‹ Lettres d'un soldatChapitre 9 sur 13 · PROVINCE DE CONSTANTINE · texte numérisé non relu

PROVINCE DE CONSTANTINE

A M, de Leuglqy,

Philippeville, 3 septembre 1842.

Mon cher de Leuglay, il faut chasser un peu les ennuis de la séparation en nous rapprochant au moyen d'un petit morceau de papier. Que de choses on fait avec un bout de papier !

Des hautes régions de Tamitié, la voix du cœur s'en va franchissant l'espace, à Paide d'un bout de papier. — Les fleurs les plus fraîches de la poésie sont emportées, dans toute leur pureté, d'une extrémité du monde à l'autre, grâce à un peu de papier. Les haines, les vengeances, les questions les plus ardues de la politique, la guerre, tout cela n'est-il pas suspendu à un chiffon de papier? Enfin, notre nature, toujours trop naturelle, n'est-elle pas obligée, pour clore le chapitre

ignoble de ses exigences, d'user d'un peu de papier?

C'est de Philippeville que partira ma missive . . . Vous dire l'effet que m'a produit ras{:>ect de cette ville qui a trois ans d'existence, me terait difficile : admiration, étonnement, extase, rien ne pourrait rendre ce que j'ai éprouvé en apercevant ces belles maisons, ces vastes magasins» ces rues bien percées oti se meut une population aaive; ce bel hôpital d'un style grandiose qui domine toute la ville, cette immense caserne qui se trouve sur le même plan, cette enceinte crénelée, d'un développement gigantesque, garnie de forts, de redoutes, de blockhaus, etc. Je me suis arrêté un instant, pour faire un retour sur l'espèce humaine, si petite et qui produit de si grandes choses.

Au sud de Philippeville, au delà de l'enceinte, est un beau bassin où il y a de superbes jardins qui fournissent des légumes à toute la ville. Je ne doute pas que, dans quelques années d'ici, Philippeville ne devienne un des points les plus riches de l'Afrique.

Il paraît que partout où les chats manquent, les souris dansent. Le général Négrier s'absente un instant de Constantine, voilà le général Sillègue qui fait des siennes.

Ce guerrier commande à Sétif où est mon régiment. Un beau matin, — il y a une huitaine de jours, — il

se réveille avec une pensée de gloire

Il a rêvé que, par son influence politico-guerrière, il pouvait se présenter chez une tribu des environs et

obtenir l'impôt que, jusqu^alors, elle n*avait jamais payé. Les chefs ont trouvé cette visite légèrement incongrue, et lui ont dit que l'impôt était au bout de leurs fusils, et aussitôt de se mettre en mesure de repousser les Français. La fusillade s^engage bientôt, et les six compagnies d^élite que le pauvre Sillègue avait gauchement enfournées dans un pays difficile, furent obligées de battre en retraite. Il y a eu cinq officiers blessés, dont deux sont morts, et quarante et quelques soldats mis hors de combat. Voilà où nous conduit l'ineptie des hommes qui sont appelés à nous commander. Puisque le nôtre avait Pintention d^exiger quelque chose de ces tribus qu'il ne connaissait pas, il fallait aller chez elles avec des forces imposantes qui permissent de s'établir sur les lieux pour n'en sortir qu'après avoir obtenu ce qu'on désirait. S'avancer sans but arrêté et se retirer sans résultat, c'est un pas d^écolier et un échec. On ne fait jamais de sottises pareilles impunément, dans ce pays. — Toutes ces vieilles défroques de l'empire sentent le moisi; il faut en faire des musées d'antiquailles.

Adieu, mon cher de Leuglay; amitiés pour tou-* jours.

4 octobre 1842.

Mon cher de Leuglay, après avoir navigué jusqu^à Constantine, je viens seulement d^étre fixé sur le point que je dois occuper. C'est à Philippeville que, pour le quart d^heure, jMtablis mon domicile. Déjà, le 1*' bataillon du 6i' y est arrivé; j'attends ici le pas-

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sage du 2* bataillon qui doit avoir lieu le 16. Je serai donc à Philippeville le 18 ou le 20

Je jouis, si toutefois cela peut-être une jouissance, depuis mon départ d'Oran, d^ne inaction indécente. Cette vie d'oisiveté m'accable. Il me tarde bien qu'elle cesse ; je n'y tiendrais pas. — Je pense que bientôt je vais rentrer dans ma sphère d'activité habituelle. II est question d'une expédition pour le mois d'octobre; j^en ferai probablement partie.

Et vous, que devenez-vous? Adieu, mon cher de Leuglay; recevez l'assurance de mon sincère attachement.

A M. Éli^é de Montagnac,

Philippeville, 22 novembre 1842.

Je te l'ai déjà dit, mon cher ami, tu es comme le bon Dieu. Tu fais le bien sans laisser voir la main bienfaitrice qui le répand. Reçois encore aujourd'hui l'expression de toute ma reconnaissance.

Je suis entouré de gens qui passent leur vie à me rendre des services, et moi, pauvre animal, je ne puis leur être bon à rien. Ceci n'est pas le moindre de mes soucis.

Nous Continuons à être ici dans l'inaction la plus complète. Mais je suppose qu'un de ces jours nous allons être bouleversés de fond en comble. Le général Négrier, que vos puants avocats et le ministre de la guerre lui-même ont si largement abreuvé de mysti-

fications et dMnjures, quitte la province le 20 décembre, et on le remplace, dans son commandement, par le général Baraguey d'Hilliers, que le général Bugeaud, dès son arrivée en Afrique, avait renvoyé en France à cause de son étourderie et de son imprévoyance. Ce nouveau venu qui ne connaît pas le pays et ignore complètement Tétat de la province se permet de trouver ridicule tout ce qui s'est fait et se fait ici... Il n'a pas même le tact de se taire en public. Dans un dîner qu'il a donné dernièrement, il s'est prononcé trèshaut; il a développé ses théories, avec un aplomb in* vraisemblable, devant une foule de niais qui avaient la complaisance de l'écouter et d'opiner du bonnet à chaque parole qui sortait de sa bouche. Il a débuté par déclarer qu'il ne concevait pas qu'on conservât Constantine, ville tout à fait insignifiante, véritable tombeau, et a terminé son oraison funèbre sur l'Afrique et cette province en disant avec l'impudence d'un montreur de marionnettes : «Je ne tarderai pas à avoir le commandement de la province. Dès que je Taurai, je viendrai à Philippeville, et je vous ferai voir comment on retourne une omelette! » — Je crains fort que le pauvre homme ne la jette dans les cendres, ou ne fasse pour le moins des œufs brouillés.

Voilà le cuisinier! Voilà les recettes qu'il contie à qui veut l'entendre !

Nous autres qui ne demandons que plaies et bosses, nous serions enchantés que la guerre recommençât, si nous devions être commandés par un général capable de nous conduire; mais je tremble de voir les hostilités

recommencer dans cette province avec celui qui vient y commander. Nous pourrions bien n'avoir que des désastres.

Tous ces fameux généraux qui étaient au plus capitaines sous TEmpire, et qui, depuis vingt-cinq ans, ne se sont occupés que de niaiseries, font fi de la guerre de ce pays. Us n'ont d^'autre réponse à vous lancer, lorsqu'il est question de nos affaires d'Afrique, que ceci : « Nous étions à Wagram, et nous avons eu vingtcinq mille hommes sur le carreau. Comment avec des soldats disciplinés, avec des masses compactes, avec notre artillerie, notre cavalerie, ne viendrions-nous pas à bout de quelques milliers de pouilleux qui s'attaquent à nous? — Nous vous montrerons comment on traite ces misérables... >»

Les circonstances se sont présentées oti ils ont dû faire ressortir leur talent, et ils ont été fort embarrassés, tous ces foudres de guerre !

Entourés, instantanément, d'un immense essaim de guêpes, qui les enveloppe de tous les côtés, ils se sont demandé comment ils pourraient faire pour se débarrasser de ces abominables insectes qui sont partout et nulle part, qui sont insaisissables en un mot, et pourtant qui nous piquent jusqu'au sang.

Qu'est-ce que cela? des hommes qui tombent! Comment! ces scélérats d^insectes tuent, tout comme à Wagram! — Que faire de ces morts, de ces blessés? Abandonner les uns, — sauver les autres.

Où est donc le convoi? où va-t-il passer? Comment! pas un chemin, pas même un sentier ! et la cavalerie,

LKTTUES D UN SOLDAT.

comment l'employer?... et rartillerie? Mais c'est une trahison ! on ne fait pas la guerre dans un pays semblable... (Il faut reconnaître qu'il ne ressemble pas du tout à un terrain de manœuvre.) — Tout est bientôt péleméle. — Chacun crie. — Tout le monde commande. — Personne n'obéit. — Les guêpes continuent à se répandre, tuent tout ce qu'elles rencontrent, coupent, taillent... le foudre de guerre n'y voit plus, il se jette çà et là tête baissée, et ne rencontre partout que difficultés.

« On n'a jamais fait la guerre ainsi ! — C'est un guetapens!... » Débâcle complète. Les guêpes vous poursuivent, vous harcèlent jusque dans votre camp. — Elles se retirent enfin, emportant des têtes, des armes, glorieux trophées qui, rapportés dans leur ruche, y produisent un effet moral plus puissant que les vingtcinq mille hommes de Wagram n'en ont produit sur les Autrichiens.

Toutes ces fameuses reliques de l'Empire arrivent ici avec des idées préconçues, des systèmes qu'ils se sont forgés dans leurs cabinets, avec quelques farceurs d'officiers d'état-major ; ensuite et surtout ils apportent une haine implacable contre tous ces jeunes généraux qui ont grandi depuis quelques années, et sont autant de soleils dont l'éclat les fatigue.

Il est facile de concevoir que ces anciens héros, tourmentés par leur jalousie, ne consentiront jamais à suivre la voie tracée par les Lamoricière, les Changarnier, les Bedeau, etc. Est-ce que ces sommités impériales peuvent décemment se laisser remorquer

par des polissons (historique!), des polissons semblables qui ne songeaient même pas à naître lorsque nous avions déjà gagné cent batailles?

Voilà le tableau de ce qui se passe en Afrique, et voilà les nullités puissantes que le ministère jette dans les jambesde notre gouverneur Bugeaud, à qui il semblerait qu^on veuille reprocher d^avoir trop bien £ut depuis deux ans, et à qui Ton crée, tous les jours, des difficultés inextricables, soit en désorganisant son armée, soit en l'abreuvant de mystifications de tous genres. Ça fait vraiment mal au cœur.

Avec cela, ce qu^il y a de fâcheux dans cette province, c'est que Ton y trouve une véritable armée de Darius : des convois, des tentes, etc. Tous les officiers ont leur lit, voire même leur pot de chambre, et se croiraient perdus s'ils restaient deux jours sans boire de vin. Ils ne comprennent pas qu'on puisse s^im poser la moindre privation. Les soldats ne voyagent jamais sans être accablés de leurs lourdes couvertures qui pèsent 3 ou 4 kilos; enfin on ne s'imagine pas eucore, dans cette province, qu'on puisse coucher à h belle étoile. — Ça fait pitié ! — Quand je leur raconte la façon d'opérer du général de Lamoricière, quand je leur affirme que, pendant dix mois, nous avons vécu d'eau et de farine fabriquée par nous, tous ces honnêtes militaires me regardent d'un air ébaubi et ont l'air de se demander si je me moque d'eux. Lorsque j'ai parlé de nos marches forcées, de nos courses, de nos razzias, lorsque je leur ai dit que nous suivions toujours la cavalerie partout et que nous arrivions, très-souvent,

en même temps qu'elle au but, chacun se demandait : « Quel est donc ce charlatan? » J^ai été gâté, vois-tu, moi. Il me faut d'autres soldats que tous ces miocheslà. J^ai toujours une comparaison qui les tue. Pourtant le 6i* est un bon régiment, peut-être le meilleur de la province. Mais quand je le compare aux/libustiers de mon bataillon d'élite, il m'échappe un soupir qui sonne creux comme la cloche de Notre-Dame! J^aurai au moins, dans ma vie militaire, un souvenir qu'aucun autre ne pourra effacer : c'est d'avoir commandé, une fois, des soldats comme je n'en verrai probablement jamais, et d'avoir pu apprécier la dose d'*énergie, de courage, de résignation qu'on peut trouver chez de pareils hommes, lorsqu'ils ont été faits au danger, trempés au feu, et rompus à toutes les privations.

Voilà le I*' de ligne qui rentre en France; il a largement acquitté sa tâche. — C'est un bon régiment. Tu verras que notre fameux Lapin de Mazagran a fini par être expulsé de l'armée, à la suite de tous ses méfaits. Il y a longtemps qu'on aurait dû lui rendre cette justice. — Toutes les presses vont sans doute gémir sous le poids d'une pareille atrocité, et tous les journaux nous étourdir de leurs doléances : « Il n'y a qu'un héros dans l'armée française, et on le chasse ! Oti est donc réfugié l'honneur national? OQ retrouver les belles traditions militaires, si l'on éloigne les hommes honorables appelés à les protéger? O Lepus! Requies^ cat in p ace! »

Au moment où je termine mon Requiem, j'entends

graner à ma porte (car je te prie de croire qu^aujourd'hui j^ai une porte, même deux portes). — Entrez!

M. Rémy, jeune sous-lieutenant sortant de TEcole, marqué de feu à I^ndroit du chef, ou, si tu le veux, coiffé en écureuil, m^apporte une lettre de notre brave oncle. Soyez le bienvenu, monsieur Rémy.

Je vois avec plaisir que toi et les tiens, et toute notre famille, vont bien. Embrasse pour moi Clémence, les deux moutards, et ne m^oublie pas auprès de nos boas parents.

Adieu, mon bon ami; je n'ai pas besoin de te faire de nouvelles protestations d^amitié; tu sais assez à quoi t'en tenir.

A M, de Leuglay.

Philippeville, 14 décembre 1842.

Mon cher de Leuglay, voilà déjà longtemps que nous ne nous sommes dit un petit bonjour... —Que devenez-vous dans votre brillante capitale de toutes les Algéries? Quoique quelques feuilles publiques nous donnent à peu près le résumé de ce qui se passe dans ces parages, je suis bien aise de savoir ce qui s*y fait, par vous, plutôt que par d'autres.

Il paraît que notre infatigable gouverneur est parti pour une expédition très-importante. Nous attendons avec impatience les détails des succès qu'il aura obtenus. — Il faut convenir que si, en iSSy, le père Bugeaud a commis une erreur, il a su la racheter par

des travaux immenses que, depuis douze ans, personne n'avait osé aborder. La France, il faut Tespérer, saura lui tenir compte de ce qu'il a fait et des conséquences qui en résulteront.

Dieu veuille que Ton sache choisir, pour le remplacer, un homme digne de lui et de la haute mission quMl léguera à ses successeurs. Il est grandement question du général d'Hautpoul qui commande en ce moment à Marseille. Hélas! c'est, selon moi, le dernier qu'il faudrait envoyer en Afrique. Si ses actes se rapportent à son langage, il ne peut que détruire tout ce qu'a fait le général Bugeaud. D'après ce que je lui ai entendu dire à lui-même, en 1841, c'est un des pires ennemis de l'occupation française, à moins qu'il n'ait changé depuis. Dans tous les cas, il a trop d'orgueil pour consentir à suivre la voie que son prédécesseur a tracée, et Dieu sait quelles seraient, aujourd'hui, les conséquences d'un changement de système. On craint, paraît-il, que le général de Lamoricière ne fasse trop bien. On le met de côté! Il est cependant le seul capable de diriger, d'une main ferme et habile, nos affaires d'Afrique qui sont maintenant en si bon chemin. En revanche, à mon avis, les affaires de notre province de Constantine se traînent bien cahin-caha. Les rouages de la machine sont, je crois, mal engrenés, et, depuis surtout que le général Négrier est parti, il faut s'attendre à des à-coup dans le mouvement.

Le successeur du général Négrier peut avoir de Tesprit; on lui en prête même beaucoup, mais, avec

28o LKTTRKS d'uS SOLDAT.

tout cela, il manque de jugement. C^est un brouillon qui a la prétention de tout faire mieux que les autres. Je crains donc qu^au lieu de donner une impulsion salutaire, il ne bouleverse tout.

Du reste, le général Bugeaud avait déjà obtenu la rentrée du général Baraguey d^HiUiers en France, et, s^il Tavait trouvé utile, il Taurait gardé.

Je doute quMl fasse mieux dans cette province que dans celle d^Alger. — Il est une chose pénible à remarquer : depuis que nous occupons TAfrique, dès qu'on s>st aperçu que le char portant les destinées du pays était dans une bonne voie, une main infernale est venue y jeter des obstacles pour l'en détourner.

Il y a réellement des moments où Ton serait disposé à douter du bien.

Puisqu'il est question du bien, mon cher de Leuglay, je vous dirai que je suis au plus mal avec le lieutenant-colonel qui commande, provisoirement, le régiment, en l'absence du colonel, toujours à Guelma.

— Il n'^y a pas de calomnies qu'il n^invente pour essayer de me noircir auprès du général Levasseur.

— Il met en jeu tout son répertoire de vexations pour me tourmenter dans le service. Mais il est comme le serpent avec la lime; il se cassera les dents. — Tout cela pourrait /ort bien très-mal finir.

Adieu, mon cher de Leuglay; croyez à toute mon amitié.

A. M. Bernard de Montagnac.

Philippeville, 14 décembre 1842.

Mon brave oncle, il y a bien ♦longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles. — Je gémis^ pour vous de vous savoir enfoncé dans les frimas. — Toutes les personnes qui viennent de France nous disent que l'hiver y est très- rigoureux. Je sens combien ce froid, ces pluies, ces neiges, vous sont contraires. Pourquoi la vie est-elle traversée partant de vicissitudes pénibles?

Nous sommes toujours ici dans Tinaction la plus complète. Vie de France absolument, et par-dessus le marché, de la pluie et de la boue. Pendant que nous nous fourbissons Pabdomen, le père Bugeaud s'en va toujours chevauchant, la dague au poing, et veut absolument en finir cette année avec Abd-cl-Kader; mais je crains bien que ce polisson-là ne lui joue, comme aux autres, un pied de cochon. Bien fin celui qui saura lui mettre un grain de sel sur la queue, à cet oiseau.

Le papa Bugeaud n'est pas encore de retour à Alger. Nous ne savons donc rien de sa dernière expédition, qui devait être très-importante, car il voulait pénétrer dans un pays où nous n'étions jamais allés, et où Abd-el-Kader se réfugie toutes les fois qu'il est seringue d'un côté ou de l'autre.

Vous avez dû voir dans les journaux la rentrée en France de mon ancien i" de ligne, les adieux du

papa Bugeaud à ce régiment, et une foule d^autres choses qui le concernent. — Il mérite bien tous ces éloges. Cest un bon régiment où il règne un excellent esprit.

Le 61* rentrera probablement Tannée prochaine, après les opérations qui doivent se dérouler dans cette province, et dont nous n^avons, du reste, aucune donnée.

Le but d^une de ces premières expéditions serait, dit-on, de s'emparer de Callo, petit port à peu de dis- ( tance de Philippeville.

Le général Négrier quitte la province et doit arriver à Philippeville le 22. — Je ne sais trop comment le général Baraguey d'Hilliers, qui le remplace, mènera cette barque-ci.

L'Afrique est un véritable kaléidoscope, oti se remuent des hommes de toutes les formes, de toutes les tailles^ de tous les caraaères. Si au moins il n^ avajt que des changements de figures, on se contenterait de rire de pitié à toutes ces parades; mais c^'est qu'avec ces nouvelles images de Dieu, qui viennent se poser en puissances, se dressent aussi de nouveaux systèmes qui renversent ceux existants. C'est par suite de ces bascules continuelles que, depuis douze ans, tout danse sans cesse dans les espaces imaginaires, et qu'on n'a rien pu réaliser dans ce pays. — Dieu veuille pourtant que notre nouveau chef (on ne peut plus inhabile à conduire des troupes dans cette sorte de guerre) ne nous jette pas encore dans un chaos inextricable !

Adieu, mon cher oncle; je vous embrasse avec toute l'affection dont je suis capable, et vous prie d'exprimer à toute notre bonne famille rattachement que je lui ai voué.

Philippeville, 6 janvier 1843.

Mon bon oncle, s^il n'y avait pas eu quelques anicroches dans nos affaires, je serais probablement bien près de vous revoir. — Comme il n'y faut pas songer pour le moment, je ne veux pas laisser la quarantetroisième du dix-neuvième s'entamer sans venir vous embrasser. Ainsi, mon cher oncle, embrassons-nous donc, et vivons encore Iongtemps>run et Tautre, pour nous aimer. Que Dieu vous conserve à nous! c'est mon souhait le plus ardent. Exprimez à votre entourage les vœux que je forme pour tous les êtres qui composent notre arche sainte.

J'espère que mon désir d'aller bientôt augmenter votre petit cercle finira par se réaliser; mais quand bien même mon congé m'arriverait aujourd'hui, il me serait impossible de m'embarquer par le temps qu'il fait. — Depuis que j'habite les ports de mer, je n'ai rien vu de pareil aux tempêtes qui régnent ici depuis quelque temps. Cette nuit, trois bâtiments marchands, mouillés dans le port de Stora, ont été engloutis, quatre matelots ont péri. — Il y a eu des coups de vent effrayants. — Plusieurs de nos blockhaus ont été décoiffés, plusieurs baraques en planches renversées.

Cette partie de la côte d^Afrique, exposée aux vents d'ouest, essuie souvent des ouragans épouvantables.

— Nous avons, en ce moment, des pluies torrentielles.

— Je ne sais si dans les autres provinces d'Afrique il fait aussi mauvais, mais je sais que je n ai jamais vu pleuvoir comme cela.

Le général Négrier est parti. Il est probable qu'il ne reviendra pas. — Il a reçu de tous les corps de la division des démonstrations bien franches d'estime et d'attachement.

Partout où il est passé, on lui a offert des banquets où on lui a témoigné le regret de le voir s^éloigner. Au banquet que nous lui avons donné à Philippeville, j^ai été témoin d^une circonstance assez touchante et qui prouve le prestige que le général Négrier exerçait sur les Arabes. — Un chef indigène des environs, malade depuis longtemps, avait témoigné le désir d^assister à ce banquet, et on Pavait placé de manière qu'il pût voir le général. — Ce malheureux-là souffrait beaucoup, et à chaque instant on voyait sa figure se décomposer. — On lui fit comprendre qu'il n'était pas tenu de rester, et que, puisqu'il était malade, il pourrait se retirer. — a Non, dit-il, avec des larmes plein les yeux, non , laissez-moi , je veux le regarder jusqu'à la fin. )>

Jamais attachement, dévouement, amour, n'ont été exprimés d'une manière plus touchante. Le pauvre vieux cœur du général ne put pas y résister; il remercia, par un geste plein de bienveillance, ce pauvre Arabe, et je vis de grosses larmes humecter ses pau-

pières. — J'étais à la droite du général, et aucun détail de cette scène ne m'a échappé. C^est dans de pareils moments qu^on s'estime heureux d'avoir un cœur. Adieu, mon cher oncle; ce cœur- là saura encore longtemps vous aimer.

PhJlippeville, 26 janvier 1842.

Vous le savez, mon cher oncle, Thomme propose, Dieu dispose. Je n'ai plus aucune nouvelle de ce fameux congé. Du reste, il m'arriverait aujourd'hui, qu'il arriverait trop tard pour que j'en pusse profiter. Voilà les expéditions qui vont recommencer; vous avouerez que ce ne serait pas le moment de décamper. Pour que j'en pusse profiler, il aurait fallu qu'il arrivât dans le courant de novembre. J'aurais eu devant moi décembre, janvier, février et mars, et je serais revenu pour le début des expéditions du printemps.

S'il m'arrivait maintenant, je ne pourrais être à Toulon que dans la première quinzaine de mars, et à Sedan dans les premiers jours d'avril. A peine arrivé, il me faudrait repartir ou solliciter une prolongation qui me ferait passer tranquillement chez vous tout le temps des opérations prochaines. Me voyez-vous me dorlotant au coin de votre feu, pendant que mon régiment, oti je ne suis pas encore connu, trimerait en campagne? Il faut me résigner à rester à mon poste de guerre, jusqu'à ce que la 6i* demi- brigade ait vu, comme la unième, de quoi je suis capable. Quand

j^aurai prouvé à mes nouveaux camarades que je ne suis pas tout à fait dépourvu de cœur au ventre, alors je demanderai un congé de six mois, et jUrai bien vite vous embrasser.

Le 61* va rentrer dans le courant de Tannée; il faut que j ^assiste aux dernières phases de sa vie d'Afrique. Je souhaite qu*elles soient aussi brillantes que celles qui ont honoré mon ancien i*' de ligne.

Vous autres vieux troupiers (car j^ai Fhonneur d'en compter encore quelques-uns dans notre brave famille), vous comprenez les raisons que je vous donne, n^est-ce pas, mon cher oncle? Il ne faut pas que mes charitables camarades puissent me chanter aux oreilles ce précepte des commandements de Dieu : a Tes père et mère honoreras , afin de vivre longuement. » Ce précepte sublime, je serai toujours le premier à le mettre en pratique, mais lorsque mes devoirs militaires me le permettront.

Me voyez-vous d'ici, mon cher oncle, au coin de votre feu, me chauffant les os des jambes et lisant un journal dans lequel je trouve : « Le 6 1* vient de nous donner une preuve des services que Ton peut attendre des vieux régiments d'Afrique. Il s'est couven de gloire... etc. » Est-ce qu'il me serait possible de lire ces pages avec impassibilité? Etre le c. sur une chaise tandis que mes collègues seraient en selle et le sabre au poing? Mais j'en crèverais de honte!

Je n'oserais plus me montrer dans les rues de Sedan. Il me semblerait toujours avoir écrit sur l'épine dorsale : Lâche! triple lâche! Pour jouir d'un bonheur, il

faut avoir la conscience tranquille, et le charme d'être avec vous serait empoisonné par cette pensée que je ne suis pas à mon poste.

Ne trouvez pas mauvais, mon cher oncle, que je ne vous aie pas mis au courant d'un acte de ma vie que le monde qualifiera comme bon lui semblera; cela m^est égal.

C'est qu'avant de vous en parler, je voulais d'abord savoir si le principal personnage de mon épopée était digne d'être connu de vous.

Malheureusement, je ne sais pas par moi-même à quel degré je puis le placer dans mon estime, car il avait six mois quand je Pai quitté, et, depuis cette époque, je n'ai pu le voir. Il a eu seize ans le 1 5 janvier. On me dit sur son compte des choses assez favorables, mais je voudrais voir pour y croire complètement.

Dans tous les cas, il sera, comme moi, soldat, attendu qu'il sera toujours honorable et glorieux d'affronter le trépas pour son pays.

Il faut, plus que jamais, des hommes de cœur dans Tarmée, à une époque oti de misérables sophistes tremblent devant l'esprit militaire et font tous leurs efforts pour le tuer.

J'aime à croire, pour lui et pour les autres, que mon conscrit aura du cœur. D'ailleurs, je me charge de lui en donner. Le cœur est une plante qui a besoin d'être arrosée pour pousser. Je prendrai soin de la cultiver.

Il faut qu'à notre vieille souche guerrière viennent encore s'apprendre quelques brillantes épées, et j'espère

que la sienne sera digne de prendre rang parmi les nôtres.

Voyez-vous, mon cher oncle, plus j^avance dans la carrière, plus je sens Pesprit militaire me monter au nez. Que ne puis-je inculquer mes idées à ceux que je commande !

Notre pauvre bonne tante Thérèse sera donc toujours un peu souffrante? Engagez-la à se soigner et embrassez-la bien pour moi. Exprimez aussi à nos autres parents tout ce que Tamitié vous suggérera de plus tendre.

Adieu, mon cher oncle; recevez encore une fois les nouvelles protestations d^un attachement qui ne saurait plus grandir.

P. 5. — Je ne veux pas fermer ma lettre sans vous donner une idée de la façon dont les choses se passent dans ce pays.

Un certain fournisseur de grains, en France, ne sachant quel parti tirer de quatre mille quintaux de blé avarié, a trouvé le moyen de les repasser à je ne sais quel flibustier gouvernemental, qui, à son tour, les repasse à Tadministration des vivres de la province de Constantine, oti les contributions perçues sur les Arabes et les récoltes faites par les différents corps ont accumulé beaucoup plus de blé quMl n'en faut pour la consommation de Tarmée. Encore un pot-de-vin?... Et lorsque ceux qui s'échinent à faire quelque chose de bien dans ce pays, viendront dire que l'Afrique peut se suffire à elle-même, oii trouvera quelque coquin

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qui hurlera du haut d'une tribune : a Ce n'est pas vrai, puisqu'on a encore envoyé dernièrement quatre mille quintaux de blé pour la province de Constantine. »

A M. Éli\é de Montagnac,

Philippeville, 4 février 1842.

Mon cher ami, demain, pour la première fois depuis que je suis dans la province de Constantine, je vais me mettre en mouvement pour une expédition commandée par le général Baraguey d'Hilliers. On se propose d'envahir le pays des Zerdezas, qui n'a pas fait encore sa soumission, et où le général Négrier a été assez mal reçu Tannée dernière.

Une colonne part de Bone, une de Constantine, une de Philippeville; de sorte que nous allons attaquer ces tribus par trois lignes concentriques. Je ne pense pas qu'elles osent bouger quand elles verront ce déploiement de forces.

Je suis bien aise de marcher avec mon nouveau régiment (qui, du reste, entre nous, est fort peu militaire). Je vais trouver une fameuse différence avec mon pauvre bataillon àtflambards!... Hélas! comme toute cette boutique est conduite dans la province de Constantine! Ça fait pitié. Quand on parle d^une marche forcée, on jette les hauts cris. Il faut faire bien régulièrement des baltes, de grandes haltes; il faut que tout le monde ait toutes ses aises... et puis... on attrape Pennemi si Ton peut. Ah ! les pauvres enfants ! Ça ne

me va guère, cette douce manière de guerroyer avec nos bons ennemis les Arabes. Enfin, il faut voir un peu de tout, mais je tâcherai de ne pas désapprendre. Adieu« mon brave ami; embrasse pour moi Clémence et toute sa petite famille; je ne te parle pas de notre vieille amitié, qui restera toujours la même.

Philippe ville, i5 mars 1S43.

Mon cher ami, j^arrive d'une expédition qui dure depuis le i3 février; en voici à peu près le résumé. Tu verras qu elle m'a servi à me faire connaître de mon rJgiment et des autorités militaires qui dirigent h province.

11 y a, au centre de cette province, une tribu appelée les Zerdezas, qui, depuis Poccupation du pays, nous avait toujours été hostile, attaquait nos camps, nos convois, pillait, volait, sans qu^il fût venu à la tcte de qui que ce soit de les châtier.

Arrive le père Baraguey d^Hilliers, qui, du jour au lendemain, veut faire changer cet incroyable état de choses. Il se propose de pénétrer dans le pays par trois colonnes : Tune partant de Philippeville, Tautre de Constantine et lautre de Bone. Le 5 février, les trois colonnes ont ordre de se mettre en mouvement; mais le temps est tellement épouvantable qu*elles sont forcées de rétrograder et de reprendre leurs cantonnements. Le i3, elles repartent; le beau temps nous protège, et nous voilà au milieu des Zerdezas qui fuient dans toutes les directions, abandonnant leurs trou-

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peaux que nous enlevons. Dans la nuit du i5 au i6, des renseignements arrivent au colonel Barthélémy qui commande notre colonne, composée des trois bataillons du 6i% du 3* bataillon dMnfanterie légère d'Afrique, et de Tescadron des spahis de Philippe ville, commandé par M. Joachim Ambert; on lui apprend qu'à six lieues du camp otx nous sommes, se trouvent toutes les populations et une grande quantité de bétail. En ma qualité d'ancien chapardeur de la province d'Oran, le père Barthélémy, que notre oncle connaît fort bien, me donne la mission d'aller les attaquer, et de tâcher d'enlever les troupeaux. Il met sous mes ordres les spahis de Philippeville, commandés par M. Ambert. J'organise mon bataillon, sans sacs, comme je le faisais avec le général Lamorîcière, et je file, à marche forcée, dans la direction indiquée. Je pars à sept heures du matin; après quatre heures de marche, j'arrive sur la queue de la tribu en fuite ; beaucoup de troupeaux sont abandonnés, avec une grande quantité de butin. Je lance les spahis à la poursuite des habitants qui ont près d'une lieue d'avance sur eux, dans des terrains très-difficiles. Je ramasse huit à neuf cents têtes de bétail que je fais pousser en avant, jusqu'à ce que j'aie trouvé un endroit convenable pour les réunir. Après une heure de marche pénible, j'arrive sur un emplacement découvert, et je laisse là, avec une compagnie, mon troupeau qui s'était grossi de deux ou trois cents têtes. Mes hommes, peu faits aux courses de longue haleine, sont fatigués; je veux leur donner quelques minutes de

repos, avant de poursuivre; mais j'entends bientôt, dans le lointain, une fusillade. — Je n'en puis douter, ce sont les spahis de M. Ambert qui ont atteint les populations et sont engagés avec elles. Je pars aussitôt, au grand pas de course, à la tête de la compagnie de voltigeurs du bataillon, dans la direction du feu. Après une demi-heure de marche, j'arrive sur la crête d'une montagne d'oîi je vois, sur le versant opposé, les spahis assaillis vigoureusement par les Kabyles. Ceux-ci, s'étant aperçus du petit nombre des spahis, essayent de tirer parti de l'avantage que leur donne le terrain sur nos cavaliers embarrassés au milieu des rochers et des broussailles épaisses. Deux vohigeurs ont pu suivre mon cheval au galop, les autres sont à quatre ou cinq cents pas ; je descends promptement vers le commandant Ambert.

L'apparition subite des lascars (fantassins) fit aussitôt prendre la fuite aux nombreux Kabyles qui attaquaient les spahis. Dès que j*eus pu rallier quelques voltigeurs, j'essaye de les poursuivre dans les rochers, dans les broussailles ; mais le terrain devient toujours de plus en plus difficile , ils ont de l'avance sur moi, mes hommes sont harassés ; je renonce à les atteindre, je les vois fuir dans toutes les directions, me laissant seulement leurs troupeaux. Je rassemblai là, à peu près, douze à treize cents têtes de bétail; il était quatre heures du soir, j'étais à plus de six lieues de mon camp, j'avais à conduire, dans des terrains épouvantables, ces treize cents bétes de toute espèce, auxquelles il fallait joindre les douze cents que j'avais

laissées en arrière, ce qui me faisait environ deux mille cinq cents têtes de bétail à amener au camp. Il fallait donc me décider à marcher toute la nuit, avec ces animaux fort embarrassants. Après avoir cheminé trois heures, j'aperçois le camp du général Baraguey d'Hilliers, qui était venu s'établir sur le pays où j'avais manœuvré le matin. Ce fut pour moi une heureuse rencontre; je priai le général de vouloir bien se charger de mon troupeau que j'allais perdre probablement pendant la nuit; il le prit, et me permit ainsi de marcher plus franchement. A dix heures du soir^ j'étais à mon camp; nous avions marché depuis sept heures du matin sans arrêter.

Cette razzia, et la poursuite qu'avaient reçue les populations, les décidèrent à demander l'aman. Le lendemain, notre camp se rapprocha de celui du général Baraguey d'Hilliers, qui nous rendit nos trou-' peaux. Nous restâmes jusqu'au 22 dans le pays, afin de terminer toutes lés négociations. — Il est probable que nous serons obligés d'y revenir avant peu, car nous avons, comme toujours, agi très-mollement. — Je ne sais réellement pas ce qui arrête nos généraux dans leurs dispositions énergiques; ils ne font jamais les choses qu'à demi, lorsqu'ils ont tous les moyens possibles d'en finir. Le 23, notre colonne rentrait à Philippeville pour y prendre des vivres, et, le 25, nous nous dirigions vers l'est, dans les montagnes d*Edough, où nous allions châtier les tribus qui, sous l'influence de Si-Zerdout, nous étaient restées hostiles. Le i"^ et le 2 mars, je fus chargé de faire trois

294 LETTRES D t*N SOLDAT.

razzias qui me réussirent parfaitement; je pris à peu près cinq à six mille têtes de bétail.

Le 3, le colonel Barthélémy me fait appeler à six heures du matin : a Le refuge de Si-Zerdout est connu, tt vous allez l'enlever, — me dit-il; combien voulcztt vous d'hommes pour ce coup de main? — Don- « nez-moi, — lui répondis- je, — deux compagnies de « grenadiers et deux de voltigeurs; avec cela et Tappuî « de la Providence, nous ferons de la besogne. >

Le secrétaire de Si-Zerdout était arrivé au camp dès l'aube. Il se chargeait de nous conduire à Pendroit où se trouvait son maître et que lui seul connaissait. Me voilà donc guidé par cet ignoble brigand. Au boai de deux heures de marche, le traître me dit : «r II y a « là, derrière cette montagne, un ravin très-profond (( couvert de buissons, de broussailles impénétrables; <( — dans cette direction (qu^il m'indiquait du doigt; « est Si-Zerdout; il est caché dans un fond garni de « fourrés très-épais. »

Diaprés ces renseignements, il ne me restait plus qu'à entourer mon homme, comme un renard^ par un cercle de soldats qui irait toujours se resserrant, vers le point oti il était réfugié. Je fis donc prendre le haut du ravin par deux compagnies de grenadiers qui devaient se mettre à cheval sur le ravin et se déployer de manière à garder les deux versants par un arc de cercle; je fis faire la même manœuvre aux deux compagnies de voltigeurs, et ces quatre compagnies d'élite, ainsi déployées, devaient former, en se dirigeant l'une vers Tautre, et en se resserrant, un cordon

d'où il était impossible que notre ennemi s'échappât, s^il était réellement au point que m'avait indiqué le guide. Je fis, en outre, déployer, sur les deux flancs du ravin, les spahis à cheval en arrière des fantassins, pour pouvoir saisir tout ce qui s'échapperait; enfin, tous ces ordres donnés, toutes ces dispositions prises, il me semblait, comme il te le semblera à toi, que tout cela allait marcher comme sur des roulettes. Tu vois clairement les grenadiers descendant le ravin, en décrivant un arc de cercle, et les voltigeurs le montant, en en décrivant un autre; tu crois que cette petite manœuvre bien simple fut exécutée? eh bieni pas du tout!

Heureusement, en matière militaire, comme en toute autre chose, je ne m'en rapporte guère qu'à ce que je vois. J'ai la conviction (conviction que l'expérience accroît tous les Jours) que les trois quarts des hommes, prétendus militaires, n'ont pas Tinstinct du métier et, par conséquent, ne comprennent pas les choses les plus simples de la guerre. Avec cette conviction intime, je me multiplie, je suis partout et je vois tout. Je me mis donc bientôt en mouvement, pour veiller à l'exécution des ordres que j'avais donnés; je franchis avec mon pauvre petit cheval les rochers, les broussailles ; — je manquai de me tuer deux ou trois fois, mon cheval ayant roulé sur moi ; — enfin j'arrive, et que vois-je?... Les deux compagnies de grenadiers qui, au lieu de descendre le ravin doucement en se resserrant, en fouillant partout, l'avaient descendu comme des corneilles qui abattent des noix, et, ayant ren-

contré les voltigeurs qui remontaient, se dirigeaient, comme eux, en remontant aussi !... Si j'avais pu attraper un fusil, dans ce moment-là, je tuais PofBcîer qui venait de me faire une pareille brioche!... Le haut du ravin n'était donc pas gardé, et Si-Zerdout pouvait fuir tout à son aise. Quoique le coup me parût à peu près manqué, je fis aussitôt prendre le pas de course aux deux compagnies de grenadiers, en leur ordonnant de couper le ravin à deux cents pas delà; il était temps : au moment où les premiers grenadiers arrivèrent, ils aperçurent quelque chose qui se glissait dans le fond du ravin, sous les broussailles; cMtait Si-Zerdout. Il fut fusillé; sa femme et quatre enfants furent pris à hauteur de l'endroit où j'avais fait rebrousser chemin aux grenadiers.

Si-Zerdout était dans la province de Constantine ce qu'est Abd-el-Kader dans les provinces d'Oran et d'Alger; la prise de cet homme est donc de la plus haute importance pour les affaires de ce pays. C'est lui qui, en 1842, avait attaqué le camp d'El-Arouch, à huit lieues d'ici. Il avait fait accroire à ses populations qu'aussitôt qu'il se présenterait devant le camp, les Français seraient changés en statues de sel. En effet, il s'approcha avec une branche à la main jusqu'à trente pas du fossé de la redoute; on lui tua son cheval, les troupes sortirent, et Ton culbuta tous ses gens, qui furent fort étonnés de nous trouver en selle et non en sel. C'est lui qui, au mois d'août 1842, a attaqué Bougie; c'est lui enfin qui soulevait tout le pays.

Je lui fis couper la tête et le poignet gauche, et j'arrivai au camp avec sa tête piquée au bout d'une baïonnette et son poignet accroché à la baguette d^un fusil. On les envoya au général Baraguey d'Hilliers qui campait près de là, et qui fut enchanté, comme tu le penses. Il vint nous voir le lendemain à notre camp, me fit un très-beau compliment, me dit qu'il allait rendre compte au ministre delà guerre, et ordonna au colonel de me proposer pour lieutenant-colonel. Le mémoire de proposition est parti. — Je Tai vu. — Me voilà arrivé dans la province de Constantine comme dans celle d'Oran ; on a confiance en moi, et je pense que s*il y a encore quelques bons coups à faire, on m'en chargera.

Voilà, mon cher ami, les faits tels qu'ils se sont passés; il n'y a pas un mot à y ajouter ni à y retrancher.

Si-Zerdout a été tué à cent cinquante pas de l'endroit où étaient sa femme et ses quatre enfants. Sa femme, qui peut avoir vingt-cinq à vingt-huit ans, a dû être jolie, mais on voit qu'elle a souffert. Il y a une petite fille charmante d'une dizaine d'années; il y a aussi trois autres mioches, très-gentils. Il était donc en fuite lorsqu'il fut aperçu par quatre grenadiers qui le tuèrent aussitôt. Une balle lui avait traversé le corps, diagonalement, depuis le côté gauche de la poitrine, et lui sortait par le haut de la cuisse, un peu au-dessous de la hanche; il en avait une autre qui passait dans le haut de l'omoplate, du côté gauche, et sortait un peu au-dessous du cœur.

La mort de cet homme influent frappa de stupeur

tous les spahis qui étaient là, à ce point que Je ne pus en trouver un de bonne volonté pour prêter son chevaL lorsqu'il s'agit de le transporter du fond du ravin, où il avait été tué, jusquesur le haut du versant, oîi je voulais lui faire couper la tête, en présence de tout le bataillon et des spahis réunis. Je dus jeter par terre un de ces animaux-îà, et lui prendre son cheval de force. II pleurait comme un imbécile.

Ce fut une bien autre histoire pour faire couper la tête. Je tenais beaucoup à ce que Topératioa fût exécutée par les spahis nouvellement organisés, afin de les compromettre complètement vis-à-vis des autres Arabes du pays. Je ne pus trouver personne parmi les indigènes; enfin, pendant que Je me démenais, pour les forcer à juguler cet honnête M. Zerdout, je vis venir à moi un jeune Turc qui sert dans les spahis, et qui parle français. Ce jeune garçon, de seize à dix-sept ans, qui est depuis longtemps avec nous, professe pour les Arabes la haine qu'avaient ses pères, anciens dominateurs du pays, et il a tranché la question à merveille. Le poignet a été coupé par un clairon de voltigeurs.

La main était mutilée par suite d'anciennes blessures : le pouce manquait et les muscles des autres doigts se trouvaient contractés.

La décapitation de ce Si-Zerdout qui , chez les Arabes, passait pour faire des miracles, les a tous jetés dans la consternation. Le petit Turc qui lui a coupé la tête est menacé par ses camarades d'être tué. Il est à craindre qu'on ne lui joue quelque mauvais tour.

On ne se fait pas d'idée de Teffet que produit sur les Arabes une décollation de la main des chrétiens : ils se figurent qu'un Arabe, qu'un musulman, décapité par les chrétiens, ne peut aller au ciel; aussi une tête coupée produit-elle une terreur plus forte que la mort de cinquante individus. Il y a déjà pas mal de temps que j'ai compris cela, et je t'assure qu'il ne m'en sort guère d'entre les griffes qui n'aient subi la douce opération. Qui veut la fin veut les moyens, quoi qu'en disent nos philanthropes. Tous les bons militaires que j'ai l'honneur de commander sont prévenus par moi-même que s'il leur arrive de m'amener un Arabe vivant, ils recevront une volée de coups de plat de sabre. Ils savent, du reste, que je ne me gêne pas pour leur allonger sur les côtes quelques frictions avec une grande latte de dragon que j'ai toujours au côté dans les expéditions, et que j'ai trouvée autrefois chez un armurier d'Oran. Quant à l'opération de la décollation, cela se passe coram populo.

Voilà, mon brave ami, comme il faut faire la guerre aux Arabes. Tuer tous les hommes jusqu'à l'âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger des bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs; en un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens.

Si-Zerdout était un homme de trente-six ans environ, d'une constitution vigoureuse, d'une figure distinguée, le nez un peu aquilin, de beaux yeux, la barbe rare et noire; il avait cinq pieds quatre ou cinq pouces.

En 1842, il avait assassiné M. Allaume, lieutenant

de spahis, que le général Lafontaine avait envoyé, de Bone, avec vingt-cinq cavaliers, dans le pays que nous venons de parcourir, pour percevoir l'impôt sur la tribu de Salah. — Si-Zerdout l'aborda, lui tira un coup de pistolet qui le manqua; mais M. Âllaume, bientôt entouré par de nombreux cavaliers, abandonné par les spahis qui se sauvèrent, fut massacré. — Si-Zerdout lui prit ses pistolets, son fusil à deux coups, son cheval et tout ce qu'il avait. Lorsqu'il fut tué, il tenait à la main les pistolets de Tofficier. Le fusil à deux coups a été trouvé dans l'endroit où il s'était caché; le bois en avait été cassé et raccommodé avec des ficelles et des bandes de fer-blanc. J'en suis aujourd'hui le possesseur.

Les pistolets doivent être rendus à la famille de M. Allaume. Dans le repaire de Si-Zerdout, on a trouvé de la poudre en assez grande quantité, des capsules, un cachet, une lorgnette, une petite caisse où il y avait des papiers, beaucoup de livres, quelques tapis, et huit cents francs qui furent donnés au guide, sans compter ce qu'il a reçu pour sa trahison.

Entre nous soit dit, on lui a compté six mille francs!

Voilà beaucoup de papier noirci, et beaucoup de faits divers dont tu peux amuser le public de notre famille. Un de ces jours, peut-être aurai-je encore quelque décollation à t'apprendre.

Nous sommes rentrés à Philippeville le 8 du courant, après avoir essuyé des temps épouvantables. Pendant quatre jours, nous avons reçu la pluie et la neige sur le dos, sans discontinuer, et le 6, nous avons

LETTRES D^tJN SOLDAT. 3oi

été bloqués par les eaux : des torrents, des débordements de tous les côtés; enfin, le 7, les eaux baissèrent un peu, et nous pûmes passer. Ce jour-là, nous avons traversé dix torrents ou rivières, ayant toujours de Peau jusqu'au ventre.

Voilà, à peu près, oli nous en sommes : le général Baraguey d^Hilliers a remué vigoureusement toutes ces tribus qui, depuis la prise de Constantine, avaient acquis le droit d^insolence. Elles n^ont pas su défendre leurs troupeaux seulement! Nous avons encore un pâté à entamer, entre Philippevillc et Callo, où le père Brice s'est fait frotter dans le temps; je suis bien convaincu que, du moment où nous paraîtrons, ils se sauveront comme des renards.

Nous ne tarderons probablement pas à les poursuivre. Le Baraguey n'est pas longtemps tranquille sur sa chaise; il gagne à être connu, et je suis un peu revenu de mes préventions.

Je vais toujours très-bien; pourtant, je t*assure que j^ai trimé.

Adieu, embrasse pour moi tous nos bons parents et crois-moi, pour la vie, ton meilleur ami.

Philippeville, 2 avril 1843.

A M. Bernard de Montagnac.

Mon cher oncle, je reçois votre bonne lettre, et à chaque ligne je trouve la preuve de votre touchante sollicitude. Merci de vos excellents conseils; je tâcherai

d'en profiter. Mais, mon cher oncle, vous avez une sacrée nature à convertir, et Dieu lui-même aurait de la peine, je le crois, à opérer cette métamorphose.

Voilà les deux préceptes sur lesquels je m'étaye pour marcher dans la vie :

!• Ne jamais faire à personne ce qu^on ne voudrait pas qui nous fût fait, et faire aux autres ce que nous voudrions qu'on nous fît.

2* Faire ce qu'on doit, advienne que pourra.

Tels sont, mon cher oncle, mes principes. Ce ne sont pas ceux d'une mauvaise tête, d'un insubordonné. Ce sont ceux d'un homme qui a acquis une certaine expérience des gens et des choses, qui en acquiert tous les jours, et qui, grâce à cette expérience, a fini par mépriser ses semblables de tout son cœur.

Grâce à cette expérience aussi, j'ai compris que, pour imposer, à ses chefs, le respect de sa dignité, il fallait les empêcher de vous mettre le pied sur la tête, en leur montrant une fermeté inébranlable basée sur une conduite exempte de tout reproche et sur un zèle infatigable; et que, pour dominer ses subalternes, il fallait les rétribuer selon leurs œuvres, avec la justice la plus indépendante, la plus impartiale, et les briser sous une verge de fer, lorsqu'ils s'écartent de la ligne de leurs devoirs.

Si, avec une pareille règle de conduite, on est franc, brave et honnête, ce qui ne peut guère être autrement, vos chefs vous regrettent, lorsque vous vous éloignez d'eux, et, quand, après vingt et un ans de service dans un corps, vous dites adieu à ces subalternes que vous

LKTTRES D*UN SOLDAT. 3o3

avez dominés, vous éprouvez la satisfaction de voir quelques larmes sillonner leurs joues.

L'homme faible, spéculateur, l'homme à concessions intéressées, rampant sans cesse devant Tautorité, injuste envers les inférieurs, sera au contraire bafoué lorsque quittera les lieux oti il a fricassé toute sa vie dans un intérêt personnel. Chacun lui jettera une pierre, si ce n'est de la boue, parce que chacun aura compris qu'il n'était qu'un égoïste, incapable de soutenir le faible contre le fort, et toujours prêt à sacrifier les droits, l'existence, l'avenir de tous ceux qui lui étaient confiés, pour satisfaire sa propre ambition, sa propre cupidité.

Ne vaut-il pas mieux être le butor que je suis qu'un reptile comme celui que je viens de vous décrire?

On me dira qu'avec cette roideur dont je me pique, je suis exposé à être toute ma vie la dupe des reptiles. Mais je ne joue pas avec eux et, par conséquent, ne puis être dupé par eux. Si j'entre dans un tripot où des chevaliers d'industrie exploitent le tapis vert, estce que, moi qui les regarde filouter, je dois être classé au nombre de leurs dupes? A ces filous, comme à tous les intrigants, j'abandonne, de grand cœur, les paillons dorés qu'ils ramassent dans la fange, pour aller respirer l'air pur dont je remplirai mes poumons jusqu'à la fin de ma vie.

J'ai encore une grande satisfaction parmi beaucoup d'autres, c'est que, j'en suis bien convaincu, avec des principes semblables, votre vilain bougre de neveu ne sera jamais renié par vous.

J'avais, comme je vous Paî écrit, adressé une plainte au ministre de la guerre pour détruire les fâcheuses suppositions que cet animal de de Bar avait fait planer sur nos autorités des Ardennes; je vous transmets tout le dossier, renvoyé par le gouverneur, avec une lettre du général Baraguey d'Hilliers que vous interpréterez comme bon vous semblera * :

(( Colonel, M. le gouverneur général me charge de vous faire le renvoi des pièces ci-incluses. Il apprécie les bons services du chef de bataillon de Montagnac et le motif honorable qui porte cet officier supérieur à continuer, sans interruption, ses services en Afrique; mais le gouverneur pense qu'il n'y a aucune utilité à transmettre le dossier au ministre. Un semblable envoi

' A la fin de 1842, les parents de Lucien de Montagnac avaient fait pour lui, sans l'en prévenir, une demande de congé, et avaient, à Tappui de cette demande, fourni des certificats des autorités civiles et militaires du département des Ardennes, attestant que des affaires urgentes l'appelaient dans sa famille, où il n^était pas retourné depuis six ans.

Le i3 décembre 1842, le commandant de Montagnac fut prévenu, sans autre explication, qu'un congé de trois mois lui était accordé pour se rendre à Sedan. — Il écrivit sur-le-champ au général de Bar, commandant par intérim le territoire d'Alger, pour le prier de lui faire savoir d'où lui venait ce congé qu'il n'avait pas sollicité.

Le général lui répondit, avec une logique incomparable, que (c les affaires urgentes invoquées par sa famille pour lui faire « obtenir un congé, n'étant pas connues de lui, n'existaient évi- « demment pas, et que les certificats fournis à l'appui ne pou- « vaient être que des certificats de complaisance ». — En conséquence, il lui retirait son congé, lui infligeait quinze jours d'arrêts de rigueur, et, ce qui était plus grave aux yeux du commandant de Montagnac, dénonçait au ministre de la guerre « Vabus a fait par les autorités des Ardennes de certificats d'urgence « qui ne certifiaient rien du tout ».

Le commandant de Montagnac n'était pas d'humeur à laisser

LETTRES d'un SOLDAT. 3o5

dénoterait chez le commandant de Montagnac une susceptibilité que ceux qui lui sont affectionnés doivent chercher à atténuer, sinon à faire disparaître.

« C'est dans cette intention que M. le gouverneur général me prie de mettre toute cette affaire au néant.

a Vous voudrez bien transmettre cette décision à M. le colonel du 6i* de ligne.

« Recevez, etc.

« Le général commandant supérieur par intérim de la province de Constantine,

c( Baraguey d''Hilliers.

« A Monsieur le colonel commandant le cercle de Philippeville. »

Quant à moi, j'y vois que le gouverneur a compris

passer, sans mot dire, de pareilles imputations qui lui paraissaient injurieuses pour ses vieux parents et pour les autorités de son pays.

Il s'en plaignit vertement, dans une lettre adressée au gouverneur général, par Tintermédiaire de son colonel, et qu'il terminait ainsi :

(c Quoique je sois bien convaincu, aujourd'hui, de l'urgente (( utilité de ma présence dans ma famille; quoique j'aie à m'oc- «cuper du sort d'un iîls que j'ai quitté à l'âge de six mois, et qui « a atteint sa seizième année sans que j'aie pu le revoir; quoique « je sois en Afrique depuis six ans, sans en être sorti cinq tt minutes, je n'ai jamais compris que les devoirs de famille «passent avant les devoirs sacrés de mon état, et je ne puis «accepter un congé, au moment où j'ai de nouvelles preuves à « faire dans un régiment où j'arrive depuis peu.

a Veuillez donc, mon colonel, être assez bon pour appuyer « cette lettre auprès de M. le gouverneur général, afin qu'il (t puisse donner à M. le ministre de la guerre les moyens de « détruire les suppositions fâcheuses qui pèsent sur M. le gênétt rai d'André, commandant le département, sur le sous-préfet, (( sur le maire de Sedan et sur mes parents. »

3o6 LETTRES d'uN SOLDAT.

la grossièreté de de Bar, qu^il ne veut pas lui feire donner sur le bec par le ministère, et quMI essaye de me dorer c" te pilule pour me la faire avaler tout doucettement.

Le père Bugeaud me passe donc la pilule avec d^aimables petits assaisonnements. Je vous la repasse à mon tour. Faites-en des choux, des raves ou des navets. — Vous verrez qu^au fond ces braves gens-là ne m'en veulent pas encore beaucoup. Je désirerais seulement que le poids de cette tuile n'eût heuné que ma tète. Elle est assez solide pour en suppK>rter le choc et a reçu bien d'autres torgnioles dont je ne vous ai pas rendu compte. Mais je suis réellement désespéré qu'elle ait ricoché jusqu^aux personnes qui avaient bien voulu s'intéresser à moi.

Je vois avec plaisir, mon cher oncle, que vous vous portez bien ; Dieu veuille que cela dure encore longtemps. — Embrassez pour moi tous nos bons parents. Faites-moi toujours, mon cher oncle, de bons sermons bien longs et bien drus; je tâcherai d'en pro« fiter, et vous aimerai toujours comme par le passé.

Je vous envoie une lettre que je viens de recevoir du général Pélissier, et qui, vous le verrez, est fort aimable.

« Atgrole, 3o mars 1843.

(( Je ne sais par quelle fatalité, mon cher commandant, votre lettre du 1 6 mars m'est revenue récemment par le courrier de Pouest. Je l'ai lue avec grand intérêt.

LETTRES d'un SOLDAT. 3oy

et j^ai bien reconnu là votre sagacité et votre incessante activité. J'aurais montré cette lettre au gouverneur général, s'il n^était absent depuis quelques jours. Il sera bientôt de retour; — il est allé à Mostaganem causer avec le général Lamoricière pour son établissement de Tiaret, dans le sud-est de Takadempt, qui doit être fondé incessamment, pendant que, de notre côté, nous nous établirons à Tenez et à El-£snam, à peu près à la même latitude que ce port, dans la vallée et sur la rive gauche du Chélif. Selon toute apparence, cous serons à Touvrage dans la dernière décade d^avril.

<( Je désire vivement que quelque bon coup, comme celui que vous venez de faire, double bientôt vos épaule t tes, d^abord à corps d^argent; le surplus ne se fera pas attendre.

« Tout à vous.

« A. Pélissier. »

A mademoiselle Célestine de Montagnac.

Camp de Fessa, 2 mai 1843.

Ma bonne petite sœur, je ne veux pas laisser échapper Toccasion qui se présente, sans te dire quelques mots de tendresse. Depuis le 7 avril que je suis en expédition, c^est la première fois que je trouve un moyen de te donner signe de vie.

La première chose que je veux que tu saches, parce qu'elle est, je le sais, pour toi la plus importante, c'est que je me porte très-bien. Je mène ici la vie que je

3o8 LETTRES d'dN SOLDAT.

menais dans la province d'Oran, et je ne m^en trouve pas plus mal.

11 s^est encore présenté quelques circonstances dont j^âi profité avec avantage. — Tout cela ne me nuit pas dans Fesprit de mes nouveaux chefs et de mes nouveaux subalternes. — En somme, je crois avoir assez bien débuté dans mon régiment.

Nous battons la campagne, nous tuons, nous brûlons, nous coupons, nous taillons, pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Je ne sais quand cela finira. En tout cas, tranquillise-toi, ne te fais pas des monstres de tout ce qui se passe dans les parages où je me trouve. — Et toi, ma bonne petite sœur, comment vas-tu? J^ai probablement quelques lettres de toi dans une boîte quelconque; mais rien ne nous arrive dans ces diables de montagnes où nous nous promenons, le fusil sur Tépaule. — J'espère qu'en rentrant à Philippeville, je trouverai ces bonnes petites pages qui feront un peu diversion à la sauvagerie féroce dont je suis obligé de me tremper pour ces affaires de guerre.

Comment se portent nos oncles, notre tante, fière, sœur, etc.? J'espère que tout le conége de rhumes, de catarrhes, de bronchites, etc., aura changé de direction avec le printemps. Donne-moi là-dessus de longs détails.

Exprime bien à tous nos bons parents tous mes sentiments d'affection. Je pense que vous avez dû recevoir les lettres que je vous ai écrites, aux uns et aux autres, dans les premiers jours d'avril. Lorsque je

serai rentré à Philippeville , je t'écrirai bien longue^ ment.

Adieu, ma bonne petite sœur; je t'aime et t'aimerai toujours.

A Af. Eli\é de Montagnac.

Camp de Fessa, 2 mai 1843.

Mon cher ami, si depuis longtemps tu n'as rien reçu de moi, c'est que, depuis le 7 avril, je suis en campagne, et je n'ai pu trouver une occasion pour te faire passer quelques lignes. — Enfin, aujourd'hui, il s'en présente une, j'en profite, car je ne sais combien de temps peut se prolonger encore notre séjour dans les montagnes.

Le 7, trois colonnes se mirent en marche pour pénétrer dans ce pâté de montagnes qui se trouve entre Gigelly et Philippeville : une colonne partie de Constantine, une du camp d'El-Arouch, et une de Philippeville. — Cette dernière, dont je fais partie, se compose de trois bataillons du 61% d'une section d'artillerie de montagne et de quelques spahis.

Le 7, arrivés à dix lieues de Philippeville, nous nous apercevons que le col par oti nous devons passer est occupé par sept ou huit cents Kabyles. Mon bataillon, qui ce jour-là se trouve en tête de colonne, est chargé d'enlever toutes les positions garnies d'Arabes. — Cela ne fit pas un pli. — Je tins alors la position, depuis dix heures et demie du matin jusqu'à trois heures du soir, les débusquant, toujours en avançant.

3lO LETTRES D^UN SOLDAT.

et protégeant le flanc droit de la colonne et du convoi.

Enfin, à trois heures, le feu des Arabes était éteint, et pas un ne pensait à me suivre.

Je pris alors Tarrière-garde, et j'arrivai à onze heures du soir au bivouac, où la fusillade était assez vivement engagée entre nos avant-postes et les Kabyles qui les attaquaient.

A mon arrivée, le père Barthélémy, qui commande la colonne, et qui était déjà installé depuis sept heures du soir, vint au-devant de moi, me fit une foule de compliments sur la manière dont j'avais manœuvré avec mon bataillon, et m'invita à manger quelque chose. — Ce compliment en valait bien un autre, car je n'avais rien pris depuis la veille à cinq heures du soir.

Sa tente était placée sur le point le plus élevé du camp, et les balles nous sifflaient de tous les côtés aui oreilles. — Plusieurs hommes, des chevaux, des mulets, entre autres une mule au colonel Barthélémy, étaient blessés. — Comme je trouvais fort stupide de nous laisser canarder ainsi, sans prendre des dispositions offensives, j'engageai le colonel à faire cesser cette outrecuidance de la part des Arabes, en leur lançant quelques compagnies aux trousses.

Trois compagnies furent bientôt mises en mouvement, et les Kabyles furent très-étonnés de voir nos baïonnettes relever le pan de leurs burnous. On en tua une dizaine, tous prirent la fuite, et nous pûmes dîner et dormir tranquilles. Cette journée nous a coûté quelques hommes tués et quelques blessés.

LETTRES d'un SOLDAT. 3ll

Nous nous sommes établis au centre du pays, et nous avons rayonné dans tous les sens avec des bataillons sans sacs (système Lamoricière), brûlant, tuant, saccageant tout. Les Kabyles, qui jusqu'alors avaient été fort tranquilles et avaient eu plusieurs avantages sur le général Négrier, sur le colonel Brice et autres, furent terrifiés de notre façon d'agir, et ne tardèrent pas à en passer par toutes les conditions que nous leur avons imposées.

Quelques tribus pourtant résistent encore, mais nous les traquons de tous les côtés, pour leur prendre leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux, et je pense qu'elles ne pourront tenir longtemps à un pareil régime.

Le 27, lepremier bataillon durégiment, qui, le mat in, était allé pousser une pointe à trois lieues du camp, dans un pays hostile, fut attaqué par huit ou neuf cents Kabyles, dans des terrains très-difficiles. Ils*en tira très-bien et fit assez de mal à Tennemi. Nous avons eu, de notre côté, une vingtaine d'hommes mis hors de combat.

Le 29, je fus chargé de pénétrer dans les mêmes contrées où devaient être des populations nombreuses avec des troupeaux. Après avoir traversé quelques chaînes assez escarpées, j'arrivai au pied de pitons très-élevés qu'il fallait franchir, pour passer sur le versant opposé où nous devions trouver ces populations. Les crêtes étaient garnies de Kabyles. Je les débusquai promptement, et, continuant à les suivre au grand pas de course, j'arrivai, presque en même temps qu'eux, sur leurs gourbis (baraques), où étaient femmes, enfants,

3l2 LETTRES d'^UN SOLDAT.

bestiaux. Nos soldats tombèrent sur ces repairescomme s^ils tombaient du ciel. Je medemandeencore comment nous avons pu franchir des obstacles pareils. Enfin , la mort, le feu, achevèrent de mettre le désordre dans ces populations, et je leur pris deux mille cinq cents têtes de bétail. Le père Barthélémy, qui avait voulu suivre mon bataillon, ne revient pas encore de la rapidité foudroyante avec laquelle ce coup de main fut accompli. Il n'avait jamais vu cela. Il ne savait en quels termes m^exprimer sa joie. J^étais à quatre lieues du bivouac; ramener mes troupeaux à travers des terrains déchirés, boisés, et faire face aux Kabyles qui, revenus de leur stupeur, cherchaient à se réunir, n'était pas chose commode. J'avais à peine trois cents hommes. Malgré toutes les difficultés, ma retraite s'opéra en bon ordre. Les Kabyles ne purent mordre sur aucun point, et, à sept heures du soir, j'entrais au bivouac, sans avoir perdu six chèvres ou moutons. J'avais seulement quelques hommes hors de combat.

Le colonel Barthélémy ne sait quels termes élogieux employer pour me colorer aux yeux du général Baraguey d'Hilliers.

Le général opère, avec neuf bataillons, entre Collo et Gigelly. Les résultats qu'il obtient ne sont pas aussi satisfaisants que les nôtres, soit qu'il manœuvre mal, soit qu'il se trouve en présence de tribus plus guerrières. Dans une récente affaire, il a eu quatre-vingts hommes hors de combat. Il se serait laissé surprendre, dit-on, dans une gorge, et les Arabes profitèrent du désordre

qui régna un instant parmi les colonnes et le convoi. Un officier et six hommes furent enlevés par eux.

Nous ne savons pas quel sera le terme de cette campagne. Je crains que le général Baraguey d^Hilliers ne veuille trop embrassera la fois. Il n'achève rien. Il sera obligé de recommencer.

Je vais toujours bien, mais mon pauvre petit cheval, le seul que j aie avec moi, puisque j'ai dû laisser l'autre à Philippeville à cause du farcin, est malade. La première journée du 7, où il a eu tant à faire, Ta mis sur les dents. Heureusement que notre colonne et celle du général se sont rencontrées, et que le colonel du 3' chasseurs m'a prêté un cheval de troupe, sans quoi je serais à pied.

De tous les chevaux que j'ai pris dans les razzias, pas un seul n'aurait pu me servir. Comme par un fait exprès, tous étaient ou blessés ou des rosses.

Comment va notre famille? Comment se porte-t-on chez toi? Embrasse pour moi Clémence et tes moutards, et tous nos bons parents.

Adieu, mon cher ami; je t'en écrirai plus long quand je serai un peu abrité du soleil; en attendant, crois toujours à ma bien franche et bien solide amitié.

A M. Bernard de Montagnac,

Philippeville, 18 mai 1843.

Mon cher oncle, j*ai reçu, en rentrant de Philippeville le 1 5, votre lettre du 27 avfil; je vous remercie,

mon bon oncle, de m'entretenir aussi exactement de votre correspondance.

Depuis le 7 avril, jetais en expédition, et je repars le 20, c'est-à-dire après-demain, pour une autre expédition qui va se faire dans Test de la province, au delà de Bone.

Le général Baraguey d'Hilliers m'a donné le commandement de six compagnies d'élite du 61*, avec lesquelles je ferai, je l'espère, de la bonne besogne, si les circonstances me le permettent.

Dans la dernière expédition, j'ai eu quelques petites affaires assez avantageuses. D'autres prendront peutêtre la peine de parler de moi. — Quant à moi, cela me déplaît. — Je me tais.

En attendant, le père Bugeaud a fait du mémoire de proposition pour le grade de lieutenant -colonel dont j'avais été l'objet, ce qu'il a fait de tous ceux qui lui ont été adressés par le général de Lamoricière. Il Ta annulé. Ce n'est pas une recommandation pour lai d'avoir servi sous les ordres du général de Lamoricière.

Mais je ne suis pas de ces rosses à qui il faut des picotins d'avoine pour trotter. J'ai une tout autre ambition que les industriels militaires qui font de notre bel état un comptoir où ils vendent leurs services. Mon ambition, à moi, est de remplir, jusqu*à mon dernier souffle, la mission que j'ai acceptée, et si, aujourd'hui, par suite d'un bouleversement quelconque, les épaulettes de chef de bataillon me tombaient des épaules, je saisirais avec bonheur le mous-

LETTRES d'un SOLDAT. 3l5

quet, et )e prouverais que l'honneur militaire n'est pas un vain moi.

Il y a, en ce moment, un mouvement de réaction contre l'armée d'Afrique, c'est-à-dire que le père Soult ne veut faire que le moins possible de nominations dans cette armée, à laquelle on dispute une malheureuse croix que l'on accroche si facilement à tous les bonnets de coton de nos marchands de pain d'épice, et qu'on jette à la face de tous nos muscadins de l'armée de France, qui ne rougissent pas de secoUer sur la poitrine ce signe de l'honneur, delà bravoure, sans avoir jamais entendu siffler une balle, sans avoir jamais vu fumer un bivouac.

Qu'ils viennent donc, ces faux militaires, ces polichinelles à ressorts, affronter, pendant quelques années, les dangers de tous genres de cette guerre rude et difficile; alors ils auront peut-être quelque droit de s'arracher les récompenses. Qu'ils viennent surtout, ces jolis pigeons, pour apprendre à faire la guerre. Ils nous diront ensuite si nous n'avons pas là une bonne école, pour arriver à se bien battre en Europe.

Je ne cesserai de soutenir que tout homme doué de ces facultés si rares qui constituent le vrai militaire, acquerra dans ce pays une expérience immense : une habitude parfaite de lire le terrain; une prévoyance de toutes choses, car dans ce pays où il n'y a rien, il faut toutprévoir; une rapidité d'exécution foudroyante, sans laquelle on n'a aucun succès à la guerre; une entente profonde de la conduite, du maniement des hommes; l'intelligence complète de tous les mouve-

3l6 LETTRES d'un SOLDAT.

menis tactiques qui, exécutés sur une petite échelle, nous apprendraient à les exécuter, plus tard, sur uo théâtre plus vaste; la connaissance de mille ruses de guerre que Ton ne peut acquérir que dans ce pays, où chaque buisson, chaque gourbi, cachant ua ennemi, représente une petite forteresse, pour s^emparer de laquelle il faut manœuvrer; où l'ennemi, en grand nombre, surgit de partout, au moment où Ton y pense le moins, et est partout introuvable lorsqu^on le cherche...

Croyez- vous qu^un officier qui aurait bien la pratique de cène guerre africaine ne ferait pas un fameux officier en Europe?

Quant aux soldats, rompus aux fatigues et aux privations les plus exorbitantes, ils deviennent à cette école des hommes incomparables. Pour qu'ils puissent remplir la tâche à laquelle ils sont destinés, il leur faut une bravoure, un courage individuel, un sentiment de leur force qui ne sont pas nécessaires en Europe, où, groupés par masses, ils sont encadrés dans d^autres masses.

Ici, quinze ou vingt soldats déployés dans un bois, parmi des rochers, sur un terrain quelconque, sont appelés souvent à tenir en échec quatre ou cinq cents Arabes; s'ils ne possédaient, à un suprême degré, le sentiment de leur devoir et la confiance en leur valeur, pourraient-ils tenir ferme contre un ennemi qui, par ses cris, ses mouvements, sa fusillade, essaye de les épouvanter?

Croyez-vous, mon cher oncle, que de pareils corps, dans une guerre d^Europe, comme celles que vous

LETTRES d'un SOLDAT. 3l7

avez faites, ne seraient pas des troupes infernales?

Le duc d'Orléans, qui était bon juge, disait : u Si nous avions une guerre en Europe, je formerais mon avant-garde de quelques régiments tirés d'Afrique. »

L'armée d'Afrique, voyez- vous, est l'école où doivent venir se former tous les officiers, sous-officiers et soldats qui ont du cœur et une étincelle de feu sacré. — La guerre de ce pays ne s'apprend nulle part, il faut la faire et la faire longtemps. Pour la bien faire comme chef de bataillon, comme colonel, comme général, il faut l'avoir faite comme capitaine.

La meilleure preuve que la guerre de ce pays est difficile et demande une grande pratique, c'est que tous vos officiers supérieurs venus de France et appelés, du jour au lendemain, à diriger les troupes, n'ont eu que des échecs ou, tout au moins, des insuccès. — Je pourrais les citer tous les uns après les autres. — Avant de déprécier notre armée d'Afrique et ce qu'elle fait tous les jours, qu'on vienne donc la voira l'œuvre et partager ses travaux.

Je vais toujours bien; les douleurs ne m'assiègent pas encore, quoique, depuis trois ans, ma vie se soit écoulée au bivouac par toutes les saisons, par toutes les intempéries. — Je vous réponds qu'il faut être trempé un peu dur pour mener ce train-là, sans discontinuer, et je remercie, chaque jour, le Ciel de la santé de fer qu'il m'a donnée.

Ne vous tourmentez pas trop, mon cher oncle, de ne pas entendre les journaux parler de moi. Je ne tiens pas le moins du monde à ce que mon nom ligure

3l8 LETTRES d'un SOLDAT.

dans leurs colonnes, au milieu de tous les mensonges dont elles fourmillent. Je suis au-dessus de ces sones de niaiseries, et laisse aux comédiens les applaudissements de la foule. Quoique nous jouions tous un rôle quelconque sur cette terre, je ne tiens pas, pour mon compte, à Tapprobation du public; quant à son improbation, je menf..,. Je trouve toute ma récompense dans l'accomplissement de mes devoirs et la satisfaction de ma conscience.

Je ne vous dis rien de la dernière expédition que nous venons de faire. Les rapports, officiels ou non, vous diront suffisamment de choses, quelques-unes vraies, la plupart fausses. — Mais c'est égal, comme il a été convenu, admis en principe d'ajouter foi à tout ce qui paraît dans une feuille publique, ce serait gêner les gens qui lisent et les embarrasser dans leur classification des faits, que de leur donner d'autres renseignements, d'autant que ces documents, puisés, sans doute, à une source très-pure, très-exacte, ne pourraient inspirer aucune confiance, n'émanant pas des bureaux du général ou de son état- major, seuls autorisés à revêtir les plus grossières bourdes du caractère officiel.

Je viens d'éprouver, ces jours derniers, une trèsgrande satisfaction : depuis bientôt six ans que le 6i* est en Afrique, une seule décoration de la Légion d'honneur a été accordée à la classe malheureuse et toujours oubliée à^s sous-officiers, caporaux et soldats du régiment. Cette croix vient d'être donnée à un nommé Delvincourt, de Sedan, caporal de voltigeurs

LETTRES d'un SOLDAT. SlQ

au régiment. Ce jeune homme avait été désigné, le 26 août 1842, comme s'étant parfaitement conduit dans une affaire oti six compagnies 'dMlite du 6i« furent fortement engagées et eurent six officiers mis hors de combat, dont un tué, et cinquante à soixante sous*officiers ou soldats tués ou blessés.

Ce caporal avait eu le bras abîmé d'une balle et restera probablement estropié toute sa vie. Enfin, le ministre de la guerre, après nous avoir disputé cette décoration, depuis le mois d'août 1842, a fini par raccorder.

C'est la seule que Ton voie sur une capote grise, dans notre régiment, et j'ai été doublement heureux que cette récompense unique tombât sur un de mes compatriotes.

Vos envieux de France oseront-ils dire que l'armée d'Afrique accapare tout, quand un malheureux régiment qui, depuis dix ans, trime dans ce pays, au milieu des dangers et des privations, n'a qu'un caporal décoré de la Légion d'honneur, après avoir été mutilé par le feu de l'ennemi, tandis qu'eux, ces beaux messieurs, attrapent, à tous les camps de plaisance et à toutes les revues de parade, des boisseaux de décorations, sans qu'elles puissent rappeler à leurs tympans le plus léger bruissement de la plus légère des balles?

Allons, mon cher oncle, assez bavardé sur tout cela; embrassez pour moi notre excellente famille, et croyez toujours à mon attachement sans bornes.

A M, Eli^é de Montagnac,

Camp d'Oued-al-Hamar, à cinquante lieues de Phîlîppevilk:,

lo ou 12 juin 1843.

Mon cher ami, je t^écris de la main gauche : j^ai le bras droit cassé à un centimètre et demi au-dessus du poignet. Les deux os sont fracturés. C'est le 25 mai que cela m*est arrivé, en chargeant à la tête d'un escadron de spahis que je faisais soutenir par deux compagnies de mon bataillon. Cet escadron n^allait pas à ma guise. Je mis le sabre à la main et poussai la charge à fond sur deux ou trois cents cavaliers.

Je ne perdais pas de Tœil un chef assez brillant qui caracolait en avant des autres, et qui m'avait lâché son coup de fusil. Ce farceur-là, qui avait assez d'avance sur moi, semblait vouloir me narguer; il se fiait à son cheval, mais ses précautions pour battre en retraite étaient mal prises, et, lorsqu^il voulut fuir, il se trouva acculé à un ravin très-boisé, à travers lequel il était impossible de se frayer un passage. Je Tabordai alors par un coup de sabre qui lui arriva audessus de Toreille gauche. A ce coup, appliqué de toutes mes forces, il se laissa glisser de cheval, et me fit perdre ainsi le point d'appui que j'avais pris un instant sur sa tête.

L'impulsion donnée à mon bras pour frapper m'avait fait porter tout le poids du corps sur Tétrier droit. — Les semelles de mes bottes, mouillées, toute la

matinée, par la rosée des blés, étaient très-glissantes, de sorte que je fus tout étonné de me trouver à terre, en même temps que ce grand diable d'Arabe que j'avais sabré.

Je tombai sur le poignet, et lorsque je voulus relever mon sabre pour achever mon homme, ma main faisait avec mon bras un angle à quarante-cinq degrés.

On me pansa, on me mit un bandage inamovible, et me voilà, guerroyant comme par le passé à la tête de mon bataillon. — J'ai tenu à ne pas le quitter un instant. On voulait m'évacuer; mais, selon moi, un chef de troupe ne doit abandonner la partie que mort. Je vais bien; mon bras se ressoude — ou ne se ressoude pas, — je l'ignore. — Dieu m'aidera peut-être. — Nous sommes encore, au moins, pour un mois dehors.

Adieu, mon brave ami ; embrasse bien, pour moi, Clémence, les moutards et toute notre excellente famille. Surtout ne vous inquiétez, ni les uns ni les autres, de ma ridicule blessure.

Ton meilleur ami.

Bivouac de Ain-Barda, à cinquante-six lieues de PhilippeyiHe,

7 juillet 1843.

Mon cher ami, je t'écris toujours de la main gauche, mon bras étant encore emboîté dans le premier appareil qui a été placé. — Je ne sais quand je pourrai te faire passer cette lettre; nous n'avons que très-peu de communications avec les points principaux.

Le seul courrier que j^aie reçu, depuis le 20 mai que nous avons quitté Philippeville , m^est parvenu le 4 juillet. Il m^a apporté trois lettres de Célestine et la nouvelle de son mariage auquel )e ne m^attendaîs pas. — Que Dieu la protège! Elle ne sera jamais aussi heureuse que je le souhaite.

Quelle cabriole pour une femme que le mariage!

QuMl lui faut d'amour ou de résignation pour entreprendre une pareille course au clocher? Si les filles me consultaient pour faire ce terrible saut, il y en a terriblement qui resteraient de ce côté-ci du fossé. — Il faut pourtant qu^une femme se marie. C^est de toute nécessité et même de toute moralité; mais quand on songe au nombre des victimes qui meurent sous le couteau du mariage, il y a de quoi faire frémir les plus courageuses.

Comme je ne sais pas si Célestine est encore à Sedan^ je t'envoie, ci-jointe, une lettre pour elle.

Je voudrais pouvoir te conter les résultats de nos opérations depuis le 20 mai^ mais ce récit serait un peu long pour un manchot.

Sache seulement que nous sommes allés jusqu'à la frontière du royaume de Tunis, en traversant le riche pays des Hannenchas, où personne n^avait encore pénétré. — Ces populations se trouvaient placées sous la direction d'un chef nommé El-Hassen-Aoui, homme influent par sa naissance, par ses richesses et par son caractère. A notre entrée dans le pays^ il a essayé quelque résistance; mais il a reconnu que citait inutile^ et s'est retiré, avec toutes ses tribus, dans le

royaume de Tunis. Nous nous sommes installés alors au centre de ses riches moissons. Peu disposées à perdre de pareilles récoltes, les populations ont demandé à rentrer sur leur territoire ; on leur a accordé Vaman, et elles ont payé Pimpôt sans difficulté.

Hassen-Aoui est resté dans le royaume de Tunis, nous abandonnant ses riches propriétés. — Il fallait un chef à ces tribus. C^était la question la plus délicate à traiter : c*est celle qui a été le plus négligée. Notre général Baraguey d'Hilliers, toujours pressé d^inonder la France de ses bulletins, et ambitieux de prouver quMl a fait plus et mieux que ses prédécesseurs, s^est dépéché d^exhumer, des catacombes de cette province, une vieille souche pourrie, qui y avait régné sous les Turcs, et qui, à la suite d^une foule de cruautés, avait fini par être renversée et remplacée par Hassen-Aoui lui-même.

Le général a détaché de ce tronc usé un rameau encore vert, et Ta imposé aux malheureuses tribus des Hannenchas, qui sont désolées d^un pareil choix. On laisse donc Hassen-Aoui avec tout son prestige, dont il ne manquera pas d'user aussitôt qu'il la trouvera belle, et Ton abandonne ce riche pays à un chef que les habitants repoussent de toutes leurs forces. Au lieu décela, on pouvait, avec un peu d'habileté et de patience, s'attacher Hassen-Aoui, qui, à différentes époques, avait témoigné le désir de se rapprocher de nous.

Aujourd'hui qu'il voit que les choses ont changé d'aspect, et qu'il nV a plus de résistance possible, il a renouvelé ses propositions et a été évincé, sous ce

mesquin prétexte quMl nous avait trompés ! Mais quel est donc le chef arabe qui ne nous a pas trompés? — Au moins celui-ci nous a trompés de bonne guerre^ tandis que celui que nous prenons aujourd'hui, après nous avoir juré fidélité, a été cause qu^un bataillon du 26% commandé par M. Janet, a été frotté dans ce même pays en 1889.

En nous attachant Hassen-Aoui, nous évitions de jeter le désordre et Tinquiétude dans des populations à qui la perte de leur chef enlève toute garantie d'arenir, et nous avions une force imposante qui domioaii le pays et nous dispensait d^ jeter des troup>es, aussi longtemps qu'il tiendrait ses promesses.

Tandis qu'aujourd'hui, pour protéger notre nouvei élu, pour maintenir les tribus et pour empêcher les exactions d'une famille qui ne manquera pas de saisir tous les prétextes d'user de représailles contre plusieun des grands propriétaires placés sous son autorité, il nous faudra entretenir un camp permanent; il nous faudra encore enlever à nos postes principaux des troupes qui y sont utiles, et former, sans doute, dans ces coqtrées, un nouvel établissement, nouvelle source de dépense.

Nous ne cessons de commettre de ces maladresses, causes des trois quarts des bouleversements qui agitent l'Afrique.

Tu sais que nous avons manœuvré sur trois colonnes, l'une partie de Constantine sous les ordres du général, qui a pris la direction du sud-sud-ouest; l'autre partie de Philippeville, à laquelle j'appartiens,

SOUS les ordres de notre colonel Herbillon, qui s^st dirigée vers le sud-est, et une troisième sortie de Bone, sous la conduite de M. Sénile, colonel de la légion étrangère, qui a opéré dans Test.

Je ne te parle ici que de notre mission qui était de soumettre le pays d^Hassen-Aoui. Ce vaste territoire s'^étend jusqu'aux frontières de la Tunisie, que nous nous sommes contentés d^observer sans les franchir.

Le colonel Sénile n^a pas fait de même, ce qui est cause d'un conflit assez fâcheux entre nous et le bey de Tunis. — Les journaux ont déjà dû s'emparer de l'affaire; ils ne manqueront pas de déblatérer contre cette violation de territoire.

Voilà ce qui s'est passé : Le commandant de la troisième colonne poursuivait des populations qui s'enfuirent sur le territoire tunisien. Peu instruit des délimitations des deux pays, le colonel arriva dans la plaine de Darcla, appartenant à la Tunisie ; sa cavalerie se répandit dans tous les sens, et les pacifiques Tunisiens, comme les autres, furent victimes : butin enlevé, moissons incendiées, etc.. D'oti, plainte portée au bey de Tunis. Nous ignorons les Conséquences de cette fugue intempestive du père Sénile, mais je crois que tout cela va faire crier bien haut nos bons amis les Anglais.

En résumé, pour moi, la province de Constantine, que j'ai parcourue dans tous les sens, est la plus riche des trois et la plus facile à organiser. Les habitants sont cultivateurs, tiennent au sol et ne demandent que la paix, pour pouvoir se livrer avec sécurité à leurs

travaux et à leur commerce. Cette belle prcmnce est couverte de traces de la domination romaine : partout des ruines très-considérables.

Tu dois t^apercevoir que j'écris avec beaucoup de peine. En effet, cela me fatigue un peu.

Je ne sais trop ce que devient mon bras; il me fait peu souffrir, mais je n^ose pas faire lever l'appareil avant d'être rentré à Philippeville, dans la crainte d'accidents.

Adieu, mon bon ami,; crois toujours à ma vieille amitié.

A M. Bernard de Montagnac.

PhilippeTÎlle, 4 août 1843.

Enfin, mon cher oncle, je vous écris de la main droite, car, quoi que vous en disiez, mes dernières lettres étaient bien écrites de la main gauche. Depuis environ trois semaines, le bandage est enlevé, et je puis aujourd'hui tenir, avec beaucoup de difficulté, ina plume entre le pouce et les deux premiers doigts.

Les os du bras ont assez bien repris leur place, mais il y a eu un tel désordre dans les muscles et dans les nerfs du poignet, que tout cela est enflé, roide, difforme, et n'a pas la moindre force. Le temps et la nature feront lé reste, je Tespère.

Je ne puis même pas écrire longtemps sans souffrir, mais il me reste toujours la ressource de la main gauche, quand je suis fatigué.

Ahl VOUS ne voulez pas croire, mon cher oncle, que je vous ai écrit de la main gauche!

Je ne vous dirai pas, comme les charlatans : a Je ne mens jamais, je n'ai jamais menti. » Celui qui dit cela ment, attendu que Thomme est né menteur et voleur; qu'il est de son instinct de mentir, comme il est de rinstinct du renard de se creuser un terrier, pour cacher les poules dérobées scu poulailler voisin.

Le mensonge est le terrier où Thomme cache ses turpitudes. Selon moi, il ment toute sa vie, et s'il vole moins, c'est que le vol est puni par la loi, tandis que le mensonge ne l'est pas.

Je vous dirai donc seulement : J'essaye de ne pas mentir, et, vraiment, je crois mentir moins que la plupart de mes semblables .

Ainsi croyez-moi donc un peu. Non, je n'ai pas eu recours à un secrétaire pour écrire mes lettres, et cela pour plusieurs raisons : d'abord, je ne connais personne en qui j'aie assez de confiance pour le mettre dans le secret d'une lettre.

Ensuite, il ne m'est pas venu à Tidée de recourir à cet expédient, dans la crainte de vous inquiéter trop, convaincu que vous connaissez assez les chances de mon état pour ne pas vous attendre, tous les jours, à apprendre, ou ma mort, ou mon avancethent.

(Fatigué devons écrire de la main droite, je continue de la main gauche.) — Je vous envoie la copie de deux lettres. Tune du général Baraguey d'Hilliers, l'autre du colonel Foy, aide de camp de M. le ministre de la guerre.

Lettre du général Baraguey d'Hilliers,

CoDstantîne, 6 juillet 1843.

Monsieur le commandaot, j'ai rendu compte à M. k ministre de la guerre du fâcheux accident qui vous est survenu au commencement de notre dernière expédition. M. le maréchal, dans sa réponse^ m^écrit cette phrase : « Je regrette que le brave commandant de Monugnac ait eu un poignet cassé dans un des combats qui ont été livrés. Témoignez-lui, je vous en prie, ma satisfaction pour Texemple qu^il a donné en ne voulant pas quitter le commandement de sa troupe, malgré h gravité de sa blessure. Je désire qu'il soit promptement rétabli. 11

Je vous transmets cette expression de la satisfacdoD du maréchal, avec d'autant plus de plaisir et d'^empressèment, Monsieur le commandant, qu'elle est celle d'un homme parfaitement digne de juger et d'apprécier votre bonne manière de servir.

Recevez, Monsieur le commandant, l'assurance de mes sentiments distingués.

Baraguey d'Hilliers.

Lettre du colonel Arthur Foy.

Constantine, 14 juillet 1843*

Monsieur le commandant, je m'empresse de mettre sous vos yeux la phrase ci-jointe, insérée dans une

lettre que je reçois de M. le maréchal ministre de la guerre, en réponse au rapport que j'ai eu l'honneur d'adresser à Son Excellence, le 3o mai dernier :

« Je regrette que, dans les faibles engagements qui ont eu lieu, le commandant de Montagnac, du 6i*, ait reçu une blessure grave au poignet.

« J'espère qu'il se rétablira promptement, et que le bel exemple qu'il a donné, de conserverie commandement malgré cet accident, portera ses fruits parmi la troupe. Témoignez de ma part à cet officier supérieur rinterét que je lui porte. »

Agréez, je vous prie. Monsieur le commandant, avec mes vœux pour le prompt rétablissement de votre blessure, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

Arthur Foy.

Je suis rentré — (je reprends de la main droite) — à Philippeville, avec les six compagnies d'élite du 6i', le 29 juillet.

J'ai toujours le même guignon du côté de mes chevaux, ce qui me fatigue au suprême degré et me bouleverse le caractère.

Mon pauvre petit cheval, le seul que j'eusse conservé à peu près intact, vient de se déclarer farcineux en arrivant ici. Me voilà complètement démonté, je ne sais réellement que faire.

C'est que nous autres malheureux officiers d'infanterie, nous perdrions cent chevaux, dans l'espace de huit jours, qu'on ne nous indemniserait pas de deux

33o LETTRES d'uN SOLDAT.

liards, à moins qu^ils n'aient été tués cTiine balle sur le champ de bataille.

On sait pourtant tiis-bien que nos chevaux soaffinmt beaucoup plus que ceux de la cavalerie, car nous sommes obligés de suivre nos £intassins partout, quelles que soient les difficultés de terrain, tandis qac la cavalerie ne s'engage que dans les pays oti il loi est possible de manœuvrer. Nos écuries sont toujoon détestables. C'est tout au plus si Ton nous fait la grâce de nous en accorder. Et, pour compenser toutes ces misères, nous n^avons même pas le droit de choisir un cheval delà remonte; il nous est seulement permis, à nous autres officiers supérieurs, de glaner une rosse dans ce que la remonte refuse, ou bien nous sommes à la merci du maquignonnage de quelques officiers de cavalerie et d^industriek véreux.

Voilà cinq chevaux que je perds depuis le mois de septembre 1841 . C'est à ne pas y tenir; aussi n'ai-je jamais été aussi ra&lé, aussi misérablement gueux que depuis ma nomination de chef de bataillon.

Joignez à toutes ces dépenses celles des harnachements, que les expéditions incessantes mettent bien vite hors d'usage. Ma selle neuve, dont je me suis servi continuellement depuis le mois de février 1843 jusqu'au i5 mai, cette jolie selle qui me paraissait si bien confectionnée, si solide, est aujourd'hui fripée; je ne puis plus m'en servir. L'arçon manquait de nerf et s'est aflFaibli au point qu'il porte sur Téchine et blesse mes chevaux.

En France, cette selle m'aurait duré six ans; en

LETTRES D^UN SOLDAT. 33l

Afrique, elle m'a servi trois mois. Il me semble que la haine que j^avais vouée aux chevaux était une appréhension des soucis que devaient me causer ces bougres d^animaux.

Adieu, mon cher oncle; croyez toujours à mon inaltérable attachement.

A M. de Leuglay.

Philîppeville, 12 janvier 1843.

Je vous remercie, mon cher'de Leuglay, des détails que vous me donnez sur les opérations du gouverneur et de notre général Lamoriciére. Il paraît qu'en effet les résultats ont été immenses. Ces messieurs ont bien couronné Tannée 1842.

J'ai appris dernièrement que le général de Lamoricière était nommé lieutenant général. Je m'en suis réjoui de vrai cœur. J'apprendrai aussi avec bien du plaisir Tavénement de notre père Bugeaud au marechalat. Il a certes assez fait pour mériter cette dignité, quoi qu'en disent les vieux jaloux de TEmpire, qui moisissent entre leur perruque de chiendent et leurs bottes de carton; ridicules monuments qui, traînés péniblement sur cette terre d^Afrique, se sont bientôt laissé ébranler par le plus léger choc de difficultés. La France a assez fait pour leur vieille gloire. Qu^on leur réserve aujourd'hui une bonne place au musée des Invalides, et qu^il n^en soit plus question.

Nous sommes toujours là, en attendant les événe-

inents. Je ne sais encore dans quel sens ils se dérouleront.— Les sillons se creusent^ les grains se sèment, les Arabes approvisionnent nos marchés, et la sécurité est parfaite partout.

Nous avons ici un exemple bien frappant de rinfluence que peut exercer sur les Arabes un homme juste, intègre, ferme et intelligent. Depuis un an, on cherche à organiser, à Philippeville, un escadron de spahis. Un certain capitaine de cavalerie bat le rappel, pendant huit mois, pour réunir tout au plus une vingtaine de malheureux. Depuis quatre mois, ce capitaine a été remplacé par un autre, M. Joachim Ambert^ qui, dans ce laps de temps, a formé un escadron de cent quatre-vingts hommes et chevaux, et réuni les éléments nécessaires pour former un second escadron, aussitôt qu^il sera autorisé à le faire. Il avait été cependant décidé qu^on renoncerait à Torganisatîon de cet escadron, sous prétexte que le pays ne fournissait ni cavaliers ni chevaux.

On vient enfin de voir — clair comme le jour — que ce n^étaient pas les éléments qui manquaient à l'organisateur, mais l'organisateur qui manquait aux éléments.

Voilà la pierre d'achoppement de toutes nos nouvelles organisations et surtout de Inorganisation des corps indigènes; c'est la difficulté de trouver, pour les diriger, des hommes justes, consciencieux et surtout probes. Malheureusement, on jette trop souvent dans ces corps les rebuts de Tarmée. Les hommes sont difficiles à trouver, mon cher de Leuglay, et la lanterne

du fameux Cynique ne nous aiderait pas plus à les découvrir aujourd'hui qu'au siècle où il vivait. — Aussi, quand on en rencontre, on s'y cramponne. Donnez-moi donc une bonne poignée de main, mon cher de Leuglay, et croyez à tout mon attachement.

Philippeville, 24 janvier 1843.

Mon cher de Leuglay, je viens d'apprendre que notre gouverneur battait encore la campagne, pour protéger les tribus de l'Ouarensenis, châtiées par Abdel-Kader, à cause des dernières soumissions qu'elles nous avaient faites. Je crois qu'il n*y a réellement 'qu'un moyen d'en finir avec ce diable d'Abd-el-Kader, c'est de mettre sa tête à prix. — Quand on la coterait à cent mille francs, ce serait encore une économie, et l'on ne manquerait pas de trouver un Arabe dont la conscience s'élargirait devant cette somme.

Je suis de plus en plus convaincu que, dans nos principales villes d'Afrique, il y a des agents de l'Angleterre et d'autres puissances qui alimentent la guerre. Ne pouvant nous la faire ostensiblement elles-mêmes, elles nous la font ainsi. — Je suis bien persuadé qu'Abd-el-Kader ne pourrait continuer à tenir, s'il était réduit à ses seules ressources.

Après cela, avec nos manies de niaise philanthropie, nous sommes trop bonasses dans nos actes d'énergie. Nous arrivons au milieu d'immenses tribus qui, intimidées par notre, présence, font toutes les promesses de soumission imaginables. Nous nous payons,

comme de coutume, en monnaie de singe. Nous n'exigeons même pas un otage, pas un cheval^ pas une bourrique.

Qui veut la fin veut les moyens. — Selon moi, toutes les populations qui n'acceptent pas nos conditions doivent être rasées, tout doit être pris, saccagé, sans distinction d'âge ni de sexe; l'herbe ne doit plus pousser où Tarmée française a mis le pied.

Si vos tendres cœurs saignent d'anéantir tout ce qui résiste, entassez hommes, femmes et enfants sur des bâtiments de l'Etat, et expédiez-moi tout cela aux îles Marquises ou ailleurs. Tuez ou exportez ainsi quelques tribus, et je vous réponds que les autres se défendront contre ce fantôme qui les terrifie.

Chaque fois qu'un chef de tribu a trahi ou n'a pas agi avec vigueur, tous les hommes de la tribu doivent être tués, le reste exporté.

Les tribus doivent nourrir l'armée lorsqu'elle voyage, et, si les vivres n'arrivent pas à point donné, razzia pour la première fois, mort et exportation en cas de récidive.

Si je me laissais aller à ma verve d'extermination, je vous en remplirais quatre pages. Lorsque les peuplades venues d'Arabie inondèrent l'Afrique, elles ne soumirent les Berbères qu'en employant les moyens que je prône. — Agissons donc de même, si nous voulons en finir.

Mais que diraient nos philanthropes? ces braves gens qui passent leur vie à rechercher les moyens

d^améliorer le sort des assassins, des galériens, de toutes les canailles^ en un mot!

Toujours seul, mon cher de Leuglay, comme Tours blanc des pv&les arctique et antarctique^ je rêve beaucoup : de véritables rêves d'ours.

Entre mes quatre murs blanchâtres, je dresse d'horribles plans de campagne. — Je parcours l'Afrique du nord au sud, de l'est à Touest, et, comme un illuminé ou un possédé^ je finis par me figurer qu'à moi seul appartient la puissance d'en terminer avec tout ce qu'il y a d'Arabes en Afrique.

Le rêve auquel je reviens tous les jours est celui-ci : L'Afrique nous appartient aujourd'hui, nous pouvons la sillonner en tous sens. — Mais toutes les populations^ soumises en apparence, ont besoin d'être maintenues, dans le cas où elles auraient la velléité de bouger; d'être protégées, dans le cas où elles sont fidèles, et d'être châtiées, si elles se révoltent ou ne veulent pas accepter nos conditions.

Il faudrait un corps spécial pour atteindre ces différents buts, un corps de dix-huit cents à deux mille hommes faits, de volontaires, de jeunes gens aventureux, n'ayant d'autre pensée, d'autre avenir en partage que la mort, ayant un costume fantastique en rapport avec leur mission '.

> Le colonel de Montagnac avait dessiné avec soin cet uniforme. Il se composait d'une veste et d'un gilet ressemblant un peu à ceux des spahis; d'une culotte courte, avec des guêtres en treillis de toile, montant au-dessus du genou; d'un petit shako en feutre clair, de forme trcs-légère, dans le genre du ross des Espagnols, mais avec une seconde visière derrière,

Ce corps, destiné à tenir continuellement la campagne, ne rentrerait dans la ville que deux fois par an, pour y prendre les choses de première nécessité, vivant par conséquent sur les tribus, battant, tuant les uns, protégeant les autres, se portant dans toutes directions où il y a un ennemi à combattre... Ce serait un corps franc commandé par un homme à qui on laisserait toute latitude. Cethomme?... ce serait... Moi. Eh bien! dans deux ans, je vous promets qu'il ne resterait pas un Arabe ayant la plus légère velléité de lever le nez, à cent lieues à la ronde.

Que le gouvernement ait assez de confiance en moi pour me confier ce corps tel que je le comprends, td que j'en ai établi les bases, et il verra s'il n^ a pss, pour lui^ économie d*hommes et d'argent, si la plos parfaite sécurité ne régnera pas partout, et si les troupes qu'on est obligé de lancer dans toutes les directions (en pure perte souvent) ne rendraient pas plus de services en protégeant, dans les zones déjà complètement pacifiées, les individus qui viendraient s^y établir pour coloniser le pays.

Je vous indiquerai, petit à petit, mon plan, et vous me donnerez votre opinion.

Adieu, mon cher ami. En fait de corps firanc, j^aime les choses franches; c'est pour cela que j'aime votre amitié. Croyez bien à la mienne.

pour protéger la nuque. Cartouchière, sabre et baïonnette à b ceinture. Comme couleur, à peu près celle des zouaves du fénéral de Charette.

LETTRES d'un SOLDAT. SSy

A madame Éli\é de Montagnac.

Philippeville^ i5 août 1843.

Ma bonne chère sœur, aujourd'hui que mes trois premiers doigts me permettent de faire glisser une plume sur le papier, je viens vous remercier de l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à ma sotte blessure.

Je suis fâché que cet accident vous ait causé tant d'émotion. J'en ai été probablement beaucoup moins inquiet que vous^ tant je me suis façonné à la pensée de recevoir, un jour ou l'autre, quelque torgniole, — Attendez-vous donc à apprendre, à tout instant, la nouvelle d'un accroc à ma casaque humaine, et ne vous en épouvantez pas.

Quand on est militaire et qu'on fait la guerre, on n'est pas destiné à vivre longtemps. Lorsque je récapitule les nombreuses circonstances oCi la mort m'a sifflé aux oreilles, je m'étonne de pouvoir vous écrire aujourd'hui. Il faut évidemment que la Providence se soit intéressée à ma peau.

Quoique ma plume suive plus facilement le cours de mes pensées, ne croyez pas, pour cela, que mes articulations jouent un grand rôle dans ce mécanisme. J'ai toujours le poignet très-enflé et les doigts bien roides. — La force ne revient pas, et encore moins la souplesse. — C'est bien béte, une patte cassée, ma pauvre Clémence, et il ne manquait plus que cela

pour donner à cette partie, déjà assez disgraciœ, de mon individu, un surcroît d^agrément.

Vos moutards vont toujours bien, n^est-ce pas? Engagez donc votre bon petit bonhomme d*Éiizéà m^écrire de temps en temps; quand sa sœur Jeanne saura tenir une plume, j^espère bien qu'elle m'écrira aussi. — Je serai heureux de fondre mon pauvre vieux cœur de soldat dans celui de ces bons petits enfants, qui comme vous, ma bonne Clémence, qui comme mon brave et honnête frère seront toujours mes bons anges sur la terre. Ce que je vous dis là, ma bien chère amie, je vous le dis du fond du cœur.

Comment se portent ma petite Eugénie, notre tante Thérèse, nos oncles? donnez-moi des nouvelles de toute cette sainte famille. N'en n^oubliez aucun membre.

Embrassez votre mari bien fort pour moi, et recevez, ma chère Clémence, l'expression franche de tout rattachement que je vous ai voué.

A M, Éli:{é de Montagnac.

Camp d'Aïn-Mougal, 24 octobre 1S43.

Mon cher ami, voilà bien longtemps que je n'ai reçu de tes nouvelles.

J'ai eu hier une lettre de mon oncle m*annonçant que tout le monde se porte bien. Je suis donc tranquille.

Depuis un mois, j'occupe un camp à deux lieues et demie de Philippeville, au milieu des montagnes de

LETTRES d'un SOLDAT. SSq

Collo. Je travaille à une route qui doit relier CoUo à Philippeville. Cest un assez beau travail.

Le 8, j^ai fait une marche de nuit pour aller châtier, à quatre ou cinq lieues de mon camp, des tribus rebelles. J^ai eu un engagement qui m^a coûté quelques hommes tués ou blessés. On a été assez satisfait de mon mouvement.

Je me porte bien ; mon bras est toujours roide, et je ne puis me servir que de mes doigts pour écrire.

Il paraît que toutes les branches possibles de notre lignée se sont réunies dernièrement à Sedan : branche transrhénane, branche lorraine, branche parisienne... quelle nichée !

Quand aurai-je ce plaisir-là, moi?

Mes guignons en chevaux se poursuivent avec une opiniâtreté décourageante. J^avais attrappé à grand'peine, dans les dernières expéditions que je fis Tété dernier, une fort jolie jument grise, très-distinguée, de sept ans, sur laquelle je fondais une foule d^espérances. Voilà qu^une belle nuit, les Arabes me la volent avec une couverture et un tapis de selle, sous le nez de mes deux cochons de soldats qui ronflaient, comme des serpents de cathédrale, auprès de cette bête.

Tout cela s^est passé au milieu d^une ville entourée d^un mur d^enceinte et oti fourmillent postes et sentinelles!

J'ai abîmé mes deux brigands de soldats, mais tout cela ne m'a pas rendu ma jolie petite jument. Il y a une fatalité infernale qui ne veut pas que je puisse

posséder quelque chose de propre en fait de chevaux. II faut donc m'abonner à enfourcher, jusqu^au bout, mes deux kidars (rosses, en arabe). Quand ils ne pourront plus me porter, je monterai sur un âne comme Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisqu'il m'est impossible de garder un cheval. Ça a vraiment Pair d'une plaisanterie. Pourtant j'ai tort de me plaindie, car notre pauvre oncle Chardron ^ en a perdu sept ea l'espace de dix ans.

Adieu, mon bon ami ; lorsque toi ou ta femme aurez le temps, écrivez-moi, vous me ferez toujours bien plaisir; je n^ai d^autres satisfactions que de recevoir des nouvelles de ceux que j^aime.

A M. Bernard de Montagnac,

Camp d'ASn-Mougal, i3 novembre 1843.

Mon cher oncle, voilà longtemps que je ne vous ai rien dit, et j'éprouve le besoin de renouer avec vous le fil de notre petite correspondance.

Vous venez d'avoir un coup de feu terrible à essuyer: parents de tous les pays, neveux et nièces, tous bien vivants. C'est ainsi que les années se comptent, mon pauvre oncle, par les morveux et les morveuses que vous avez vus naître et qui travaillent à en faire naître d'autres. F... calendrier, voyez- vous, que des neveux et des nièces ! Les uns disent : Nous sommes nés à telle

> Le commandant Chardron, chevalier de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur.

époque, nous commençons à devenir vieux; les autres, à telle autre. Tous ces imbéciles-]à ne voient pas qu'au moment où ils faisaient leur première grimace au soleil, les pauvres parents y réchauffaient déjà leurs douleurs. Que le diable emporte neveux et nièces, n'est-ce pas, mori cher oncle?

En attendant que les circonstances me permettent d'aller compter les miens, je compte mes pas sur un petit plateau, dans les montagnes, à deux lieues de Philippeville, entouré de quatre cent quarante-cinq machines humaines qui piochent, à tour de bras, broussailles et montagnes, pour établir une communication facile entre Philippeville et CoUo, deux points du littéral que quinze lieues de terrain séparent.

Je me porte toujours bien. Je craque à la tâche. — Ça me va. — Rien de nouveau à l'endroit du poignet. Toujours même roideur, même empêchement, même difformité. Deux doigts et le pouce pour griffonner, une main gauche, assez gauche, un cœur pour aimer mes bons vieux parents, voilà tout... et... deux rosses. Beau f... chef de bataillon, ma foi! Une vraie ruine.

On a dû vous dire, mon cher oncle, que j'avais encore été proposé pour lieutenant-colonel à l'inspection dernière. Je ne sais si le Comité d'infanterie accueillera cette proposition. J'ai appris, il y a quelques jours, que je venais d'être proposé, de nouveau, pour l'affaire du 9 novembre dont j'ai parlé à Élizé. C'est mon colonel qui m'annonce cela. Si cela continue, mon nom aura servi à t... le d... à tous les étatsmajors d'Alger. C'est assez régalant.

Vous ne tarderez probablement pas à revoir le papa d'André, il doit être près de rentrer à Paris, s'il n y est déjà. Cette inspection lui vaudra peut-être quelque chose. Tant mieux, c*est un brave et digne homme.

Il avait aveclui un M. D..., de Mézières, qui paraissait enchanté de son voyage. Heureuses natures que celles de ces touristes. Avec une tête de moineau et on bec de plume d'oie, ils vous alignent des articles à faire frissonner un lézard, — et toutes les grenouilles humaines de croire! O béates créatures, croyez donc et croassez !

Élizé vous aura sans doute raconté une nouvelle déception à Tendroit d^une jolie petite jument que j^enfourchais déjà dans l'avenir, sous les harnais des plus belles espérances, comme diraient ou ne diraient pas nos poëtes. La pauvre petite bête est partie muscade; je doute qu^elle revienne cannelle. Dans tous les cas, avant que les Arabes m'aient repris ce que je leur ai rasé, ils ont encore diablement de chevaux, de bourriques, de chameaux, de femmes, d^hommes, et d^autres bêtes à m^attraper! — nous sommes encore loin de compte.

Nous attendons, ces jours-ci, le duc d^Aumale. Il doit être, en ce moment, à Alger. Tant mieux, car cette province de Constantine mérite qu'on s'occupe dMle.

Le nommé X... que vous m'avez recommandé est parti avec un congé de convalescence de trois mois. C'est un vilain soldat sous tous les rapports. Si vous le voyez là-bas, n'écoutez pas ses racontars. Il est menteur, patelin, psirtsseux^ poiiffîasse et tout ce qui

s^ensuit. Des troupiers comme ceux-là, j'en ai plein les reins.

J*ai parlé au papa d'André de X... de Z... Il parait qu'on est très-peu content de lui dans son régiment. J'en reviens toujours à ma recette primitive : Qu'une balle de Bédouin lui crève le caisson, c'est ce qui peut arriver de plus heureux pour ses parents et de plus honorable pour lui.

Je connais le lapin, mon cher oncle. Il est vicieux, ce gamin-là. Il n'a pas d'amour-propre, pas de sentiments élevés.

Je sens que mon poignet commence à s'engourdir; il fait froid sous une toile, au mois de novembre, dans les montagnes, à onze heures du soir. Adieu donc, mon cher oncle; embrassez pour moi toute notre bonne famille, petits et grands, et croyez toujours à mon attachement bien franc et bien sincère.

A M. Éli\é de Montagnac.

Philippeville, 5 décembre 1843.

Mon cher ami, tu as dû recevoir ma dernière lettre que j'ai abandonnée, le mois passé, aux flots, aux vents, à toutes les intempéries de l'atmosphère. J'en ai confié une aussi, aux éléments, pour mon oncle; je pense que ces infortunées voyageuses vous seront parvenues.

G>mment vas-tu? J'ai reçu ta dernière lettre et celle de Clémence. Je vous remercie tous les deux; envoyez-

m'en de temps à autre. Cela me fait du bien. Que devenez- vous au milieu de votre boueux hiver? Ici, il pleut à verse, depuis la fin d'octobre. Dans cène cité, bâtie sur les deux versants escarpés d'un ravin, on ne voit que torrents. Il n'y aurait pas grand mal à cela, si les eaux nettoyaient cette puante ville, véritable écurie d'Augias. Il est fâcheux qu'elles n'entraînent pas toutes les immondices humaines qui y grouillent. Mais elles auraient trop à faire; ce serait un des travaux d'Hercule, et non le moindre.

Le duc d'Aumale est arrivé ici, le i*' décembre; Son Altesse Royale y est restée le 2 et le 3, puis elle est partie pour Constantine, par un temps épouvantable.

Le prince a été pour moi de la plus grande bienveillance. Dans un dîner qu'il donna, il m'avait placé à sa droite, et ne cessa de s'entretenir avec moi. J'en étais confus. Il m'a rappelé des particularités de ma vie d'Afrique que j'étais bien loin de supposer qu'il pût connaître; entre autres une scène que j'eus, ea 1840, dans la province d'Alger, avec mon chef de bataillon auquel je reprochais d'avoir été un c... (capon).

Elle est réellement/brf bien, notre jeune Altesse. II y a en elle un jugement très-droit, très-ferme, et un esprit sérieux étonnant pour son âge. Non-seulement c'est un prince charmant, des plus aimables, plein de franchise et d'entrain, mais c'est un homme,

La belle province de Constantine a bien besoin d'un prince comme celui-là, pour la relever. C'est celle qui

offre le plus de ressources et, par conséquent, le plus d'avenir.

Je vais toujours bien, mais mon bras est dans le même état, il me fait quelquefois souffrir.

Mon meilleur petit cheval est malade. 11 a la ganache remplie de glandes qui se sont engorgées et indurées. Je crains bien que ce ne soient les premiers symptômes de la morve ! Ces gueux de chevaux me font blanchir comme un vieux sansonnet. Ils sont pourtant parfaitement soignés, mais la fatalité me poursuit.

Je t'ai quitté un instant pour aller voir ce qui se passait à mon écurie, craignant que mon gredin de soldat, à qui j'avais payé le mois hier^ ne fut soûl. En effet, j'ai trouvé mon cochon dans Tétat susdit. Mon poignet en désarroi m'a empêché de lui administrer une volée de manche à balai, comme j'en avais l'excellente habitude, lorsque je jouissais de mes deux mains; mais je l'ai collé en prison. Ces gredins-là devraient pourtant bien se défier de moi, car je les trousse d'une vigoureuse façon lorsque je les trouve en défaut. Mais le vice l'emporte toujours!

J'aurais dû servir chez les Turcs : avec l'étonnante disposition que j'ai à tanner la peau humaine, j'aurais eu des chances pour devenir un personnage remarquable dans ce pays, oii les instruments contondants et tranchants jouent un grand rôle comme moyens de persuasion.

Tu me demandes des nouvelles de Remy? C'est un bon petit garçon qui a du cœur, qui fera bien, s'il veut être un peu plus actif, un peu plus nerveux. Car,

dans notre état, il faut du nerf. Quelque temps après son arrivée au régiment, je lui ai appliqué udc légère décoction de huit jours d*arréts, pour s'être présenté dans un café, où se trouvaient les officiers supérieurs du régiment et d'autres, autrement qu'en tenue : un simple avis en passant. Il m'en aura plus de recoanaissance que si je lui avais fait un compliment.

Aujourd'hui, je me trouvais avec un bon vieux colonel du 22*, excellent homme, paternel au suprême degré, ne comprenant pas qu'on coupât des têtes i quelques-uns pour feiire emboîter le pas aux autres; je lui disais que, dans les affaires de ce monde, la vie de dix mille hommes ne devait pas peser un cheveu, et que tout chef qui s'arrêtait à de pareilles considérations méritait d'être mangé par les siens. Mon vieux colonel fit un bond en arrière, comme si un chien dogue lui eût mordu la fesse. Pauvres braves gens! qu'ils connaissent peu le cœur humain! Ils ne sont pas faits pour être conducteurs de bandes, encore moins corsaires, sublime métier!

En attendant que j'aie le bonheur de devenir l'un ou l'autre, embrasse bien tendrement, pour moi, Qémence et tes moutards.

Voilà 1844 qui va s'élever au-dessus de notre horizon pour nous inviter à faire un nouveau pas vers k tombe. Que le diable l'emporte!

Encore une pierre de plus dans notre hotte, et qu'il faut porter «ans rémission.

Puissîez-vous, tous tant que vous êtes, trouver au fond de cette hotte toutes les compensations ima-

ginables au poids qui vous pèse sur les épaules!

Ces compensations, que je vous souhaite de tout mon cœur, me feraient paraître la mienne plus légère.

Tâchons de sourire, malgré les plis que le temps vient nous mettre au coin de Toeil, et espérons nous retrouver tous sur cette terre, pour descendre ensemble le 45* échelon de notre siècle.

Mes tendresses à toute notre famille : oncles, tantes, sœurs, etc.

Ton ami.

A M, Bernard de Montagnac.

Camp d^Oued-el-Hamar, 24 décembre 1843.

Oued-el-Hamar veut dire en arabe rivière de Vâne. La vie que je mène, à ce camp, a quelque analogie avec sa dénomination, j^y fais un vrai métier à tourner en bourrique. Du matin au soir, je casse des pierres sur une grande route; mes troupiers appellent cela casser du sucre.

Nos plaisirs, vous le voyez, sont assez variés en Afrique : casser des têtes de Bédouins, casser des pierres et réciproquement.

Nous sommes à six lieues de Philippeville et vivons sous la tente. Lorsqu^il fait beau, ça ne va pas trop mal ; mais lorsqu^il pleut ou qu^il vente, ça n'est pas drôle.

Cette vie-là, à laquelle je suis fait depuis longtemps^ n^a rien de rude pour moi; mais mon gueux de

poignet me fait mal par le froid, et il fait froid aussi, en Afrique, pendant Phiver. Je me porte bien, du reste.

Merci, mon cher oncle, de tout Pintérêt que vous prenez à moi. Ne vous tourmentez pas de mon avenir, ni les uns ni les autres. Je sais me contenter de ce que je possède. Jamais je n^ai eu Pambitiondes grades. J^ai celle d^accomplir ma mission, de remplir noblement ma tâche, et c^est là, je le crois, la seule ambition honorable.

Ce sera la source de toutes mes satisfactions, à la fin de ma vie, de devoir peu aux hommes et beaucoup à moi-même.

Je sais gré au père Bugeaud de Popinion qu^il a de moi. Cest un titre que j'aime à compter au nombre des récompenses qui me sont dévolues de loin en loin.

C**^ a quitté le régiment pour passer à la position de retraite. Quand nous étions ensemble au i* de ligne, jen^avais paspour lui des sentiments d'affection bien prononcés. Il était alors du nombre de certains capitaines qui cherchaient à m'entraver dans mes fonctions de major. Moins ancien qu'eux, sous les ordres d'un colonel incapable, je devais seul faire face à tous, comme un sanglier. Les prérogatives de mon semblant de grade les gênaient, et ma fermeté inébranlable les dépitait. On criait en dessous, on faisait de petites coteries, et le pèreC*** n'était pas étranger à tout cela. Enfin je Pai revu au 61*, il m'a fait accueil, il a même eu à mon égard des procédés dont je lui ai

tenu compte, et nous nous sommes séparés bons camarades.

Je ne fais de sottises à personne, mais je ne tolère pas qu'on m'en fasse, et si je n'oublie jamais le mal qu'on m'a fait, je suis toujours reconnaissant des bons procédés qu'on a eus à mon égard.

Plus je vais, plus je me cramponne à cette conviction : qu'un bonasse mérite d'être mangé, comme une couenne de fromage par les rats. Je ne serai donc jamais un bonasse jusqu'à ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ vienne, en personne, m'enseigner comment on peut tendre une joue, après avoir reçu une claque sur l'autre!

Le petit sergent Roblot dont vous me parlez est un bon soldat, plein de cœur. Il a été quelque temps dans mon bataillon, il est rempli de courage. Je l'ai vu, dans des expéditions que nous avons faites ensemble, bien souffrant; — jamais il n'a abandonné son poste. Il se porte bien maintenant.

Delvincourt est dans mon bataillon. Il est sergent. J'en suis très-content. Le pauvre diable souffre toujours de son bras. Il /a dans le régiment quelques Ardennais qui marchent bien.

Le petit Brincourt est arrivé avant-hier à Philippeville, mais je ne le reverrai que quand mon bataillon rentrera, vers la fin de janvier. S'il a du nerf, il sera bien avec moi. Si c'est une poule mouillée, il peut aller se faire f...

Vous me demandez, mon cher oncle, si je m'occupe toujours de peinture? Il y a plusieurs années que je

35o LETTRES d'uM SOLDAT-

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n^ai pas touché une brosse. Je n^en ai pas eu le temps, et aujourd'hui, je ne le puis plus. Il m^est impossible détourner mon poignet.

Adieu, mon cher oncle; recevez mes meilleurs souhaits pour la nouvelle année qui va s^ouvrir, vous et tous nos bons parents, qui ne seront jamais assez heureux, à mon gré.

Embrassez pour moi petite Ninie et toute notre sainte famille, et croyez à mon attachement, que rien n^altérera jamais.

A M, Éli^é de Montagnac.

Camp d'Oued-el-Hamar, i*' janvier 1844.

Mon cher ami, salut à cette nouvelle année qui nous creuse une ride de plus au front, et salut à notre vieille amitié fraternelle qui, je Tespère, se maintiendra fraîche et pure in sœcula sœculorum.

Que Dieu te protège, toi et les tiens. Tels sont mes vœux les plus chers. Embrasse pour moi ta bonne Clémence, qu^elIe soit heureuse, que sa vie se passe douce au sein de sa famille bénie, et j'en remercierai le ciel avec ferveur. Que tes deux petits enfants ressemblent à leur père et à leur mère, c'est le plus grand bonheur que je puisse leur souhaiter.

J^ai reçu la lettre que tu as remise au jeune Brincourt et celle de ton petit Ëlizé. Merci de tant de plaisir à la fois. Comble-moi souvent comme cela, je souffrirai moins d^étre loin de vous.

Sais-tu que ton brave petit garçon n'écrit pas mal pour son âge? Je ne m'explique pas comment on fabrique les enfants au siècle où nous vivons : ils sont bons à faire des ambassadeurs à une époque où nous autres étions tout au plus bons à. répondre Orapro nobis, à la messe du curé de Pouru-aux-Bois.

Je vais lui répondre, bien entendu, à ce bon petit homme. Force-le à me gribouiller souvent du papier, cela lui développera l'imagination, et à moi, cela me fera plaisir. C'est si pur, ce qui émane du cœur d'un enfant î Ça fait du bien à respirer; cette franche naïveté a quelque chose du velouté d'une fleur qui vient de s'épanouir. Qu'il m'écrive donc souvent, je lui répondrai, sois-en sûr, et je ne lui donnerai pas de mauvais conseils, crois-le bien.

Je ne sais quand je pourrai faire la connaissance de ces bons petits enfants. Il est possible pourtant que je sois forcé d'aller aux eaux la saison prochaine, car mon poignet ne remarchera pas sans cela.

Tu me demandes si je chasse toujours. J'ai essayé dernièrement, mais j'ai eu beaucoup de peine à tenir mon fusil, et je suis très-géné par ma patte. Je n'ai pas chassé depuis iSSg, ou très-peu. J'ai tiré quelques coups de fusil, par-ci par-là, dans mes courses, et voilà tout. Depuis le mois d'août 1 841, il ne me reste plus de chien. On m'a volé une petite chienne qui venait de Flore. En somme, la chasse est finie pour moi.

J'apprends avec peine que notre tante Thérèse est souffrante. L'hiver est une bien mauvaise saison pour elle.

352 LETTRES d'oN SOLDAT.

Adieu, mon brave ami ; ne m^oublie auprès de personne et sois toujours bien convaincu de mon solide attachement.

A M. Éli\é de Montagnac fils,

i^ janvier 1844.

Mon bon petit ami , combien je te sais gré de ta bonne amitié! Sais-tu quec^est très-beau d^aimer quelqu'un sans le connaître? Le cœur et Pimagination doivent faire un femeux tour de force. En6n, mon brave petit garçon, continue à grandir dans ces mêmes dispositions à mon égard, j'espère que tu ne te repentiras pas de m'avoir aimé sans me connaître, lorsque plus tard les circonstances me permettront de te voir.

Je te fais mon compliment sur la manière dont tu commences à écrire. Écris beaucoup, et surtout à moi. Ton style et ta main se formeront.

Travaille, mon garçon, travaille de toutes tes forces, pour contenter ton père et ta mère et tes maîtres, et devenir un jour un homme remarquable.

Les enfants doivent toujours faire honneur à leurs parents, et, pour cela, tu n'as qu'à suivre Tezemple que te donnent les tiens et écouter leurs bons conseils.

Il n'est jamais nécessaire de dire à quelqu^un qu'on Taime; il suffit de le lui prouver par des actions, et c'est en t'acquittant de tes devoirs de religion et d'étude que tu montreras à tes bons parents combien tu leur es attaché.

Adieu, mon bon petit garçon; aime tes parents et prouve-le-leur à chaque instant de la vie ; adore Dieu et respecte les pauvres.

Je t'embrasse et t'aime bien, quoique je ne te connaisse pas; mais tu es le fils de mon frère, et c'est à cette source que je puiserai toujours toute mon afTectien pour toi.

A M. Éli\é de Montagnac.

Philippeville, i5 janvier 1844.

Mon brave ami, combien ta bonne grande lettre m'a fait plaisir! Ecris-m'en donc comme cela, le plus que tu pourras.

Je me dis bien souvent que tu étais plutôt fait pour être militaire qu'industriel, et je suis chaque jour plus convaincu que tu aurais exécuté des cabrioles beaucoup plus distinguées que les miennes, dans la carrière des armes, si les circonstances t'avaient permis d'y danser. La question que tu traites avec tant de justesse me prouve encore que sous ta casaque de garde national, il y a des sentiments militaires bien purs et bien élevés. Comment en serait-il autrement? Quand nous avons ouvert les yeux, la première chose que nous avons «vue, pendue dans la chambre de notre père, c'est un sabre. Dans celle de notre oncle, encore un sabre, et, pendant que notre père et notre oncle se reposaient de leurs fatigues et de leurs blessures, leurs frères, leurs beaux-frères étaient sous les drapeaux de la

grande armée. Et quelle joie pour nous quand nous les voyions revenir, de loin en loin, avec leurs uniformes brillants ! Nous n'avions pas assez de nos yeux pour les regarder, de nos oreilles pour les écouter.

Nous traînions leurs sabres, leurs épées, nous coiffions leurs casques, nous attrapions leurs uniformes. Que nous étions heureux de nous en affubler! Tout, autour de nous, respirait un air militaire : militaire notre grand-père, militaires notre arrière-grandpère, nos grands-oncles et ainsi de suite, jusque dans k nuit des temps.

Comment veux-tu qu'au milieu de cette atmosphère, nos caractères ne soient pas trempés, aussi, militairement? Oui, mon brave garçon, tu devais avoir la flamberge au côté, et tu n'aurais cei^ pas été un des plus mauvais de l'armée. C'est égal, quoique tu ne portes pas l'habit de soldat, tu es militaire de corps et d'âme, car qui dit militaire dit grand, loyal, généreux, et ces vertus-là sont haut placées chez toi.

Ah! mon pauvre ami, l'esprit militaire dont tu parles, qui fait trembler ces vampires d'avocats sous leurs bonnets carrés, les épiciers sous leurs bonnets de coton, les journalistes sous leurs bonnets de papier, est bien bas aujourd'hui, car c'est à qui le sapera, et, malgré l'énergie de quelques officiers, trop rares malheureusement, il ne tardera pas à disparaître. Rien n'est possible avec une armée flottante comme la nôtre, où de pauvres imbéciles,déjàimbusdeprincipessubversifs, ne restent que le temps d'user une capote et deux pantalons. A-t-on le temps de leur inculquer les plus

simples traditions de notre ordre militaire? — Si vous leur parlez gloire, si vous essayez de faire résonner à leurs oreilles quelques sublimes principes d'honneur, ils vous répondent stupidement : a C*est pas la peine, je vais m^en aller, d

En Afrique, où nous conservons nos hommes plus longtemps, nous retrouvons quelquefois de hautes vertus militaires chez ces gens-là; car jamais guerre n*a exigé plus de résignation, plus de courage (et par courage, je n'entends pas bravoure). Mais ericore fautil quMIs soient commandés par des hommes de fer et de feu, sans quoi ils tomberaient à plat. Une fois remontés, ils sont admirables; aussi, comme tu le dis fort bien, l'Afrique est aujourd'hui le seul théâtre où Pesprit militaire se maintienne un peu vivant, et où les officiers de cœur apprennent à conduire cette barque militaire, si susceptible de sombrer, lorsque le gouvernail n'est pas tenu d'une main ferme.

Quoique l'Afrique soit un tournebroche où les intrigants de toute sorte sont à la roue et les braves gens à cuire, le soldat y est à une fameuse école. Pour mon compte, s'il me fallait retourner dans un régiment de France, pour y conduire mes hommes p.., je tomberais de terriblement haut.

On fera bien de me laisser en Afrique, où je me sens capable de rendre encore quelques services.

Je ne suis pas un spéculateur; je n'embêterai jamais personne pour avoir des grades, on me trouvera toujours prêt à affronter toutes les difficultés, quelles qu'elles soient, et à me faire tuer quand on voudra.

Va, mon bon ami, conserve toujours tes bons piincipes à regard de Tarmée. Ce sont des sentiments patriotiques dont tout homme de bon sens doit eue pénétré, car qui veut une armée puissante veat rhonneur et la conservation de son pays, et la France, plus que tome autre nation, doit faire tous les sacrifices imaginables pour avoir une organisation militaire inattaquable. Hélas! cous n'en avons pas! Noos n^en avons pas et nous n^en aurons plus! C'est triste à penser, mais c'isst comme cela ! Voilà oti nous coodoit notre raison constitutionnelle dont nous nous sommes engoués. Espèce d'habit d'Arlequin dont les Anglas nous ont affublés, p)our pouvoir nous couvnr de boue à leur aise. C'est le plus beau coup d'épée qu'ils nous aient appliqué. Ils savaient bien, les brigands, qu'en vomissant sur nous le régime parlementaire on l'hydre de Vavocasserte, ils nous perdaient. Ils oni coupé les serres de nos aigles et les ergots de notre coq ressuscité ! Sic voluerefata.

Embrasse pour moi ton petit garçon et ta pente Jeanne, et ne m'oublie pas auprès de Clémence. Embrasse pour moi tous mes autres parents, ondes, tante, sœurs, etc.

Adieu, mon brave frère; crois-moi toujours ton meilleur ami.

LETTRES d'un SOLDAT. dSj

A M. Bernard de Montagnac.

Philippcville, 3 février 1844.

Il paraît, mes bons parents, que l'hiver vous gèle un peu les doigts, car il y a bien longtemps que je n^ai eu de vos nouvelles. Voilà trois au quatre courriers qui arrivent sans rien pour moi. Cela me fait de la peine. Si vous pouviez vous faire une idée de la vie que je mène depuis sept ans, vous comprendriez quelle valeur a pour moi une lettre d'un parent ou d'un ami. Je suis, comme vous le voyez, rentré à Philippeville, où je m'ennuie de l'inaction dans laquelle je vis^ quoique, pour me distraire, on m'ait donné la direction théorique et pratique des sous-officiers, caporaux et autres bétes de ce genre! Si je ne veux pas crever d'un port d'armes rentré, il est temps que je me mette chef de brigands. C'est un assaisonnement que j'aimerais assez aux derniers jours de ma vie militaire. J'ai bien souvent rêvé cette existence-là! En attendant, imbécile, lève le nez, tends le jarret, ouvre la pointe du pied droit, ferme celle du pied gauche et appuie sur la crosse...

Que devenez-vous, mon cher oncle, dans vos frimas de l'Ardenne? Comment allez-vous? Comment se porte toute la famille? Il me tarde de savoir tout cela.

J'ai vu le petit Brincourt. Il est très-bien, ce petit jeune homme. Il a du cœur au métier, de l'intelligence, de la vivacité dans le caractère; je suis convaincu

qu'il montrera de Ténergie dans les circonstances difficiles, et je ne doute pas qu'ils ne réussisse dans quelque temps d'ici ».

Il est sous ma coupe à Tinstruction, et il fait son affaire avec beaucoup de zèle. Nous en avons quelquesuns, de ces petits jeunes gens de T École, qui sont, ma foi, très-bien. Il y a au moins des sentiments élevés chez ces hommes-là; ils comprennent que le mot u honneur » n'est pas une vaine expression. L^armée a grand besoin d'officiers pareils pour ne pas tomber tout à fait dans la crotte oti l'on essaye de la traîner tous les jours.

A propos de crotte, le père Soult vient de rendre une circulaire qui chiffonne joliment certains idiots disposés à s'encrotter. Cette circulaire a trait au mariage des officiers.

' Le colonel de Montagnac, qui se connaissait en hommes, ne s'était pas trompé sur le compte de son jeune compatriote, dont la carrière fut extrêmement brillante. Sous-lieutenant le i*' octobre 1843, — général de division le 1 1 octobre 1873, — grandcroix de la Légion d'honneur en janvier i883, le général Brincourt compte vingt et une [campagnes : Afrique, Paris, 1848, Crimée, Italie, Mexique, armée du Rhin.

Blessé d'un coup de feu en juin 1848, de onze coups de baïonnette, d'un coup de feu et d'un coup d'épée à travers le corps le 23 mars i855, d'un coup de biscalen le 7 juin i855, et d*un éclat de bombe le lendemain, en Crimée, d'un coup de feu à Solférino, cité deux fois à l'ordre du jour de l'armée au Mexique, ses états de service sont des plus beaux qu'on puisse voir.

Ce passé plein d'honneur et de gloire n'a pas trouvé grâce devant le ministre Thibaudin, qui, pour donner satislaction à je ne sais quels sentiments de basse rancune politique, n'a pas hésité à sacrifier le général et à le dépouiller de son commandement.

LETTRES d'un SOLDAT. SSg

Habitués à vivre, en France surtout, dans un état d^oisiveté presque continuel, beaucoup d^officiers ne trouvaient rien de mieux, pour passer leur temps, que de s'affubler de quelques peaux de chien, sources de misère et de déconsidération. Arrêter cette manie du mariage était, selon moi, de toute nécessité et de toute moralité.

On ne saurait trop multiplier les difficultés du mariage dans Tarmée, car un officier marié n'est plus un militaire, surtout lorsque le vent de la misère pénètre sans cesse à travers son pourpoint râpé. — Sur mille officiers mariés, il y en a neuf cent quatrevingt-dix qui ne sont plus bons à rien. La vie militaire doit être une vie d'abnégation illimitée, et, pour que Tabnégation soit complète, il faut que l'homme soit sans cesse le maître de disposer de toutes les facultés morales et physiques dont la nature Ta pourvu. Or, le mariage absorbe une partie de ces facultés ; donc un homme marié, ne pouvant plus faire abnégation de son existence, n*est plus un militaire.

Un homme qui se marie peut épouser un trésor moralement et pécuniairement, comme il peut attraper un cauchemar. Dans le premier cas les vapeurs du bonheur l'enivrent et l'épuisent; dans le second, les étreintes du cauchemar le fatiguent et le tuent.

Depuis sept ans que je tourne à la broche d'Afrique, j*ai pu juger des officiers mariés : ce sont des rosses, et voilà tout !

En augmentant les difficultés du mariage, vous aurez moins de ces mendiants et de ces mendiantes

36o LETTRES d'uN SOLDAT.

qui, dans la misère la plus cruelle après la mort da père et du mari, tombent à la charge de l'Etat.

Toutes ces considérations prouvent le bienfait de h circulaire du père Soult. Si Ton avait laissé aller les choses, nos régiments n'auraient bientôt plus été que des cages à poules!

Dans une de mes dernières lettres, je vous disais que j^espérais faire partie d^une expédition dirigée par le prince (duc d'Aumale) contre Biscarah. Je suis désappointé. D'abord le régiment ne fournit personne, et ensuite le prince n'adoptant pas le système de faire marcher les compagnies d'élite réunies, si un bataillon devait marcher, ce ne serait pas le mien. Je vous avoue que c'est une grosse déception pour moi. J'aunis été très-heureux de faire campagne sous les ordres du duc d'Aumale, en qui j'ai confiance.

Je crois que, cette année-ci, je serai condamné à aller guérir ma patte.

Adieu, mon cher oncle; mes tendresses à toute la famille; portez- vous toujours bien et croyez à moo attachement sans bornes.

Philippeville, 12 mars 1S44.

Mon cher oncle, c'est aujourd'hui 12 mars' que m'est parvenue votre bonne grande lettre du 26 février. Je commençais à désespérer de recevoir de vos nouvelles et me montais déjà la tête à chercher quels pouvaient être les motifs de votre long silence, quand m'est arrivée cette fiche de consolation si attendue.

LETTRES D^UN SOLDAT. 36l

Je me réjouis de ce que Thiver ne vous a pas trop tourmenté. Je redoute toujours cette gueuse de saison pour vous tous, mes pauvres vieux parents. Vous n'avez pas souffert, donc je suis tranquille. Quant à moi, mon état est toujours le même. Je ne sais si je pourrai aller aux eaux cette année; j'appréhende de quitter l'Afrique, car, vous le savez, en ce monde, qui quitte sa place la perd, et, si j'ai le malheur de manquer le coche, je suis rasé comme un ponton.

Voyez-vous, mon cher oncle, il faut que je me fasse administrer encore quatre ou cinq balles par la figure, pour attraper quelque petit avancement.

Je vous ai déjà dit que le père Bugeaud ne me connaissait pas, et j'en suis de plus en plus convaincu. Il dit de moi des choses flatteuses, mais ce sont les mêmes banalités qui sortent de la bouche de tous ceux qui, haut placés, veulent toujours avoir l'air d'étendre leurs ailes protectrices sur les pauvres petits dont ils couvent Tavenîr. — Ce qu'il y a de pis, c'est que le père Bugeaud se figure qu'il m*a nommé officier de la Légion d'honneur et le répète à tout le monde, comme il Va écrit à notre oncle Chardron. — Cette conviction de sa part est très-fàcheuse pour moi, car, du moment oîi il a rêvé que j'avais reçu cette récompense, il ne peut me proposer pour une autre, et je suis là, entre deux selles... par terre. — Après tout, que le diable les entortille, tous tant qu'ils sont; je n'ai pas besoin de leur protection, qu'ils s'aillent faire f...

En attendant qu'ils y aillent, me voici aujourd'hui

colonel. Je commande le 6 1* de ligne depuis un mois. Qu'ils viennent voir si, tout chef de bataillon que )e suis, je ne sais pas remuer trois mille hommes militairement et administrativement. — On leur en f..., des troupiers de mon espèce!

Le colonel a été appelé à commander une colonne sous les ordres du prince. 11 est probable que Je serai encore quelque temps chef de corps. — Je vous dirai que cela me chausse assez. Quoique je sache obéir, je préfère encore commander. Et puis, cette haute responsabilité dont un chef de corps est chargé a quelque chose d attrayant pour moi. — Que de bien Ton peut faire, quand on est colonel, colonel honnête homme ! — Quelle belle mission, et combien peu la comprennent!

J^y atteindrai peut-être à un âge oîi je ne serai plus bon à grand^chose. Dans six ans, j'aurai droit à ma retraite; il sera peut-être grandement temps, alors, d'aller me coucher sous le dôme des Invalides, ce que je ferai probablement, pour n'avoir pas le souci de la vie et pour pouvoir sourire quelquefois à certains rêves militaires. — On n'est ainsi à chargea personne, et lorsqu'on vous porte en terre, on a la satisfaction de sentir son âme s'envoler dans cet encens dont on s*est enivré toute la vie : la poudre, — Je ne suis jamais passé devant l'hôtel des Invalides, cette grande institution du grand Roi, sans éprouver une vive émotion et sans être saisi de vénération pour les vieux débris de nos armées qui s'y reposent de leurs glorieuses fatigues.

Quelque chose me disait que c'est là oîi je dois mourir, si je ne me fais pas casser la tête sur un champ

de bataille y ce qui est encore, pour un soldat, la façon la plus propre de quitter ce bas monde.

Je ne puis donc me prononcer sur mon voyage aux eaux. Les circonstances décideront. Après cela, si je n'y vais pas, j'en serai quitte pour rester estropié toute ma vie. — Belle affaire!

Vous avez donc vu le général d'André depuis qu'il est rentré d'Afrique. Je suis très-sensible à l'affection qu'il veut bien me porter. Dites-le-lui, quand vous le verrez, et présentez mes respects à madame d*André, ainsi qu'à madame de Lascours.

Vous m'avez souvent demandé si je parlais l'arabe, et je ne vous ai jamais répondu. C'est très-mal à moi, je l'avoue ; mais quand je ne sais pas bien une chose, je n'aime pas me vanter de la savoir. — Je puis, sans prétention, aujourd'hui, vous dire que je baragouine, lis et écris passablement l'arabe.

(Ici deux lignes d'arabe.) — Si vous avez quelqu'un qui comprenne l'arabe à Sedan, faites-vous traduire ces deux lignes.

Quant à la question de peinture, je croyais vous avoir dit, mon cher oncle, que je ne m'en occupais plus depuis 1840. — Tout dort, je ne sais qui pourra me réveiller de l'engourdissement dans lequel je suis tombé à l'endroit de l'art.

Je crois que j'avais donné tout ce que je pouvais donner, et les travaux que je cherchais à achever ne me satisfaisant jamais, n'étaient pour moi que des sources de déception. J'ai envoyé la boutique à tous les diables.

J'ai en effet un nommé Lallement au régiment.

C'est un caporal de grenadiers, brave garçon; une des premières places de sergent sera pour lui. Delvincourt ira probablement aux eaux cette année-ci. Je vais le faire porter sur le travail de la première saison.

Nous avons inauguré le 29 février un monument que nous avions élevé à la mémoire des officiers, sousofficiers et soldats morts en Afrique. Cette cérémonie a été d^une haute solennité.

J^avais placé pour encadrer le drapeau qui se trouvait, à Téglise, en arrière du catafalque, quatre sousofficiers blessés, dont Delvincourt. A la sortie de Téglise, les trois bataillons, qui attendaient dans la rue, se sont mis en mouvement, en colonne, l'arme sous le bras gauche, pour se rendre au cimetière. Le drapeau, gardé par les quatre sous-officiers, suivait la croix, entre le premier bataillon et le second. — Arrivés au cimetière, les trois bataillons se formèrent en carré autour du monument, les quatre sous-officiers et le drapeau au centre. Le prêtre les bénit, ainsi que le monument. — Ensuite, le colonel Barthélémy prit la parole; il rappela les services du 6i» en Afrique, rendit hommage à la mémoire de ceux pour qui nous nous réunissions en ce jour, et termina en priant les habitants de vouloir bien se charger, après notre déjDart, de ce dépôt sacré confié à leur patriotisme. — Je lui répondis par quelques mots '.

* c( Lucien de Montagnac, rapporte un témoin oculaire, prononça, dans cette circonstance, quelques paroles qui furent vivement senties des troupes, et, s'adressant aux trois-cent cinquante hommes désignés pour partir le lendemain : — Le 3* bataillon

Cette cérémonie, à laquelle assistaient presque tous les habitants et toutes les troupes, a produit ici une impression forte et saine.

La présence autour du drapeau de quatre sousofficiers blessés dans ce pays, et dont deux avaient encore le bras en écharpe, grandissait encore Pintérêt de la solennité. Delvincourt n'oubliera pas cette journée, je vous le garantis.

Le petit Brincourt va toujours bien. Je Tai engagé à piocher l'arabe. Il le pioche. Je pense qu'avec de la volonté, il arrivera à savoir cette langue, qui, du reste, est d'une difficulté à faire reculer les plus courageux. Mais c'est une langue très-intéressante, et plus on la travaille, plus on s'y attache. Il faut qu'ils s'y mettent, tous ces jeunes gens qui ont de l'avenir.

Je vois avec plaisir que la famille se porte bien. Veuillez exprimer à tous ces bons parents mes sentiments d'affection, et écrivez-moi bien longuement. Adieu, mon cher oncle; croyez toujours à mon attachement de quarante et un ans bientôt.

A M. Eli\é de Montagnac.

Philippeville, 23 mars 1844.

Mon cher frère, je ne veux pas laisser partir ce courrier sans lui confier quelques mots d'amitié pour

est appelé à marcher, dit-il, il va faire une expédition, avec deux fils du Roi, les ducs d'Aumale et de Montpensîer; qu'il se souvienne que c'est sur lui que repose Thonneur du 61*. n

toi. Quoique j^écri veaux autres et que les pensées que je leur adresse en bloc s^étendent à vous tous, brades et dignes parents, je veux encore multiplier mon bonheur en les découpant et en les distribuant à chacun de vous. J^ai écrit à mes deux oncles; à ton tour maintenant. Avant tout, je te remercie de ta bonne grande lettre qui m^a fait oublier les soucis de ne rien recevoir de toi depuis si longtemps.

Ton protégé Remy va bien ; c'est un brave jeune homme, plein de cœur, et qui réussira. Depuis deux mois, je commande le 6i* de ligne; il s'est trouvé dernièrement une place de sous-lieutenant de voltigeurs, je Tai présenté, pour cet emploi, à S. A. R Mgr le duc d'Aumale, et sa nomination serait déjà revenue, si le prince n'était absent de Constantine.

Remy a été souffrant. Je Tai engagé à se soigner, mais le bougre n'entend pas de cette oreille-là; il veut toujours être à son poste, ce sont des sentiments trèslouables. Ce garçon mérite d'être connu; il y a du fond chez lui, et beaucoup.

Il est plutôt disposé à me fuir, quand il me rencontre, qu'à m'aborder. Mais, mon Dieu, ils en sont tous là. Un chef est [)Our eux un cauchemar. Moimême, j'ai toujours été comme cela, et serai toujours de même. Aussi suis-je fort loin de blâmer cette conduite à mon égard.

Le petit Brincourt va bien aussi. C'est un excellent petit jeune homme. Il ne peut manquer de bien taire. Je lui ai donné hier une permission de dix jours pour qu'il aille se promener à Constantine. Il est parti,

à cheval, sur une espèce de criquet à trois pattes, et par une pluie battante qui, aujourd'hui^ lui fouette encore les flancs d'une façon plus vigoureuse. Il trouvera heureusement sur la route quelques gîtes oti s'abriter.

De Leuglay doit partir, le 3o mai, d'Alger, pour se rendre à Sedan. Fais-lui fête, à ce brave garçon.

Je pensais pouvoir faire comme lui et aller vous embrasser. Mais il n'y a pas moyen cette année. Je ne puis risquer de quitter la partie, dans la position où je suis, sans m'exposer à me trouver le c... par terre.

Si je manquais une occasion, quels que soient mes antécédents et mes services passés, on dirait toujours : « 11 n'était pas là, tant pis pour lui. » Donc je reste. J'en serai quitte pour être estropié toute ma vie; je m'en f... ? Pour le peu de temps que j'ai à vivre, une patte de plus ou de moins ne signifie pas grand'chose.

Ainsi, mon pauvre ami, quand pourrai-je te voir? Qui le sait? Je ne puis quitter ce pays sans risquer de perdre le fruit de toutes les peines que je me suis données.

Que veux-tu? la gloire est une maîtresse exigeante et jalouse; quand on court après, il ne faut pas s'arrêter en chemin!

A propos de gloire, nos jeunes princes cueillent des lauriers dans les oasis du désert.

Le 4 mars, ils sont entrés dans Biscarah. Le trajet de soixante lieues, entre Constantine et Biscarah, s'est fait sans brûler une amorce. Les troupes qui formaient la garnison de Biscarah se composaient de réguliers d'Abd-el-Kader que l'émir avait jetés là, comme des

sentinelles au milieu du désert, pour crier : « Halte-li! on ne passe pas ! »

On est donc enchanté de la conquête de ce poiQL On donne des armes aux indigènes, on organise des milices de toutes les couleurs, on laisse à Biscarah deux compagnies turques chargées d^install^ et àt défendre la place, et l'on reprend triomphalement la route de Constantine. Mais voilà que ces coquins de réguliers, qui se sont aperçus que nous étions bem tranquilles là à! dans, comme dit le troupier, se sont avisés d^aller attaquer le camp de Bathna, point intermédiaire entre Constantine et Biscarah. On dit qu'ils s'y sont pris un peu brutalement, pourtant ils ont été repoussés avec perte. — Et d'une.

Il paraît, malgré tout, que ce jeu-là les a amus^ et qu'ils y ont pris goût. Le i5 mars, ils vont se poster sur le passage des princes, dans des positions formidables, et, au moment où Ton s'y attendait le moins, ils se mettent à canarder Nos Altesses Royales. Il a fallu les débusquer des positions qu'ils occupaient. Les deux princes ont mis pied à terre et flamberge au vent. Ils ont chargé brillamment, à la tête des compagnies de voltigeurs et autres, lancées contre Tennemi.

La résistance a été vigoureuse, un capitaine du bataillon turc a été tué. L'aide de camp du duc d'Aumaie, M. Jamin, a été blessé, et il y a eu une cinquantaine d'hommes mis hors de combat.

Le duc d'Aumale, qui croyait être à Constantine pour le 28, est rentré dans les montagnes, avec quinze jours de vivres, pour pourchasser ces insolents

LETTRES d'un SOLDAT. SÔQ

qui, depuis douze ans, sont disposés à se f... de nous.

A propos de Biscarah, j'oubliais de te dire que, le 8 mars, la température y était celle du mois d'août en France. Les blés étaient presque mûrs. Les princes ont rencontré des oasis de palmiers magni6ques et des villages considérables bâtis en terre. Du reste, dans quelque temps, les descriptions ne te manqueront pas.

Adieu, mon bon ami ; exprime à toute notre bonne famille ce que l'affection te suggérera de plus tendre, et crois toujours bien fermement à mon affection sans bornes.

Philippeville, 5 avril 1844.

Mon brave ami, tu viens toujours, comme le bon Dieu, avec quelque bienfait à répandre ou avec quelque chose d'heureux à annoncer. Ta lettre et celle de de Leuglay, arrivées ensemble, m*ont appris cette fameuse nouvelle : ma nomination de lieutenant-colonel au 1 5* léger. — Quelle sublime surprise!

Mais ce bel avancement n'est rien à mes yeux auprès du bonheur que je ressens de vous savoir heureux à cause de moi. O braves parents, c'est alors qu'on comprend le prix de posséder une famille ! Ce ne sera pas, je l'espère, la dernière satisfaction que je vous causerai.

Embrassons-nous donc, mon brave frère. Embrasse pour moi tous nos bons parents qui se réjouissent de si bon cœur de l'avancement qui m'arrive.

Je pense pouvoir partir d'ici le 1 5 ou le 25 au plus

SjO LETTRES d'uN SOLDAT.

tard, et être à Sedan vers la fin du mois. Je vous Tccni donc enfin, excellentes gens!

J'ai écrit par ce même courrier au maréchal Sooli pour le remercier. J^ai aussi écrit au général Bugeani et au général Baraguey d^Hillîers, enfin à toutes ks personnes qui ont bien voulu me témoigner quelque intérêt.

Adieu, mon brave ami ; embrasse pour moi Qémcnce et tes enfants. Ne m'oublie auprès de personne. Adi&i, amitiés pour toujours.

A. M, Bernard de Montagnac.

Philippeville, 5 avril 1844.

Mon brave oncle, que je vous embrasse detoutmoo cœur. Vous êtes heureux, et moi aussi. Ce qui augmente encore à mes yeux le prix de Tavancemeat que je viens de recevoir, c'est que je pourrai vous vdi bientôt. J'espère qu'à la fin de mai je me procuroai cette grande joie.

Enfin, voilà donc encore un de vos vœux réalisé! Que je suis heureux de pouvoir vous procurer cens nouvelle satisfaction ! Dieu vous en réserve d'autres, allez, mon cher oncle! Mon avenir s'embellit. Les chances de fortune vont par conséquent en augmeotant. Soyez bien convaincu que je ne négligerai aucune occasion d'ajouter quelques pages honorables au livre d'or de notre famille.

Je reste en Afi-ique. J'en suis heureux. J'ai encore

LETTRES d'un SOLDAT. Zj l

quelques années devant moi. J'en profiterai, et je tâcherai de les remplir noblement.

Comment allez-vous? Comment se porte toute notre famille? Embrassez pour moi tous ces bons parents.

A bientôt, mon cher oncle, et vous verrez si je vous aime toujours.

Encore deux petites lettres qui vous intéresseront et qui pourront prendre place dans vos archives :

A. M. le lieutenanUcolonel de Montagnac,

Constantine, 4 avril 1 844.

Mon cher colonel, quelque regret que j'éprouve à vous voir quitter la division que je commande, je ne puis m'empécher de vous féliciter sur un avancement dont tous ceux qui vous connaissent se réjouiront certainement.

Veuillez agréer l'assurance de ma considération trèsdistinguée.

Le lieutenant général,

H. d'Orléans.

A. M. le lieutenant-colonel de Montagnac.

Alger, 10 avril 1844.

Monsieur le colonel^ j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrirele 5 de ce mois. Je vous remercie des sentiments qu'elle renferme. En réclamant pour vous un grade auquel vous appelaient vos services et la voixpubliquey j'ai agi bien plus dans l'intérêt de l'armée

et de la cause que nous défendons que dans le Tôtrc Toutefois, je suis fort heureux de vous redire combien je vous ai apprécié.

Non moins que vous, je désire nous voir encoR réunis dans les mêmes camps. Ce serait d'ailleurs oas occasion nouvelle de vous réitérer Texpression de sscère estime dont je suis heureux de vous ofiir id

Tassurance.

Baraguey d^Hillisrs.

A M. Éli\é de Montagnac.

Lyon, i^'inai 1844-

Mon cher ami, je suis arrivé ici le 3o; demain, je pars pour Mâcon, où je vais faire connaissance avec mon bambin que je n^ai pas vu depuis l'âge de six mois, et je serai à Sedan le 14.

Le voyage de Toulon à Lyon m^a horriblement fatigué. Je suis arrivé moulu, rompu, abîmé. — Tou» les expéditions, toutes les misères des camps ne mW jamais autant éprouvé. 11 yaneuf ansque je nem'éttis emboîté dans la caisse d^une voiture, et ma longue carcasse habituée au grand air, au mouvement, s'est trouvée brisée entre les cloisons cahotées de nos horribles carrioles.

Enfin, j^aurai bientôt oublié, au milieu de vous, les ennuis du voyage.

Adieu, mon brave ami, et à bientôt.

LETTRES d'un SOLDAT. 3j3

A Madame Éli\é de Montagnac,

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