‹ Lettres d'un soldatChapitre 28 sur 30 · ARE · texte numérisé non relu

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Je crois avoir tenté d’être le mieux adapté aux nécessités militaires, puisque, comme je te l'ai écrit, je suis proposé pour le grade de sergent et pour la citation. Mais, ma mère chérie, comme cette guerre est longue, vraiment trop longue pour des gens qui avaient une tâche

indéniable à remplir! Ce que tu me dis des

Sympathies que je laisse à Paris me fait plaisir,

mais ne me retirera-t-on donc pas pour une meilleure utilisation? Pourquoi suis-je ainsi sacrifié, quand tant d'autres qui ne me valent pas sont conservés? J'avais pourtant quelque chose de bon à faire sur terre... Enfin puisque Dieu ne veut pas éloigner ce calice, que sa volonté soit faite!

3 mars, au cantonnement.

Aujourd’hui, quatrième jour de repos, et, pour moi, presque de vacances. Le5 vacances un peu tristes, qui rappellent certains séjours à Marlotte. Journées passées en tentatives pour remédier à la fatigue physique et morale et meubler certains espaces de temps trop vides. Mais enfin des vacances, une halte, plutôt, qui permet de classer un peu les impressions dont la violence met en moi la confusion.

Aron

Je suis surtout abruti par le bruit des obus. Songe que du seul côté français il nous en est

| passé quarante mille sur la tête et, du côté alle-

mand, à peu près autant, avec cette différence que les Allemands nous éclataient en plein dessus. Pour ma part, j'ai été, d’une seule fois, enterré par trois obus de 305, sans compter les innombrables shrapnells éclatés à proximité.

C'est te dire que mon intellect est fortement : ébranlé. Enfin je lis. Je viens de lire dans une . revue un article de critique sur trois romans nouveaux, et cette lecture atténuait pour une bonne part les soucis de première ligne.

J'ai reçu une exquise lettre d'André qui doit être mon voisin. Il pense comme moi sur notre affreuse littérature guerrière.

… Ge qui me reste de mieux épanoui est, peutêtre, l'improvisation musicale. Ainsi, toute cette : nuit, j'ai entendu ies plus belles’ symphonies ; tout orchestrées, et je te dirai que cette musique : était redevable du meilleur d’elle-même à la grande musique allemande. |

. Après telle révolution je ne puis que me laisser aller à la volupté de vivre encore un peu, |

et dans le furüf soleil de mars. :

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— A4 — 5 mars, 6e jour de cantonnement.

J'aurais voulu retrouver en moi l'extrême sensibilité d'avant ces épreuves pour te dire les couleurs et les aspects du drame que nous avons vécu. Pour l'instant, je suis encore dans un état d’engourdissement assez voluptueux en soi, mais qui obstrue un peu ma vision des choses et mes pressentiments de l'avenir, Je ne puis que faire effort pour me rattacher à la notion des choses éternelles et stables, et peut-être y parviendrai-je.

Pourtant, certains spectacles de champ dévasté contenaient un enseignement si beau, si noble et si concluant que je voudrais avec toi ressentir les admirables certitudes de ces jours-ci.

Comme la mort est harmonieuse dans la terre, et comme ce retour vers la substance maternelle se fait de façon admirable, si l’on compare la

mesquinerie humaine des cérémonies funèbres!

Hier encore, J'aurais pu croire que ces pauvres morts abandonnés étaient lésés, mais après avoir assisté à l'enterrement d'un officier à V... je trouve que la nature a bien plus de pitié que les hommes.

Oui vraiment, la mort du soldat est près des choses naturelles. C’est une horreur franche, et

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