‹ Lettres d'un soldatChapitre 9 sur 30 · CRUEL: HOUR · texte numérisé non relu

CRUEL: HOUR

Aime bien mon tableau projeté. C’est lui qui me relie à ma destinée. Si j'ai la grâce du retour, la forme en changera, mais l’essence en est contenue dans l’esquisse.

Midi. — Splendide journée de Toussaint profanée par la violence.

Gloire du jour...

2 novembré. Jour des Morts.

Fête splendide de soleil et de joie dans la nature glorieuse d'un paysage meusien. Dans le cœur l’espoir se comprime, n’osant insulter à la douleur de ceux pour que ce jour est la première étape de deuil.

Chère bien-aimée maman, il y a vingt-huit ans, tu étais dans le deuil et dans l'espérance : aujourd'hui, l'angoisse est aussi pleine d’espé- ‘rance. Ce n’est plus au même âge que ces épreuves arrivent, mais, précisément, toute une Vie d'acceptation te prépare à la sagesse suprême.

Quelle volupté que cette constante vibration au sein de la nature! Hier soir, ce même horizon que nous avons vu s’éveiller, je l'ai vu “se baigner dans une lumière rose, puis la pleine

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lune s'est levée dans un ciel tendre sur lequel

se dentelaient des arbres de corail et de safran.

Chérie, l’effrayant martyrologe de la meilleure jeunesse française ne peut s’allonger indéfiniment. !l est impossible que l'élite de toute une race disparaisse. |

Il y a quelque chose de mieux que la guerre pour la tâche du génie national : une impression intime m'indique un mieux prochain. Que notre courage et notre union nous conduisent vers ce mieux! Espérance, espérance toujours! J'ai reçu la chère lettre de grand’mère et la carte de M. R., bonne et affectueuse.

Chérie, avez-vous ce beau soleil aujourd’hui? Comme la campagne est noble et la nature bonne! Elle dit à celui qui l’écoute que rien ne sera perdu. | ;

4 novembre, 1 heure.

Je ne vis que par ta pensée et dans la bénédiction de la nature. Ce matin, nos chefs nous. ont menacés d’une marche de vingt kilomètres, | et cette menace s’est exécutée sous la forme. d'une promenade charmante dans le paysage | que j'aime tant. .

Exquise buée, que nous voyons se. lever.

. d'heure en heure, à l’appel d’un soleil tempéré; et, là-bas, ces hauts plateaux qui dominent un immense panorama, où tout se dessine finement, ou bien se sous-entend dans la brume...

Il y a des buttes garnies d'arbres dénudés qui offrent des profils charmants. Je pense aux pri- . mitifs, à leurs paysages si sensibles et conscien- . cieux. Quelle majesté méliculeuse, dont le premier aspect impose par sa grandeur et dont le . détail émeut profondément!

… Tu vois, chère mère, combien Dieu dispense

- de grâces bien au-dessus des misères acceptées. Il nest même plus question de patience

puisque le temps n’a plus de mesure pour nous, puisqu'il n'est question de nulle durée calcu- -lable. Mais aussi, quelle richesse d’émotions dans la minute qui s'offre à nous!

Voilà donc notre vie, dont je t'ai écrit qu'il .ne faut pas qu'aucun événement fasse d'elle “quelque chose d'inachevé, d’interrompu; et, “cette sagesse, Je veux la conserver. Mais, en même temps, je veux l’allier à une autre sagesse qui regarde l'avenir, même si l'avenir nous est une région interdite. Oui, acceptons tout du “présent (et le présent nous apporte tant de trésors!) mais aussi préparons l'avenir.

5 novembre, 8 heures.

Chère Mère, : 4

Ne me cache rien de Paris, de tes soucis, de 1 tes occupations. Tout ce que tu décideras est w bien. Pour moi, mon bonheur, c’est justement cette sécurité que j'ai en pensant à ton âme au | milieu de tout ceci.

Le temps est toujours exquis et très dura Aujourd’hui, sans quitter la belle région où nous sommes arrivés le 20 septembre, nous sommes.

retournés dans les bois. J'aime moins cela que « la libre étendue, mais il a y de bien jolies choses. | Et puis le ciel, maintenant que les feuilles sont tombées, est si beau et si tendre. : 4

J'ai écrit à C. J'écrirai à Mme C. J'espère une | lettre de toi. Si tu savais comme un jo sans nouvelles est plus long! Il est vrai que j'ai tes | 1 anciennes lettres, mais la lettre nouvelle a un. parfum dont je ne peux plus me passer mainte- | nant. É

6 novembre.

… Hier, sans savoir pourquoi, j'étais un peu triste :. ce que les militaires appellent avoir le cafard. | Cela tenait à ce quela veilleje m'étais séparéd'un«

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cahierdenotes queJ'avais décidéde t’'envoyer dans

un colis. Les événements d’avant-hier, quoique

pacifiques, m'avaient tellement bousculé que je

n'ai pu m'occuper de ce malheureux envoi comme j'aurais voulu. Aussi étais-je partagé entre deux

angoisses : la première est que ce colis ne te parvienne pas, et que ces notes, qui ont été

ma vie du 1°" au 20 octobre, ne soient perdues. La seconde, au contraire, étail que ce cols te parvint avant l’arrivée des lettres explicatives,

ce qui pourrait te paraître bizarre, l'expédition

étant faite probablement sous un autre nom, et la couverture de mon cahier portant des recommandations pour qu'on fasse parvenir ces notes au cas échéant.

… Aujourd'hui nous vivons dans le plus intime et délicat paysage de Corot.

De la grange où nous avons établi notre avantposte, je vois d’abord la route avec les flaques d'eau qu'a laissées la pluie. Ensuite, des souches d'arbres, puis, après un pré, une ligne de saules bordant un ruisselet coureur et charmant. Au fond, quelques maisons se voilent d’une brume légère -et conservent les noirs

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délicats que notre cher paysagiste sentait si noblement.

Telle est la paix de cette matinée. Qui croi- ‘rait qu'en tournant la fête, il n’y a plus rien qu'incendie et que décombres!.….

1 novembre, 8 heures du matin.

Je viens de recevoir ta carte du 30, m'annoncant le départ d’un paquet. Comme c’est gentil! comme on pense à nous! Toutes les douceurs sont très appréciées. |

Hier, journée délicieuse de novembre. Ce matin, trop de brouillard pour goûter le plaisir de la nature. Mais hier après-midi!

Temps délicat, raffiné, où tout s'inserit, comme gravé sur une glace embuée. Les buissons dénudés, près de notre corps de garde, ont été visités par une troupe d'oiseaux verts, avec le bord des aïles blanc, et pour les mâles, la tête noire avec une tache blanche. Te dire ce qu'était le seul bruit de leur vol dans cette tran- quillité! — Car c’est encore une grâce dans ces guerroiements : 1l ne peut y avoir qu’une certaine quantité de DSP ANEe dans l'univers.

Or, tou étant réservé à à l’homme par l’homme,

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les bêtes en profitent, du moins les bêtes des, bois, nos victimes habituelles.

Si tu voyais la sécurité des petits animaux des bois, souris, mulots! L'autre jour, dans notre abri de feuillage, je suivais les évolutions de ces petites bêtes. Elles étaient jolies comme ‘une estampe japonaise, avec l'intérieur de leurs oreilles rose comme un coquillage. Et puis encore, nous avons assisté à la migration des grues : leur cri est émouvant dans le crépus- cule.

. Quel bonheur de voir que tu dessines. Oui, fais-le pour nous deux. Si tu savais les déman- | geaisons que j'ai de peindre toutes les émotions que nous avons! Si tu as lu mes lettres de ces temps-ci, tu sentiras mes privations, mais aussi mes bonheurs.

9 novembre, lundi 7 heures,

… Nous avons regagné la libre étendue que j'aime tant. Malheureusement nous ne l’entrevoyons que par des trous de souris. Enfin, c’est - toujours cela!

r ..… Tous ces jours-ci j'ai goûté le charme

d’une campagne qui repose dans la douceur d'automne. Cette paix a été troublée, hier, par. l'impression poignante d’un village incendié. Ce : n'est pas le premier que nous voyons, mais, , vraiment, nous n’y étions plus habitués .

Nous nous sommes rendus à notre emplacement de surveillance : 1l faisait nuit encore. Des hauteurs que nous occupions, nous voyions

l'énorme lueur et, quand le matin s’est levé, le |

charmant village qui S’abritait dans la vallée n'était que fumée. Ceci, dans le nimbe argenté d'une matinée glorieuse.

De notre souricière nous regardions le fond

avec sa route aux jolies courbes, son ruisseau .

bordé de saules, son calvaire : toute cette har-

monie pour aboutir à l'horreur de la destruc- :

tion.

Les Allemands l'ont incendié la nuit à la main, ils en avaient été délogés après deux nuits de: combats furieux : leur action peut s ‘interpréter comme une intention de recul sur ce point. Ce procédé, généralement haï de nos soldats, est,

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je crois, commandé par une nécessité .straté-! gique. Quand un village est détruit, son utilisa | À 4 tion devient très difficile pour nos services de .

l'arrière. Nous avons donc assisté, toute la

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