I-a Fère, 23 juin
Ma bonne Clémence, voilà déjà quatre jours que je vous ai quittés, et c'est à peine si je suis remis des cruelles émotions qui m'ont déchiré si horriblement le cœur, dans cette triste journée du 20 !
J'étais brisé, abîmé, je n'ai rien pu vous dire, le sang m'étouffait, et, pourtant, ma bonne sœur, combien de sentiments se pressaient dans ma tête! combien j'aurais été soulagé de pouvoir vous les exprimer! Mais cela m'était impossible, tant je me trouvais anéanti ! Quelle affreuse chose que les adieux! Les moments qui précèdent une exécution mortelle ne doivent pas être plus déchirants.
J'ai passé bien peu de temps avec vous, ma bonne sœur, et ces courts instants, qui fuyaient si rapidement, ont été bien employés, puisque j'ai pu vous connaître et vous aimer. J'emporte donc une affection de plus. Encore une douce compensation à Tabsence ; je n'enai pas trop pour vivre. Oui, ma bonne Clémence, j'ai appris à vous aimer, car l'affection que je vous portais, avant de vous connaître, n'était pas celle que vous méritiez. Croyez donc, chère sœur, à cet attachement, qui ne fera que grandir avec le temps. Que de soins délicats, que d'attentions fines vous avez eus pour moi pendant que je suis resté auprès de vous! Comment vous en témoigner toute ma reconnaissance? Je n'ai
malheureusement qu'un pauvre cœur pour rqxndte à tant de bontés.
Je suis arrivé à La Fcre le 21 à midi et demi, fii revu ma chère Célestine, qui m'attendait à la gareaTcc son mari. Vous comprendrez les douces émodoosqui ont suivi cette réunion, après huit années d'abseoce.'
Hélas! il faudra encore que je quitte cette boose sœur. 11 faudra encore que je sente se rouvrir ces affreux déchirements qui m'ont fait si souvent saigner le cœur!
Eh, mon Dieu ! que me restera-t-il bientôt de as excellents parents, de ces amis? Personne, je me retrouverai encore -une fois tout seul, Cest cmcL allez!
Adieu, adieu ; embrassez pour moi vos petits enfânc et croyez toujours à mon attachement. Embrassez poor moi notre petite Ninie, et ayez soin de cette bonne petite sœur. Je vous la recommande. Embrassez pont moi notre tante, nos oncles; soyez enfin rinterpttte de mes sentiments affectueux auprès de toutes te personnes qui composent notre petit cercle de femillc-
Adieu, ma bonne sœur.
A M. Éli\é de Montagnac.
Bourbonne, i*' juillet 1844.
Mon brave ami, je suis ici depuis le 3o à minuit. Je me suis occupé de faire régulariser ma position aux eaux de Bourbonne, oîi j'aurais dû arriver le 22 mai,
pour commencer mon traitement. Mais j'étais trop pressé d^aller vous embrasser et de me retrouver au milieu de vous. Aurais-je dû y perdre mes chaussettes, mes culottes et ma veste, qu'il m^eût été impossible de faire autrement. Le bonheur que j'ai goûté au milieu de vous me tenait lieu de tout. Je n^avais plus besoin de rien.
Je suis donc à Bourbonne, espèce de piscine oti toutes les misères humaines viennent chercher quelque soulagement. Triste séjour oîi tout boite, même les maisons. Je ne m'y arrêterai pas longtemps». J'espère que le 4, au plus tard, je filerai sur Châlons; je n'attends que ma feuille de route. Je m'arrêterai un jour à Mâcon, un jour à Lyon, pujs je mets le cap sur Oran et ne jette plus Tancre nulle part.
Tu dois être maintenant de retour au milieu des tiens, des nôtres; que j'envie ton bonheur, va, mon brave garçon, et qu'il m'est douloureux de sentir que chaque pas que je fais m'éloigne de vous!
Mon Dieu ! pourquoi faut-il qu'à côté d'un peu de bonheur qui nous est dévolu, de loin en loin, sur cette terre, il y ait autant de chagrins? Bientôt la mer nous séparera encore une fois. Dieu sait quand et si je vous reverrai tous !
> Les bruits de guerre avec le Maroc avaient décidé le colonel de Montagnac à rejoindre immédiatement son poste, sans profiter de la fin de son congé. Il partit donc, malgré Tavis des médecins, et lorsque le maréchal Soult le vit, à son passage à Paris, il lui dit : « Votre détermination ne m^étonne nullement. Les bruits de guerre m'avaient fait penser à vous, et je m'attendais à vous voir, parce que je vous connais, o
Une seule consolation me reste, consolation bien douce, celle de me savoir aimé par vous, mes excelkoa parents. Conservez*moi donc toujours ce trésor qui surpasse à mes yeux toutes les fortunes du nuxide et m'aide seul à vivre loin de vous.
Mon pauvre cœur vous le rend bien, va! et lorsqu'il ne vous aimera plus, ce pauvre vieux cœur, c'est qu'il aura cessé de battre. Car pour moi, aimer, c'^est vivre.
Tu as été voir Charles à Versailles, dis-moi comment il est installé dans sa nouvelle pension. En voîlà encore un qui f aimera, je Pespère, mon brave ami; t^aimer à deux n^est pas encore assez pour ce que ic mérites. Embrasse Clémence pour moi. Embrasse4t bien tendrement, ainsi que tes enfants.
Comment va notre famille? Exprime bien à tontes ces saintes gens, que je ne puis qu'aimer et pas davaotage, tous mes sentiments d^affection.
Adieu, mon brave Élizé; amitié pour toujours.
A M. Bernard de Montagnac.
Bourbonne, le i*' juillet 1844,
Mon cher oncle, je nVi plus aujourd'hui qu'on chiffon de papier pour causer avec vous. Me voilà encore revenu à ces froids entretiens. Mon Dieu, que c^est triste d^étre séparé de tout ce qu'on aime ici-bas! C'est pourtant l'existence que je traîne depuis bientôt trente ans. Je devrais y être fait, mais non, plus j'avance dans la vie, plus ce vide me paraît profond.
£t cela se conçoit : plus on vieillit, plus on sent vieillir ceux qu'on aime^ et plus on sent le besoin de se rapprocher d'eux. Il faut encore en prendre mon parti et m^en aller bien loin, bien loin, chercher quelques rudes émotions pour dévider, le moins tristement possible, le fil de mon existence. Mais quelles fichues compensations !
En vous quittant, mon cher oncle, j'avais le cœur bien gros, et je sentais le mouvement de la voiture qui m'emportait loin de vous, me le briser cruellement. Enfin j'ai trouvé, à La Fére, une bonne petite sœur. J'ai été soulagé un instant, mais il a fallu la quitter aussi. Nouveau crève-cœur!
De là, je suis allé à Paris. J'ai vu le duc de Nemours, qui m^a accueilli d'une façon charmante et m'a témoigné la plus grande bienveillance. J'ai vu aussi le maréchal Soult, qui, dans son laconisme, m'a dit des choses assez flatteuses.
J'ai conduit Charles à Versailles. Le voilà casé. Nous verrons ce qu'il deviendra.
Arrivé à Bourbonne, je me suis occupé tout de suite de faire établir l'acte de décès de notre grandpère. Vous le recevrez, au premier jour, dûment légalisé. En attendant, en voici la teneur :
a Messire François-Joseph de Montagnac, écuyer, ancien capitaine au régiment de Limousin (infanterie)» chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, seigneur de Lamoncelle, colonel de la milice bourgeoise de la généralité de Sedan, âgé de quarante-huit ans, époux de madame Luce-Louise de Casamajor de Montclarel,
SyS LETTRES d'un SOLDAT.
est mort aux eaux de Bourbonne le 28 juillet 1787 et a été inhumé le surlendemain, en présence de messire Charles-Louis-Nicolas, comte de Montagnac, capitaine au régiment d^infanterie de la Reine, et de Philippe Gonthierres.
(( Signé au registre : Comte de Montagnac, Gonthierres et AccARiCA, curé. »
J'ai vu ici le[)auvre père Bourmont (le maréchal), qui est tout à fait réduit à Tétat de momie. Il ne se traîne qu^à Taide de deux personnes qui le soutiennent. On le bloque à table dans un grand fauteuil, on lui passe la serviette au cou^ et il mange comme une machine à broyer, beaucoup et longtemps. Il ne parle plus. Il a une paupière qui lui descend jusqu'au milieu de la joue; enfin il fait peine à voir. Son fils aîné est avec lui. Il le soigne avec la plus touchante sollicitude.
On n'est entouré ici que de gens de cet acabit. Partout des infirmités qui font frémir à envisager. Pauvre espèce humaine!
Embrassez bien pour moi notre bonne tante Thérèse; je n'ai pas osé aller lui dire adieu chez elle, le jour de mon départ, tant j'avais le cœur navré. J'ai craint de lui faire aussi trop de peine. Je l'avais embrassée, le matin, chez Clémence. Cette séparation m'a foit bien du mal. Embrassez pour moi Eugénie et notre onde Eugène. Exprimez à toutes les personnes que nous aimons mes sentiments d'aflFection. Adieu, mon cher oncle; croyez toujours à mon attachement de quarante ans.
LETTRES d'un SOLDAT. 3yg
Lyon, i3 juillet 1844.
Mon cher oncle, avant de quitter Lyon, ma dernière station de France, je viens saluer encore mes pénates d'Ardennes où vivent mes souvenirs, mes affections et les beaux jours sitôt passés !
J'ai écrit à Charles une lettre dont peut-être il vous parlera. Je lui trace une règle de conduite sans doute un peu sévère : il est bon qu'il sache quels sont mes principes, et qu'il soit bien convaincu que je l'ai disséqué à fond. Je lui déroule assez crûment ses défauts et lui conseille, ou plutôt lui ordonne de s'en corriger. Il faut exiger beaucoup des enfants pour obtenir peu. Les parents sont toujours victimes de leur bonasserie, et les enfants victimes de la faiblesse de leurs parents. Il n'est pas mauvais que le cœur d'un enfant se gonfle quelquefois de larmes aux semonces d'un père. Les larmes ne sont jamais défendues aux hommes. Heureux ceux qui pleurent!
J'ai ordonné à Charles d'écrire toutes les semaines à quelqu'un de la famille. Vous me direz s'il exécute ponctuellement ma volonté à ce sujet. J'y tiens beaucoup. Son cœur et son style se formeront ainsi, et je veux qu'il témoigne sa reconnaissance et son affection aux personnes qui lui donnent des preuves d'attachement. Il ne doit m'écrire qu'après avoir écrit à ceux qui se sont occupés de lui. C'est tout ce que je lui demande pour le moment. J'entends qu'il suive invariablement mes ordres. L'obéissance est la science la
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plus difficile à acquérir. Il faut commencer jeune.
Il a écrit, ces jours-ci, à de Veyle et se plaint de rimmoralité, de Pindisciplinequi régnent dans sa pension. Tant mieux ! Je ne lui en saurai que plus de gré, s*il sort pur de tous ces entraînements. Il n*y a ancon mérite à être vertueux quand on vit dans un portemanteau. Il est assez grand garçon pour naviguer sans se crotter dans les bourbiers de la vie. — Je lui donnerai plus tard le moyen d^appliquer quelques bons coups d^épée ou de pistolet aux farceurs qui l'auront turlupiné. Je sais déjà quMl ne faudra pas lui faire signe deux fois. — Je lui pardonnerai tout, excepté d*étre un c..., ou un mendiant comme certains plats-pieds que nous connaissons.
Adieu, mon cher oncle; je vous embrasse de tout mon cœur. Gardez-moi toujours l'attachement que vous m^avez voué, et ne doutez pas de la sincérité du mien.