je ne
l'ai pas, mais parfois j'entrevois des lueurs de . cette lumière calme où tout, même notre affec-
tion, prend un aspect nouveau et se transfigure. Je suis au pied d’une butte à pic dont la nature
avait combiné les lignes harmonieuses. L'homme » y traque l'homme, et bientôt ils se jetteront l’un » sur l’autre. En attendant, l’alouette s’y élève.
À mesure que je t'écris, une sérénité étrange
. me gagne. Quelque chose d’extrêmement con-
solant. Soit une assurance humaine, soit une
révélation plus haute, Autour de moi l’on dort,
An
14 février, 5° jour de {r° ligne.
Autour de moi tout s’agite, mais nous aussi d’ailleurs. A mesure que l’inéluctable se dessine, le calme renaît en mon cœur. Mon cher pays est souillé par les odieux préparatifs; le silence
est déchiré par la canonnade préliminaire :
l'homme parvient à vorler un instant toute
beauté. Je crois qu'elle trouvèra quand même
un refuge. Voici vingt-quatre heures que je me
ressaisis,.
Chère mère, mes regrets versma Tour d'Ivoire
sont coupables. Ce que l’on prend trop souvent
pour la Tour d'Ivoire, c’est simplement le fromage du rat devenu ermite.
Au contraire, puisse un meilleur esprit me.
porter à reconnaître le bénéfice des secousses qui m'arrachèrent d’un asile trop complaisant,
et remercions les destinées qui, durant quelques : heures espacées mais inoubliables, firent de moi .
un homme...
Non je ne prends pas en regret cette morte jeunesse. Elle m'a conduit par des pentes
diverses aux plateaux où parfois se déchirent les À
brumes de l'entendement.
16 février.
Je viens de vivre ces jours-ci des heures que les grands problèmes universels, devenus plus visibles, rendaient capitales et décisives. Nous . avons été maintenus cinq jours en première
ligne, avec l'obligation d’un service très dur
compliqué par la boue effrayante. À mesure que . le séjour se prolongeait, et que je continuais la : Jutte contre l’affreuse tristesse de l’âme, nous . sentions se tendre la situation et se multiplier les préparatifs. Enfin on nous annonça que le moment était venu, c'est-à-dire que l’ordre d’at- . taquer était donné. Il n’y en avait donc plus que pour un Jour ou deux. Alors je t’ai écrit deux lettres, le 13 et le 14 je crois, et vraiment à mesure que je t'écrivais, je sentais en moi une plénitude, une suavité telles que l’on ne pouvait” conclure qu’à la réalité du bien et du beau. Le bombardement de nos positions était fort violent, . mais rien de l'homme ne peut étouffer, soit dans . un sens, soit dans l'autre, ce que la Nature dit à l’âme.
Une nuit, entre le 14 et le 15, nous prîmes place dans les tranchées que rasaient les mitrailleuses. L'épuisement des hommes était tel que l'attaque devait être donnée par un autre batail-
nd
lon. Nous ne done dans l'eau mocturne et le froid, quand, tout à coup, la nouvelle s’est
répandue que nous étions relevés. Pour quelle raison ? Mystère. Enfin nous revoilà dans ce village où les hommes noient leur pauvre cœur dans le vin. Me revoici dans cette foule...
Chère mère, s'il est une chose absolue dans l'ordre du sentiment humain, c’est la souffrance.
Je n'avais jusqu'à présent vécu que dans une
relativité charmante de différentes émotions entre lesquelles le prix, la valeur intrinsèque de la vie disparaissaient. Maintenant je sens ce
qu'est la vie. C’est l'instrument qui défriche le.
chemin de l'âme vers l'absolu. Mais j'ai moins souffert de cette attente que, maintenant, de cer-
tains contacts.
16 février, 21 heures.
Chère mère aimée,
J'étais à table quand on est venu me prévenir !
qu'à minuit nous partions. J'étais sûr que cela arriverait et les contre-ordre qui ont différé
l'attaque ont eu pour résultat de nous faire faire.
une étape de quarante kilomètrés en sus des.
fatigues de la première ligne. Comme nous quit- :
Eamie à
tions notre secteur d'attaque, je vis arriver une telle quantité d’artillerie, que je pensai bien qu'il n’y aurait plus de repos.
Mais 1ci on retrouve le calme de l'âme. Il gèle sous le ciel plein d’astres.
19 février.
carte envoyée en pleine bataille,
Un mot seulement. Nous sommes entre les mains de Dieu. Jamais, jamais nous n’aurons eu besoin de plus de sagesse confiante.
La mort sévit, mais elle ne règne pas. La vie reste noble. Amis morts ou blessés hier et avant hier. Chérie les courriers auront probablement
“beaucoup de retard. |
22 février.
Nous sommes en cantonnement après la grande bataille. Cette fois-ci, j'ai vu tout. J’ai fait mon devoir, et la sympathie de tous me l’a prouvé. Mais les meilleurs sont morts. Pertes cruelles. Régiment héroïque. But atteint. Ecrirai mieux. |
A ie) ue A FA Ho ET
MAT r: a Li
22 février, ie jour de cantonnement.
Chère mère bien- aimée, je vais te dire la bonté
de Dieu et l'horreur des choses.
La lourdeur d'âme que je traînais depuis un mois et demi, c'était l'angoisse de ce qui nous était réservé durant ces vingt derniers jours.
Nous sommes arrivés au lieu de l’action le 17;
le décor ne m'intéressait plus; j'étais tout à.
l'attente de l'événement.
Cela s'est déchainé à trois heures : explosion
de sept galeries de mine sous les tranchées
ennemies : c'était comme un tonnerre lointain.
Puis, les cinq cents pièces de canon ont fait l'enfer au milieu duquel nous nous sommes élancés.…
La nuit venait quand nous nous sommes éta-
blis sur les positions conquises. Toute cette nuit, je me suis employé activement pour assurer la sécurité de nos troupes, jusqu'alors peu éprouvées. J’avais à parcourir de vastes espaces nocturnes sur lesquels je rencontrais les morts
et les blessés des deux partis. Mon cœur s'est
penché sur tous, mais je ne pouvais avoir que des paroles pour leur détresse.
Au matin, nous avons été chassés avèc des
pertes sérieuses jusqu’à nos emplacements pré-
SLR
cédents, mais, le soir, nous avons de nouveau recommencé : nous avons tout repris de notre avance, et là encore, j'ai fait mon devoir.
Je me suis avancé et j'ai recueilli le sabre d’un officier qui se rendait, puis j'ai garni les emplacements à occuper. Le capitaine m'a gardé à sa disposition, et je lui ai fait le plan de notre emplacement. Il m'annonçait sa décision de me faire citer à l’ordre de l’armée, quand il à été tué sous mes yeux.
Enfin j'ai, sous le bombardement effroyable de trois jours, organisé et maintenu la corvée de
ravitaillement en cartouches, au cours de laquelle
j'ai eu cinq hommes blessés. :
. Nos pertes sont effroyables; celles de l'ennemi, pires encore. Tu ne peux savoir, ma mère aimée, ce que l’homme peut faire contre l’homme. Voici cinq Jours que mes souliers sont gras de cervelles humaines, que j'écrase des thorax, que je rencontre des entrailles. Les hommes mangent le peu qu'ils ont, accotés à des cadavres. Le régiment a été héroïque : nous n'avons plus d'officiers. Tous sont morts en braves. Deux bons amis, dont un charmant modèle à moi pour un de mes derniers portraits, sont tués. C'a été une de mes effroyables rencontres du
soir. Cadavre blanc et magnifique sous la lune :
je me suis reposé près de lui. Beauté des choses
qui se réveillait en moi.
Enfin, après cinq jours d° horreur qui nous di
coûté douze cents victimes, nous avons été .
retirés de ce lieu d'’abomination. | Le régiment est cité à l’ordre de l’armée.
Chère mère, qui dira l’inouï de ce que j'ai pu
voir, mais qui dira les certitudes que fait découvrir cette tempête ?
Devoir, effort.
23 février.
Bien chère mère aimée.
} \ af
Deuxième jour de cantonnement, puis demain
soir nous repartons pour le front. Chérie, Je ne
puis t'écrire en ce moment. Rapprochons-nous
de ce qui est éternel, et demeurons tous deux
attachés à ce qui est le devoir. Je sais votre pensée élancée toujours vers la mienne, et moi, je m'oriente vers ce qui est notre bonheur sage.
Soyons courageux, moi parmi tous ces jeunes
morts, Loi, dans l'expectative. Mais Dieu est sur |
nous LZ