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de beau, de bon et de juste. Il ne faut pas qu’aucune de nos facultés s'exerce à vide, et toute inquiétude vaine en est une dépense nuisible.
Contente-toi de cette magnifique assurance que, jusqu’à présent, j'ai élevé mon âme à une hauteur où les événements n’ont pas eu prise sur elle, et je te promets que mon effort sera de la préparer encore le plus que je le pourrai.
Dis à M... que si le sort frappe les meilleurs,
ce n'est pas injuste : les mauvais qui survivent
en seront améliorés. Qu'elle accepte le sacrifice en sachant qu'il n'est pas inutile. Vous ne savez pas l’enseignement donné par celui qui tombe. Moi, je le sais.
Pour qui sait lire la vie, les événements actuels ont déchiré toute habitude de pensée, mais ils laissent entrevoir mieux que jamais la beauté et l'ordre éternels.
Remettons-nous de la surprise causée par ce déchirement, mais adaptons-nous aussitôt à ce nouvel état de choses qui fait de nous des pri-
vilégiés à l’égal de Socrate, des martyrs chré-
tiens et des gens de la Révolution. Nous dédaignons dans la vie ce qui n’est que passager pour goûter ce qu'elle ne nous offre que rarement : le
sentiment de ce qui est éternel.
16 octobre.
Nous vivons quelques jours d'un calme relatif, entre deux tempêtes ma compagnie a mérité un repos particulier, aussi je jouis pleinement d’octobre. Ta bonne lettre du 2 octobre m'arrive, je suis maintenant plein de joie et la paix est profonde...
Continuons à nous armer de courage, ne par-
lons même pas de patience. Rien que l’accep-
tation du moment présent, avec tous les trésors qu'il nous apporte. Il n’y a plus que cela, et, précisément, c'est dans ce point unique que se concentre tout ce qu'il y a de beauté dans le monde. Il y en a, chère mère, il y en a en dehors de tout ce que nous avions l'habitude de sentir. Mets ton courage et ton amour pour moi à la découvrir, à la faire découvrir aux autres.
Cette nouvelle beauté est sans rapport avec
les idées qu'expriment les mots : santé, famille, patrie; on la perçoit quand on distingue la part
d’éternel qui est en chaque chose. Mais conser-.
vons cette admirable intuition que nous avons de nous revoir : elle n'empêchera rien de ce qui est notre tâche. Dis à M... combien je pense à elle. Hélas! son cas n'est pas unique. Cette
guerre à brisé bien des espérances, aussi, chère
mère, mettons notre espérance là où la guerre ne peut l’atieindre, au plus profond de notre cœur, au plus haut de notre âme.
17 octobre, à 15 heures.
Le fait de t'écrire, et de savoir que mes lettres te parviennent m'est un paradis quotidien. Je guette l'heure où cela m'est possible.
Oui, mère aimée, 1l faut sentir ton courage et
ton désir de vivre ranimés; il ne faut jamais
prendre comme prétexte de vivre une seule aflection, si louable soit elle. Nul accident ne doit nous faire oublier notre raison de vivre. Sans doute, nous pouvons préférer telle ou telle mission dans la vie, mais acceptons celle qui se
présente, si surprenante et si courte qu'elle
puisse être. Tu sens comme moi qu'un bonheur nous est réservé, mais n’y pensons pas. Pensons à notre action d'aujourd'hui, à tous les sacri-
fices qu’elle comporte.
22 octobre.
… J'accepte tout de la destinée, mais je lui ai tout pris du bonheur qu'elle cache dans le pli de chaque moment.
Ah! si les hommes se doutaient de toute la paix qu'ils gaspillent et que peut contenir une minute, commeils souffriraient moins dela violence apparente! Sans doute il est des tourments extrêmes que je ne connais pas encore el qui, peut-être, éprouvent l'âme d’une façon que je ne soupçonne pas, mais je tends toutes les forces de mon âme à accepier tous les moments et toutes les épreuves...
Ce qu'il faut, c'est reconnaître l'amour et la beauté triomphant de toute violence. Ce n'est pas quelques saisons de haine et de dol qui supprimeront la beauté éternelle, et cette beauté, nous en avons tous un dépôt impérissable.
23 octobre.
Bien chère maman, J'ai relu l’article de Barrès, « L’aigle et le rossignol ». Il est toujours aussi beau, mais il n'est même plus au diapason. Maintenant rien n'existe en dehors du présent absolu; le reste, c'est comme des ornements que l’on met de côté . pour des jours de fête, des fêtes lointaines, hypothétiques. Mais qu'importe! on garde les orne- . ments dans ses tiroirs, précieusement. Ainsi fais-
nan
je des trésors d'affection, des ambitions légitimes, des aspirations louables. J'ai tout recouvert, et je vis ne goûtant plus que l'instant présent. Ce matin, dans le beau ciel, je me rappelle la musique que j'ai faite hier : j'étais pleinement heureux. Pardonne-moi de ne pas vivre dans une trépidante angoisse de retour. Je crois que tu m'approuves de remettre nos plus chères espérances en d’autres mains que les nôtres.
21 octobre.
Si, comme Je l'espère intensément, j'aila joie de te revoir, tu sauras la facon miraculeuse dont j'ai été guidé par la Providence. Je n’ai eu qu'à m'incliner devant une force et une bonté qui dépassaient toutes mes orgueilleuses conceptions.
Je puis dire- que Dieu a été en moi comme je suis en Dieu et je fais des vœux résolus pour
sentir toujours une telle communion.
Vois-tu, il s’agit de mettre la vie à profit non pas comme on peut la comprendre,même dans nos affections les plus nobles, mais en se disant:
. Mangeons et buvons à tout ce qui est éternel,
car, demain, nous mourrons à tout ce qui est
humain. On arrive à sentir son amour augmenter, en même temps quon renonce à tout inquiet et mesquin espoir.
28 octobre.
Voici bientôt la fin du troisième mois d’une
épreuve terrible, dont les enseignements seront
vastes et salutaires, non seulement pour qui saura les écouter, mais pour tout le monde et c'est la grande consolation quand on est embar-
qué dans cette tourmente. Que ce soit la con-
solation de ceux qui attachent leurs espérances à celles des combattants.
Elle est surtout dans la sensation surhumainément précise que toute l'énergie divine et immortelle, agissante en notre espèce, loin de se trouver infirmée, se trouvéra au contraire exaltée et mise en valeur intensément après ces orages. Heureux celui qui entendra le chant de paix comme dans la symphonie pastorale, mais heureux déjà qui le pressent dans le tumulte !
Et qu'importe, ensuite, que cette magnifique
prévision se réalise en l’absence du prophète! Celui qui l'a devinée a glané beaucoup de joie sur terre. À quelqu'un de plus grand de dire si la mission est accomplie. |
LE QUOTE 28 octobre, 2° lettre, presque même heure.
Chère Mère chérie,
Encore un bon moment à passer avec toi. Nous ne pourrons jamais nous dire que la même chose,
. mais elle est si belle qu’on lui pourrait toujours
trouver des formes nouvelles.
Aujourd'hui nous vivons sous un ciel de grands nuages coureurs et froids comme chez les paysagistes hollandais.
Chérie, je n’ose rien souhaiter, il ne le faut pas. il ne faut pas même envisager une détente partielle. Je t’assure que l'effort d'endurance est moins pénible que certaines périodes de production intensive que nous avons traversées.
Seulement nous pouvons nous tendre dans une espèce de résistance de chaque moment à ce qui est mauvais en nous, et laisser toute porte ouverte au bien qui vient du dehors.
… Je suis content que tu aies lu Tolstoï : lui
aussi a été à la guerre. Il l’a jugée; 1l en a
accepté la leçon. Si tu peux jeter un coup d'œil sur l’admirable Guerre et Paix, tu trouveras des tableaux que notre situation rappelle. Ce qu'il te fera comprendre, c'est la liberté de contem-
AN ui
plation qui est laissée au soldat qui la désire. Pour ce qui est de la gêne que pourrait infli-
ger à l’âmele manque detout bien-être matériel,
n'en crois rien. Nous menons une vie de lapins le jour de l'ouverture de la chasse; et malgré cela nous pouvons nous enrichir l’âme de façon magnifique. :
| 30 octobre.
Je l’écris dans un paysage magnifique d'un automne gris cinglé par le vent. Mais, pour moi, le vent a toujours été sans tristesse parce qu'il
m'apporte l'âme du pays derrière la colline.
L'horrible guerre ne parvienl pas à nous arracher à notre domaine intellectuel. Malgré des moments de vacarme abrutissant, on se retrouve à peu près soi-même. Je dirais même que l'ordi-
naire de notre existence actuelle nous fait une sen- sibilité d'écorchés capable d'enregistrer le moin-
dre frôlement. Peut-être, après ce dépouillement 3
de notre épiderme moral Se formera-t-il une
croûte el les gens du retour seront-ils momenta-
nément des brutes. N'importe : cet état de crise
d'âme ne peut rester sans profit.
Hier nous étions dans un joli village meusien
dont la grâce s'augmentait du contraste des ‘ ruines environnantes.
J'y ai pu faire laver une chemise et, pendant le séchage, je causais avec l'excellente femme qui brave chaque jour la mort pour garder son foyer. Elle a trois fils, tous trois soldats, et les nouvelles qu'elle en a sont anciennes déjà : l’un d'eux a passé à quelques kilomètres d'elle, Sa mère le savait et n’a pu le voir. Une autre de ces Françaises garde la maison de son gendre, qui a six enfants.
Pour toi, le devoir consiste dans l'acceptation de tout, et, en même temps, dans la plus parfaite confiance en la justice éternelle.
Ne t’arrête pas à considérer la personnalité
de ceux qui restent, de ceux qui s’en vont : ceci n’est pesé que par la balance humaine. Or, il faut distinguer en nous l’énorme quantité de ce qui est mieux qu'humain.
., Chère mère, confiance absolue. En quoi? Nous
| le pressentons tous deux.
3 octobre, 10 heures,
. .… Jusqu'à présent j'ai possédé! une sagesse . de renoncement, mais maintenant je veux une
1e 4 ra)
Sagesse qui accepte tout, en s'orientant vers l'action future. Qu'importe si la trappe s'ouvre : sous les pas du coureur? Certes il n'atteint pas son but, mais est-il plus sage, celui qui reste à croupir sous prétexte qu'il pourrait y tomber?
4e novembre, Toussaint, 8 heures.
Hier soir j'ai reçu ta carte du 24-25. Tandis que tu regardais cette lune voilée pour nous, tu te sentais, bien à tort, impuissante, mais combien tu avais raison d'espérer!
À ce moment-là j'étais protégé par la Providence d’une façon qui bouleverse tout orgueil.
Le lendemain, nous avons eu la plus admirable aurore sur la pourpre des bois d'automne, dans ce pays où je fis mes PEUR d'il. y a trois ans; mais nous sommes à l'endroit où le paysage s’accentue, s'élargit et devient d’une
majesté pathétique. Te dire la noblesse de lPhorizon! Nous restons dans cette contrée magni-
fique, et voici la Toussaint! |
Pour l'instant, je t'écris dans l'argent d’un soleil qui se lève sur les brumes des vallées: nous pressentons le pays endormi à quarante V kilomètres alentour, et la bataille trouble à pere : la “un religieuse du décor. | NT