‹ Lettres d'un soldatChapitre 6 sur 13 · PROVINCE D'ORAN · texte numérisé non relu

PROVINCE D'ORAN

A. M. Bernard de Montagnac,

Oran, le 11 mars iSSy.

Mon cher oncle, un bateau à vapeur, venant de France, est ici. Il doit quitter notre rivage incessamment. Je ne veux pas le laisser partir sans quelques lignes pour vous : les occasions de correspondre avec la France sont si rares qu'il en faut profiter.

Déjà le vaisseau le Suffren, qui nous a amenés, est retourné avec deux lettres de moi, Tune pour Célestine >, que j'ai écrite à bord, dans le port de Mersel-Kébîr; l'autre pour Élizé, que j'ai expédiée d'Oran.

Je ne recommencerai pas les longs détails que j'ai donnés à Célestine et à Élizé sur notre traversée, sur notre arrivée ici, etc. Vous devez en être ressassés.

Les suites de mon installation n'ont rien de bien intéressant : logement qui n'en est pas un, dans une

'Célestine de Montagnac (madame G. Durand de Villers).

mauvaise caserne; murs blanchis à la chaux, percés de cinq ou six trous, pour donner accès à la lumière, avec une ouverture plus large dans le milieu, fermée au moyen d'un volet tout à jour et ne joignant pas; de la paille contre toutes ces ouvertures, car, par la saison qui court, Pair est trop froid et la pluie trop abondante, pour qu'on ne cherche pas à s^abriter le mieux possible.

Dans un petit coin de ce pauvre réduit, se trouve un petit fourneau, qui me sert à faire la cuisine pour moi et quatre individus de mon espèce. La fumée devrait passer par un trou ménagé dans le plafond, mais le plus souvent elle se répand dans tout le galetas, ce qui me procure le plaisir d'être enfumé comme une andouille. Trois bottes de paille, jetées dans un autre coin de la baraque, me servent de couchette; j'y dors, et pas trop mal.

Beaucoup d'officiers sont établis comme moi. Quelques-uns ont trouvé, chez des Juifs, quatre murs où ils s'abritent.

Quand un régiment arrive, les officiers reçoivent des billets de logement, et Thabitant est tenu de les loger tant qu'ils restent dans la ville; malheureusement, les habitants chez qui l'on pourrait ctre assez bien trouvent moyen d'obtenir des dispenses, à force d'argent, et nous sommes fourrés dans des chenils oii il est souvent impossible de rester. Au milieu de toutes ces ruines, et à côté de ces grandes baraques blanches hautes de vingt pieds, sans croisées sur la rue, avec une f)ctite porte cintrée de quatre pieds de haut, il y a

LETTRES d'un SOLDAT. l3

pourtant quelques jolies petites maisons, mais tout est occupé par messieurs de l'état-major, de Pintendance et autres envahisseurs semblables.

On n*a pas la moindre idée du désordre, du gaspillage, de la gabgie qui régnent ici dans toutes les administrations. Chacun tire à soi, spécule sur tout, exploite, avec Timpudeur la plus manifeste, le pays, Tarmée, etc. Les fonds du gouvernement, qui sont immenses, sont enfouis, détournés, dilapidés... En France, on voit la colonie florissante, des établissements s'élevant de toutes parts... Des bulletins mensongers, rédigés par des intrigants, reproduits avec amplification, dans des journaux emphatiques, vous font un tableau admirable de cette colonie en friche :

a Les colons y abondent; des terrains immenses sont en plein rapport; les vastes conceptions, les superbes projets des autorités civiles et militaires, leur probité, font présager, pour l'avenir, les plus brillants résultats, etc., etc. » En attendant, rien de tout cela. Rien; pas un seul colon; mais une foule de banqueroutiers de tous pays, des libérés et des échappés de bagne : épiciers, marchands de liqueurs, cafetiers, quincailliers, cumulant en outre tous les genres de spéculations possibles; contrebandiers exploitant toutes les branches de commerce imaginables, race infernale, qui nous grugent et nous saignent à blanc. Voilà les colons qui fourmillent dans cette pauvre Afrique!

Chaque général qui a commandé ici y est arrivé avec un projet qu^il a voulu mettre à exécution; de là des ouvrages commencés, interrompus, repris, abandonnés,

de sorte que toutes ces ébauches font aussi TefFet de ruines et donnent une pénible idée de la solidité de nos entreprises, et de Tordre qui règne dans la direction des affaires d'Afrique. — Cela fait vraiment pitié!

Chacun ne pense qu'à soi et ne s'occupe que de ses intérêts.

Il y a beaucoup de troupes, beaucoup plus qu'il n'en faut pour les expéditions et pour les garnisons; il en résulte qu'on est obligé de former des camps, de tous les côtés, pour loger les militaires, et, dans cette saison, les camps sont intolérables.

Voilà un grand mois qu'il pleut sans cesse, et quelle pluie ! Ce sont des averses à vous tremper jusqu'aux os, en cinq minutes, et, sous une simple tente, on est bientôt mouillé. Enfin c'est la guerre, c'est la vie des camps qui vaut bien la vie de garnison; il faut s*y faire ; nous n'en apprécierons que mieux un bon lit lorsque nous le retrouverons.

Cette existence me plaît; pourvu que ma santé me permette de supporter les fatigues et les privations auxquelles on est exposé, je ne m'en plaindrai pas.

Il y a à Oran et dans les environs le 47*, le 24», le 23*, le 62» et un ou deux bataillons d'infanterie légère d'Afrique, forts de 12 à i,5oo hommes chacun; ces bataillons sont composés de tous les gueux qui sortebt des compagnies de discipline ou pionniers, et de ceux qui ont subi une condamnation quelconque, telle que la prison ou le boulet. Vous pouvez juger de ce que peuvent être des hommes semblables : pillards, scélérats à tout faire. On s'en méfie plus que des Bédouins.

Il leur est défendu d'entrer dans ilos casernes, parce que les coquins s'y introduisaient autrefois, sous prétexte de voir un camarade, et enlevaient tout ce qu'ils trouvaient à leur portée, jusque des fusils et des cartouches qu'ils vendaient ensuite aux Arabes.

Le jour de Tarrivce de notre !•' bataillon, il y a eu trois fusils volés par ces chenapans-là. Tous les jours on en condamne aux fers pour vente de munitions de guerre.

On dit pourtant qu'au feu ils vont bien. On les connaît ici sous le nom de Zéphyrs, sobriquet qu'ils se sont donné eux-mêmes, parce qu'ils sont toujours d'avant-garde ou en frîcoteurs.

Il y a, en outre, un escadron de spahis, commandé par M. Montauban, et composé de Français et d'indigènes. — Ce corps est très-remarquable, et rend de grands services.

Les spahis font le service de cavalerie légère et se battent parfaitement. Ils ont le costume turc, le turban, la veste rouge, le pantalon à la mamelouk, le burnous rouge, etc. C'est ù peu près le costume des mamelouks de l'Empire

Sous certains points de vue, leur organisation a quelques rapports avec celle des gendarmes. Leurs chevaux leur appartiennent. Ils sont généralement très-bien montés en chevaux du pays; la cavalerie n'en a pas d'autres ici.

J'allais oublier le Z* chasseurs d'Afrique, oti M. de Beaufort est lieutenant-colonel. — Ce régiment est assez beau et assez bien tenu.

l6 LETTRES d'un SOLDAT.

M. de Maussion, que vous avez tous connu à Sedan, dans je ne sais quel régiment, comme officier d'étatmajor, est ici chef d'état-major.

J'ai retrouvé Auguste Husson, qui est préposé aux vivres. — il paraît quHl y a encore d'autres personnes de connaissance; car à chaque instant on vient me dire : «J'ai rencontré quelqu'un qui vous connaît et qui m'a demandé de vos nouvelles. » — Comme tous les renseignements se bornent à cela, je ne sais pas encore quelles sont ces âmes errantes.

En voilà assez sur moi, sur Oran, sur ses agréments. Je m'aperçois que je ne vous ai pas encore demandé de vos nouvelles. La réponse sera probablement longue à venir. Mais j'espère que mes pressentiments ne me trompent pas : ils me disent que vous vous portez tous bien, vous, mon cher oncle, et toute notre bonne famille. Embrassez bien pour moi ces braves et excellents parents, et croyez, mon cher oncle, à mon sincère attachement.

Bivouac de Brédiah, le lo mai iSSy.

Mon cher oncle, il est bien peu de choses dans la vie qui fassent plaisir, mais votre bonne lettre est du nombre de celles qui laissent au cœur un douce satisfaction. Au bivouac, une lettre d'un ami, d'un parent, est dévorceavec bonheur; onoublie, quelques instants, cet isolement complet de toutes choses agréables, on se retrouve avec les personnes que l'on aime, et l'on sourit à tout ce qui vous entoure. Que je vous remercie, mon cher oncle, de m'avoir sacrifié un moment!

LETTRES d'un SOLDAT. ly

Quand vous serez embarrassé de remploi de votre temps^ noircissez un petit bout de papier et laissez-le partir pour l'Afrique; il sera bien reçu.

Depuis le 24 mai nous campons à Brédiah, à six lieues d'Oran. Nous nous trouvons aux avant-postes. La plaine où nous sommes établis a environ deux lieues de large sur cinq à six de long; elle est bordée, au nord, par une chaîne de montagnes ; au sud, par un lac qui a quatre ou cinq lieues d'étendue, et par une autre chaîne de montagnes ardue et escarpée. Elle prend son nom d'une fontaine assez belle qui forme un petit bassin où Ton pêche de bons poissons. L'eau, se perdant dans les terres, forme un marais où croissent des roseaux très-épais qui servent de repaire aux sangliers, aux gazelles, aux hyènes, etc. Cette plaine est entièrement couverte de broussailles et d'un arbrisseau dont la feuille ressemble un peu à- celle du palmier, ce qui lui fait donner le nom de palmier nain; en effet, il ne s'élève guère qu'à un ou deux pieds de terre. Cet arbuste est très-commun dans le pays. Nous avons été obligés de piocher pour enlever toutes ces broussailles qui gênaient beaucoup notre établissement, et, au moyen de quelques petits arbres qui croissent avec peine dans les rochers voisins, nous nous sommes baraqués assez convenablement. En peu de jours, notre bivouac a pris l'aspect d'un camp fort bien organisé. Malgré les factionnaires qui nous entourent de tous les côtés, les bêtes féroces viennent, de temps en temps, nous dévorer nos bestiaux. Il y a huit jours, une bourrique appartenant à l'ami de Veyle

l8 LETTRES D^UN SOLDAT.

a été déchirée, à deux pas de sa baraque; Panimal avait été saisi au cou, au-dessous de la ganache, et n^a pas eu le temps d^implorer le secours des voisins. A Tempreinte des dents, on a jugé que ce pouvait être un lion. Hier, une nouvelle alerte a eu lieu pour un malheureux baudet qui a été aussi saisi à la gorge par une bête féroce dont on n'a pas pu spécifier Tcspèce. Cette pauvre créature, toujours Tobjet de toutes les mystifications possibles, était attachée avec un autre âne, près de la baraque d'un officier de la compagnie à qui ils appartenaient; il paraît que Panimal féroce s'attaqua d'abord au plus fort des deux, et, trouvant de la résistance, il quitta sa première proie pour tomber sur le plus faible. Le bruit que faisait le premier, pour se défendre, réveilla un des officiers de la compagnie, qui vit une espèce de béte attachée à son pauvre bourriquet. Il courut dessus, et l'animal, en s'enfuyant, passa à côté d'un factionnaire, qui, épouvanté, poussa un cri de détresse répété par le factionnaire voisin. Les plus éloignés crurent que l'on criait aux armes, le cri fut répété dans les quatre coins du camp, et bientôt la générale battait de tous les côtés. Il était minuit. Chacun se demandait, en se rajustant tant bien que mal, quel était le motif de ce mouvement. D'après les renseignements pris auprès des factionnaires et la peinture qu'ils ont faite de l'animal, c'est tout bonnement une hyène qui a déjà été aperçue plusieurs fois aux avant-postes. Je vous réponds qu'il faut bien garder sa malheureuse cavalerie, si l'on ne veut pas qu'elle soit croquée.

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Quelques jours avant notre départ d^Oran, les chasseurs d'Afrique, casernes à un demi-quart de lieue de la ville, avaient abattu un cheval; comme, chaque fois que cela a lieu, des animaux de toutes les espèces viennent, la nuit, dépecer les cadavres, ils traînèrent le cheval à quelque distance de la cuisine, et plusieurs soldats s'embusquèrent dans une hutte. Bien-» tôt trois ou quatre énormes bétes arrivèrent et se mirent en devoir de déchirer le cheval; une décharge partit aussitôt, — un énorme lion resta sur le coup. Il fut acheté par le commandant de place et distribué à ses amis et connaissances, qui le trouvèrent fort bon. La chair du lion a une grande réputation dans le pays ; quelques jours après, un autre lion fut retrouvé aux environs du camp. Nous sommes ici au centre de tous ces animaux-là; ce sont les seuls ennemis que nous ayons eu à combattre jusqu'ici.

Il y a aussi beaucoup de sangliers.

Quoique sous de mauvaises baraques, nous ne sommes pas mal à ce camp de Brédiah ; nous y vivons très-bien. Les vivres de cajnpagne et du gibier donnent à nos ordinaires un ton de somptuosité que Ton ne croirait pas devoir rencontrer dans un bivouac. Notre cuisine, quoique en plein champ, exposée à toutes les bourrasques de la nature, nous permet de manger quelquefois d'assez bons morceaux. Bientôt nous quitterons CCS abris pour pousser en avant. Le 1 1 , toute l'armée expéditionnaire se réunit à Brédiah pour en partir le i5; les précautions paraissent assez bien prises, les moyens de transport sont considérables :

beaucoup de mulets, de chameaux, pas un seul chariot. Les blessés et les malades seront transportés en cacolets; manière de voyager horriblement incommode diaprés le dire de ceux qui ont été transportés ainsi, et horriblement douloureuse, surtout lorsqu'on souffre. Les cacolets sont deux espèces de petites sellettes attachées à un bât; il est facile de concevoir que le mouvement continuel que leur imprime Tanimal doit vous abîmer. Il y a aussi des brancards, portés par deux mulets, sur lesquels seront mis les plus malades, les amputés, mais je crois que c*est impraticable; il faudrait, pour que Ton pût s'en servir convenablement, que les deux mulets fussent toujours à la même hauteur. Pour peu que Tun soit plus élevé que Tautre^i il faut que le pauvre malade fasse la culbute; un homme bien portant pourrait à peine s^y tenir; que fera un malade? Ce sont des essais.

J^ai parfaitement pris toutes mes mesures pour ne pas mourir de faim pendant l'expédition. Entre les trois officiers de la compagnie, nous avons trois ânes, qui nous coûtent 382 francs les trois. (Vous voyez que ces animaux sont assez chers dans ce pays, et que Ton fait ici la guerre à ses dépens.) Sur les trois baudets, deux seront chargés des biscuits, des légumes secs, de la graisse, du vin, de Teau-de-vie, du sucre, du café, etc., pour notre subsistance de quarante jours; je vous assure que les provisions ont été largement faites, et que rien ne manque; nous avons de quoi vivre. Je vous ai envoyé dans le temps la composition de Tarmée d'expédition, elle est toujours la même.

On prétend qu'il y a eu un traité conclu entre le général Bugeaud et Abd-el-Kader ; ce ne sont que des bruits qui n'ont rien d'officiel. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le 9, le frère d'Abd-ei-Kader et un de ses aghas étaient reçus par le général Bugeaud, et assistaient à un grand dîner qu'il donnait pour eux. De longues conférences ont eu lieu, mais on n'en connaît pas les conclusions ; c'est pourtant d'après cela que les bruits de paix se sont répandus. On allait même jusqu'à dire aujourd'hui, dans le camp, que le général arabe demandait à faire partie de l'expédition de Constantine. Ce dernier bruit me paraît un peu trop roide. Vous savez la foule de conjectures qu'engendre la réunion d'individus marquants appelés à décider une question un peu importante. La suite nous prouvera jusqu'à quel point ces cancans sont fondés.

Je ne serais pas surpris du tout qu'Abd-el-Kader consentît à quelques accommodements; il doit se fatiguer de ces poursuites continuelles, et doit trouver dans la traque acharnée qu'on lui fait une existence assez pénible. Ses ressources s'épuisent, son pouvoir diminue d'autant, car les Arabes, tout sauvages qu'ils sont, comprennent peut-être mieux que personne le prix de l'or. Ib ne marchent pas sans cela. Ensuite il craint les défaites; s'il était battu, l'empire immense qu'il a sur ses sujets tomberait tout à fait. Ces diables d'Arabes ne jugent de l'homme que par les actions, et le prestige dont l'émir est entouré ne survivrait pas à une défaite.

Nous nous mettrons en marche par des chaleurs

22 LETTRES d'cN SOLDAT.

bien fortes; je crains que nous ne perdions du monde. Nos soldats seront très-chaigés; on leur a donné un sac qui pèse à peu près trois livres, rempli de riz et de biscuits pour cinq jours. ^Ces vivres ne doivent être employés qu^à la dernière extrémité, dans le cas où nous serions tout à fait privés de distributions.) Le sac contient en outre une paire de souiîers, une chemise, une paire de guêtres en toile, des brosses, etc. II y a aussi à transporter des effets de campement, marmites, bidons, gamelles, pioches, haches, couperets, serpes... Il est impossible qu^aînsi affublés, les soldats ne tombent pas comme des mouches; pourtant ils sont moitié moins chargés qu^ils ne Pétaient dans les autres expéditions; ils ont la giberne de moins; on leur a fait faire à Oran des petites gibernes-ceintures serrées au-dessus des hanches par une courroie, et soutenues par une bretelle qui passe derrière le cou. Je ne sais quels seront les résultats de cette expédition, qui a Tair de se présenter sous des auspices assez favorables. Les uns disent : Beaucoup de fatigues, de privations, et pas d'avantages réels qui les compensent. Ceux qui ont fait les précédentes expéditions prétendent que ce sera une promenade comme toutes celles qui ont été déjà faites : on ne rencontrera jamais l'ennemi, qui fuira toujours devant nous, et qui seulement, de temps en temps, nous expédiera quelques balles, à un quart de lieue. Les seuls un peu à craindre et qui nous résisteront sont les Kabyles qui se tiennent dans les montagnes, aux environs de la Tafna et de Tlemcen. Ce sont les tribus les plus guerrières que

nous ayons à combattre. Enfin, nous les verroii^; je suis bien aise de faire connaissance avec leurs figures. Aussitôt rentrés de l'expédition je vous écrirai une longue lettre bien remplie de détails.

J'espère me tirer de tout cela sans la moindre indisposition. Jusqu'à présent, je n'ai pas eu le plus petit temps d'arrêt dans mon service; le climat du pays me convient beaucoup; du reste, il est très-sain. Nous avons très-peu de malades.

Je suis heureux de voir que toute la famille se porte bien; ce chapitre-là est celui qui m'intéresse le plus; exprimez, je vous en prie, à tous nos excellents parents, mes sentiments d'afifection^ embrassez pour moi notre bonne tante et Eugénie *.

Je me suis acquitté de votre commission auprès du colonel et des officiers que vous connaissez encore au régiment; ils ont été sensibles à votre bon souvenir, et me chargent pour vous de leurs meilleurs compliments.

Adieu, mon cher oncle; ne vous inquiétez pas sur mon compte. Je vous tiendrai au courant de tout ce qui se passera; croyez à l'attachement durable que je vous ai toujours voué.

> Mademoiselle Eugénie de Montagnac, quatrième sœur de L. de M.

Camp de Brédiah, le i8 juillet iSSy.

Mon cher oncle, j^attendais pour vous répondre que j^aie quelque chose de nouveau à vous apprendre sur notre position. Je crains d'attendre trop longtemps encore, et ne veux pas me priver davantage du plaisir de vous exprimer toute la joie que m'a causée votre bonne lettre.

Elle est venue me trouver au camp de Brédiah, où nous sommes retournés le 25 juin.

On a besoin de ces petites étoiles de papier qui viennent, de temps à autre, éclairer l'existence, pour supporter l'isolement continuel dans lequel nous sommes.

La vie de camp ne manque certes pas d^attraits. Pourtant, elle devient monotone quand elle se prolonge trop. Aussi , je ne saurais vous dire tout le plaisir que me font vos lettres. Elles sont toujours trop rares, malheureusement !

Je vous remercie, mon cher oncle, des bons détails que vous me donnez sur la famille. Vous savez combien ils m'intéressent, surtout maintenant, que je ne puis avoir que de loin en loin de vos nouvelles. Dans Téloignement où je suis de tout ce qui m'est cher, la satisfaction de vous savoir tous bien portants est le seul bonheur que je demande à Dieu.

Vous avez vu dans les journaux les différents rapports faits sur l'expédition qui nous a conduits à une paix dont quelques individus vantent outre mesure

les brillants résultats, et que quelques autres, un peu plus au courant du caractère des habitants de ce pays, et moins confiants dans la bonne foi de nos chers amis les Arabes, envisagent sous un point de vue bien différent et bien moins avantageux.

Le temps nous prouvera quels sont ceux qui ont raison. Je n'ai pas lu les journaux depuis quatre mois; je ne sais ce qu'ils ont dit de tout cela. Il se sera bien glissé, parmi cette foule de détails dont ils ont dû remplir leurs colonnes, quelques grossières erreurs, nourriture essentielle des journalistes.

Ce que je vous ai dit dans les différentes lettres que je vous ai écrites, entre autres dans mes deux dernières lettres à Célestine, est à peu près le résumé de tout ce qui s'est passé. Les journaux ont dû, ensuite, vous apporter quelques révélations qui leur auront été faites par le gouvernement ou par le général Bugeaud, et que nous autres subalternes devions complètement ignorer, jusqu'à la solution du problème alors en jeu.

Je ne me permettrai pas de m'établir le juge ni le critique de nos chefs, dans ces dernières circonstances, quoiqu'il y ait pourtant beaucoup de choses à dire sur tout ce qui s'est fait.

Je laisse ce soin à d'autres plus habiles que moi. Malgré cela, je suis forcé de constater que la France est descendue un peu trop bas, en venant traiter avec un misérable petit marabout, et que Tentrevue du général Bugeaud avec Abd*el-Kader n'a rien de grand ni d'honorable pour nos armes. On pourrait même appeler cela une mystification pour le représentant de

la nation française. — Comment, le général Bugeaud, après avoir fait trois lieues pour se rendre à Tendroit fixé pour Pentrevue, est obligé d^attendre le chef arabe qui ne vient pas au rendez-vous, et, après une attente de trois heures, il prend le parti d'aller lui-même à la rencontre de ce polisson, qui était encore à une lieue et demie de là, et a la bonhomie d^entrer en arrangement avec un animal dont le but, en ne se rendant pas au lieu déterminé pour la réunion des deux généraux, était de prouver, à son armée et à tous ses Arabes, que c^était lui qui forçait les Français à capituler, et que, par conséquent, ils n'étaient que ses très-humbles serviteurs I

Dès ce moment, il devait y avoir rupture, le général Bugeaud avait assez de troupes pour le tailler en pièces. Il fallait l'attaquer sur-le-champ, et Tautre aurait été frotté d*importance.

Le général avait avec lui une partie de son armée : 6 bataillons d^infanterie, 3 ou 4 escadrons de cavalerie, de Tartillerie, — plus de monde qu^il n'en fallait pour le rosser, à la condition d^agir rapidemen t.

Au lieu de cela, le général Bugeaud a été comichonné.

Tous les Arabes d^Abd^el-Kader disent positivement que si nous avons traité avec eux, c^est que nous ne pouvions pas faire autrement, et que la crainte d^étre vaincus par eux nous y a seule amenés. Du reste, le général Bugeaud a été bien content que tout se terminât là. Arrivé à la Tafna, il lui était impossible d^aller plus loin; tous les moyens de transport lui

manquaient. En sept jours de temps qu*a duré notre route, 275 mulets ont été mis hors de service, et le brave Bugeaud pensait faire une expédition de quarante jours f Dans quelle erreur il était tombé! Il fallait qu^il fût bien peu au courant du pays et des fatigues qu'on y éprouve.

Abd-el-Kader est maintenant maître de Tlemcen. Ses troupes sont venues remplacer le bataillon du 47% qu^on y avait laissé. Ce bataillon est passé hier ici, emmenant avec lui un convoi immense de chameaux chargés de toutes sortes d^approvisionnements qu^on avait laissés dans cette ville. Ces moyens de transport étaient fournis par Abd-el-Kader. Le bey de Tlemcen est passé aussi avec toute sa famille; il va à Oran. Tous les jours, nous voyons des troupeaux de moutons, de bestiaux de toutes les espèces, envoyés par Abd-el-Kader, et se rendant à Oran.

Les tribus ennemies qui nous environnent, telles que les Garabas, les Beni-Amen, etc., commencent à apporter leurs denrées aux marchés; ils y conduisent beaucoup de bestiaux et de la volaille. — Déjà il s^établit quelques relations commerciales entre ces gens-là et les habitants d^Oran, ce qui fera diminuer la cherté des vivres.

Encore un désappointement pour le i*' de ligne! — Une dépêche venant du ministère arrive, il y a deux jours, à Oran; c'est Tordre de diriger deux régiments sur Bône pour faire partie de l'expédition de Constantîne. Le i*' de ligne n'est pas du nombre. C'est le 23* et le 47*.

Nous manquons la plus belle partie que la chance pût nous offrir. Nous sommes rasés, condamnés à tenir garnison à Oran^ où nous rentrerons le 20 de ce mois, et où nous monterons bêtement la garde comme dans toutes les garnisons de France!

Je suis fâché de quitter le camp pour trente-six raisons.

Nous allons être encaissés dans de misérables baraques, mangés par la vermine; nous recommencerons à être turlupinés par des imbéciles qui se croient toujours en France, à parader sur des places publiques, et qui, pour n'en pas perdre l'habitude, s^amusentà nous faire passer des revues et à nous faire défiler au milieu de nos broussailles, où ils pourraient bien inventer d'autres distractions, s'ils avaient Tinteiligence de leur métier et quelque peu de sens commun.

Depuis que nous sommes rentrés de Texpédition, nous avons confeaionné à peu près sept lieues de route; le régiment qui se trouvait campé entre nous et Oran en a fait autant, de sorte que pour aller de Tlemcen à Oran, il y a, aujourd'hui, environ quatorze ou quinze lieues de belle route. — Voilà des travaux utiles dans ce pays, où il n'y avait pas un sentier!

Cette lettre a été interrompue pendant longtemps. Le départ du camp en a été la cause. Depuis le 21, nous sommes à Oran. J^y suis installé tant bien que mal^ mais je vais toujours bien. Je suis pressé de vous quitter, mon cher oncle, voilà le bateau qui va panir, et je me dépêche pour ne pas le manquer.

Adieu, mon bon oncle; mes amitiés les plus tendres

à toute notre bonne famille; je vous embrasse de tout cœur. Croyez toujours au vieil attachement que rien ne pourra altérer.

A M. Éli\é de Montagnac.

Oran, le 7 septembre 1837.

Mon cher ami, ma dernière lettre était bien courte, n'est-ce pas? J'attribuai ce laconisme au départ précipité du bateau à vapeur. Ce n'était pas là la raison qui m'empêchait de causer plus longtemps avec toi. Comme le véritable motif n'a plus rien d'inquiétant aujourd'hui, je puis te le dire.

Lorsque j'ai reçu ta bonne lettre, j'étais à l'hôpital depuis quatre ou cinq jours, pour des douleurs de tête si terribles qu'on ne peut s'en faire une idée sans les avoir éprouvées. — J'étais alors dans mes plus vives souffrances, et tu conçois qu'il m'était impossible de prolonger beaucoup l'entretien que j'avais avec toi.

Je ne comprends pas quelles peuvent être les causes de c^ douleurs aiguës, qui m'ont tant tourmenté. — J'étais rentré du camp depuis quatre ou cinq jours, j'allais parfaitement bien, me livrant à toute mon activité ordinaire^ lorsqu'un matin, je m'aperçus que j'avais la partie supérieure de la tête en quelque sorte paralysée, puisqu'elle était tout à fait insensible au toucher.

J 'y fis d'abord peu d'attention et continuai mon service comme si de rien n'était; mais les douleurs de

3o LETTRES d'uN SOLDAT.

tête allant toujours en augmentant, je me mis à la diète, et, au bout de quelques jours, comme ce régime ne me faisait rien et que les douleurs ne cessaient d'augmenter, je fis venir le chirurgien-major du régiment.

Celui-ci, après m'a voir soigné quelque temps encore chez moi, trouva que les choses prenaient une tournure assez sérieuse pour me décider à entrer à Thôpital.

Dès le premier jour, on me tira 60 onces de sang, et tous les jours c'étaient de nouvelles saignées, de nouvelles applications de sangsues. On m'appliqua, à plusieurs reprises, delà glace sur la tête; cela me soulageait un moment; puis les douleurs reprenaient avec plus de violence.

. . .Pendant plus de quinze jours, je ne pus avoir un moment de repos, ni nuit, ni jour; on me saignait continuellement, j'étais d'une faiblesse extrême, au point que je ne pouvais prendre un bain de pieds sans me trouver mal. Si je me levais une minute pour que Ton fît mon lit, je tournais de l'œil tout de suite.

Je suis à l'hôpital depuis le 3i juillet, nous

voilà au 7 septembre, et depuis cinq ou six jours seulement je commence à aller mieux. Les douleurs ont disparu, l'appéiit revient, et les forces augmentent

Je ne sais si les docteurs ont jamais bien compris cette diable de maladie. Celui qui me soigne et qui a eu pour moi les attentions les plus assidues, a d'abord attribué ces fortes douleurs au sang, puis aux nerfs;

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en résumé, je crois qu'il n'a jamais su ce que j^avais. Enfin, à force d'essais de tous genres et de soins, il a fini par me débarrasser d^un mal dont je conserverai longtemps le souvenir.

Tu ne peux te faire une idée des attentions délicates que ce brave Auguste Husson a eues pour moi durant toute ma maladie, et qu'il continue encore. Je me demande .vraiment comment je pourrai jamais lui prouver toute ma reconnaissance.

Sachant que les aliments de Thôpital étaient détestables et qu'il m'était impossible d'en manger, il m'apportait tous les jours quelque chose : c'était du poisson parfaitement arrangé, des confitures, des œufs frais... mille choses enfin qui m'ont été et me sont encore d'un grand secours. Ce brave garçon a vraiment un cœur excellent, jamais je n'oublierai sa conduite à mon égardf et je m'estimerais bien heureux de pouvoir lui rendre quelque service.

Ecoute ! si je ne puis rien, tu pourrais faire quelque chose pour lui, toi. Ce pauvre diable qui est ici la cheville ouvrière de toute l'administration des vivres, et qui s'acquitte parfaitement, très-honorablement de ses fonctions, a été, depuis plusieurs années, proposé pour l'avancement; mais, comme il n'a personne pour Tappuyer à Paris, toutes les propositions dont il a été Tobjet sont restées dans les cartons du ministère.

Est-ce que tu ne pourrais pas demander à quelque personnage que tu peux connaître à Paris, de s'intéresser à lui ?

Oh ! mon cher, je t'en prie, pense à cela et occupe-

toi de cette affaire avec chaleur. Cest une grande satisfaction de faire du bien à ceux qui nous en font, surtout aux honnêtes gens. — Jen^en connais pasde plusgrande.

M. de Maussion est aussi pour moi plein de bienveillance et d'attentions. Il vient très-souvent me voir à rhôpital et paraît prendre intérêt à ma situation. 11 me recommande toujours de ne pas Poublier auprès de toute la famille dont il aime à s^entretenir avec moi. Cest encore un bien digne homme. Il a de la droiture dans les sentiments, cet homme-là !

J^ai vu aussi de Leuglay, qui me charge de ne pas Poublier auprès de toi.

En voilà assez sur mon indisposition et sur toutes ces saloperies-là. Parlons un peu de toi et de toute ta sainte famille. Tout le monde va bien, n^est-ce pas ? Embrasse bien pour moi Clémence" et le moutard.

Je savais, p)ar Célestine, le charmant voyage que tu as fait. Il était impossible de le faire dans une meilleure saison. Je conçois les sensations que tu as dû éprouver à la vue de la mer. — Je me rappelle ce que j^ai ressenti en la voyant pour la première fois. Il y a de ces impressions qui partent de l'âme et qu'on ne peut rendre. J'étais saisi (Tune telle admiration que je sentais mon cœur se gonfler, comme si j^avais envie de pleurer.

Je suis en quelque sorte seul à Oran dans ce moment; à l'exception du colonel et des officiers comptables qui restent toujours ici à poste fixe, il n'y a plus personne

' Clémence de Montagnac, née du Rotois^ belle-sœur de L. de M.

du régiment. Le second bataillon, auquel j'appartiens, est parti, depuis le 8 août, pour Mostaganem et Arzew^ Cinq compagnies sont à Mostaganem; les trois dernières à Arzew, le plus épouvantable de tous nos cantonnements. Il y a là une espèce de baie oti les bâti-* ments peuvent aborder. Il paraît qu^il existe, sur le bord de la mer et un peu plus avant dans Pintérieur des terres, quelques blockhaus que Ton occupe. Le reste des troupes bivouaque.

Voilà plusieurs années que Ton a le projet de construire des baraques en planches pour nous loger; c'est encore à faire. Les matériaux sont là qui pourrissent, et on ne les utilise pas. En attendant, nous sommes logés sous de misérables cahutes en feuillage qui ont été construites, défaites et refaites par tous les régiments qui se sont succédé là. On est assez bon pour appeler cela des abris. Ils ne nous garantissent ni du soleil, ni de la pluie, ni de la poussière.

Un accident assez grave qui vient d'arriver, le i*^ de ce mois, à une de nos malheureuses compagnies campées là-bas, décidera peut-être MM. les généraux à accélérer la construction des baraquements. Peut-être ouvriront-ils les yeux et feront-ils enfin confectionner des abris à peu près convenables pour des hommes qui peuvent rester un an ou deux dans le même poste.

Il était dix heures du matin, le vent soufflait avec force, tes armes avaient été rentrées dans les baraques, à cause de la poussière, lorsque, tout à coup, le feu prend, on ne sait comment, à la baraque occupée par la 4' compagnie du 2* bataillon. En moins de deux

minutes, les baraques de cette compagnie sont en ilammes. A peine les hommes ont-ils le temps d^en sortir : les plus habiles em{x>rtant ce qu'ils pouvaient de leurs effets, les autres se sauvant en chemise, enfin comme ils étaient vêtus. Tout ce qui restait de ces abris fut brûlé, consumé : fusils, effets d^habillement, gibernes, couvertures, havre-sacs, effets de linge et chaussures, tout !...

Ce qui augmentait encore Pintensité du feu, c'étaient les cartouches qui partaient de tous les côtés. Heureusement les armes, qui sont ordinairement chargées, avaient été déchargées le matin pour passer la revue d'un capitaine d^artillerie, sans quoi il y aurait eu de nombreux accidents.

Cette comf)agnie est rentrée ici dans un état de dénûment complet. Je ne sais trop si les ressources du magasin suffiront pour la ravitailler tout à fait.

Ma pauvre compagnie Va échappé belle; c^était la plus voisine de celle qui fut brûlée. Grâce au ciel, le vent soufflait du côté opposé à la position qu^elle occupait, sans quoi elle eût grillée comme Tautre, ainsi que le reste du camp.

Je remercie Dieu, de tout mon cœur, que pareille chose ne me soit pas arrivée.

Voilà une compagnie qui n'est pas capable de s^en relever, de plusieurs années. En supposant que le gouvernement prenne à son compte les effets d'armement, d'habillement et de grand équipement, les effets de petit équipement seront toujours à la charge du soldat. Voilà des hommes à qui il faudra prendre pour

trente ou quarante francs d'effets, voiJà des masses complètement détruites, et qui ne peuvent se rétablir avant deux ou trois ans au moins.

Le malheureux capitaine de la compagnie, qui, dans cette affaire, n'est pas plus coupable que moi, loin de trouver un soutien dans son colonel, se voit tympanisé par lui, dans un ordre du jour des plus inconvenants. Il est mis huit jours aux arrêts, accablé des reproches les plus durs et les plus injustes. Enfin cet officier est tellement désolé, tellement abattu de ce qui lui arrive, qu'il est tombé sérieusement malade et entre à l'hôpital aujourd'hui.

Le général Bugeaud est toujours ici, chargé d'inspecter les différents régiments de la garnison et des environs. Plus tard, quand je le connaîtrai mieux, je te dirai ce que j'en pense. Il partira aussitôt qu'il aura terminé son inspection générale.

Abd-el-Kader tient ses promesses. Il paraît même qu'il y met une certaine loyauté. Un de ses envoyés est arrivé, et, tous les jours, il entre en ville des convois de grains et de bestiaux.

La province d*Oran est parfaitement tranquille. On peut aller partout sans rien craindre. Le voyage de Mascara, de Tlemcen, peut être fait par une personne seule, sans courir le moindre danger. Je ne sais si cela durera -

Notre r' bataillon est retourné au camp, depuis le 25 août; il n'a pas séjourné longtemps ici.

Il a fait de très-fortes chaleurs pendant le mois d'août. Nous avons eu jusqu'à 44 et 46"* au soleil.

Depuis quelques jours, le temps se refroidit beaucoup. Les matinées et les soirées deviennent fraîches, et la chaleur de la journée plus supportable.

Je ne sortirai de Thôpital que parfaitement guéri et tout à fait à Tabri d*une rechute. Puis je resterai quelque temps à Oran, pour achever de me consolider, et me mettre à même de supporter les privations auxquelles je serai astreint, dans mon séjour d'Arzew, où il n'y a que de Veau salée à boire.

Ne dis pas à nos bons parents que je suis à Phôpital, quoique, maintenant, j'aille bien. N'en parle qu'à mon oncle. Je vais écrire à ma tante, je lui dirai seulement que j^ai un peu souffert de maux de tête causés par la grande chaleur.

Tu dois t'apercevoîr à mon écriture que ma main n'est pas encore bien sûre, et puis elle commence à se fatiguer. Voilà longtemps qu^elle travaille, car, Dieu merci ! je t^en ai taillé de quoi te faire bâiller pendant quarante-huit heures.

Va voir nos bons parents et exprime-leur, de ma part, tout ce que ton cœur te dictera. Adieu, mon cher ami; sois toujours persuadé de mon tendre attachement.

A M. Bernard de Montagnac.

Arzew, le 27 novembre 1837.

Mon cher oncle, voilà bien longtemps, il me semble, que je ne vous ai rien dit. Cependant quelques paroles de tendresse, de temps en temps, font du bien, surtout lorsque le sort veut qu'on soit séparé les uns des

LETTRES d'un SOLDAT. dj

autres par une pareille distance ! Cest une manne, c'est un baume qui calme les ennuis de Pabsence et aide à supporter le cruel isolement dans lequel on se trouve, loin des êtres qui vous sont les plus chers.

Il est si triste de voir la vie s*écouler loin de la famille, dans ce siècle où chacun, enveloppé dans son égoïsme, tend à s'éloigner de son voisin par un mouvement de répulsion indéfinissable! On est heureux de pouvoir, d'un monde à Tautre, s'adresser quelques mots de souvenir^ et cet échange de pensées consolantes est une satisfaction bien douce, après les longs mois de solitude et d*anxiété.

Il parait, mon cher oncle, que vous êtes allé faire un petit tour dans notre bruyante capitale; j'ai appris ce voyage avec plaisir, persuadé que vous en avez dû retirer quelque agréable distraction. — Eh bien! comment Pavez-vous trouvée? Ily avait bien longtempsque vous neTaviez vue, et vous avez dû être frappé des chan* gements que le temps et les révolutions de tous genres y ont apportés. — Que la province va vous paraître pâle, froide et mesquine à côté de cette immense fourmilière bruyante, remuante, à côté de ce monde sans cesse allant et venant, tourbillonnant comme un ouragan î

L'Afrique est toujours dans le même état de choses. On n'y avance ni ne recule. On y enfouit beaucoup d"*argent, et voilà tout. Trésors que jamais nous ne reverrons, car si les Arabes ne demandent pas mieux de nous vendre leurs denrées, ils ne se soucient pas du tout d'acheter les nôtres, attendu que leurs besoins sont tellement limités par la religion et les habitudes,

qu'elles leur deviennent complètement inutiles. Il leur faut de Targent; ils vous en accrochent le plus qu'ils peuvent; ils l'enterrent et dorment paisiblement sur leurs trésors. — Ils ont de la laine pour se vêtir, des bestiaux, des légumes, du grain pour se nourrir, et même plus qu'il ne leur en faut pour leur consommation ordinaire; aussi ne songent-ils nullement à faire avec la France des échanges commerciaux. La France est pour eux une bonne vache à lait toujours disposée à se laisser traire par tout le monde. L'Afrique vous coûtera très-cher et ne vous rapportera jamais deux liards, quoi qu'en disent nos fameux économistes si féconds en in-folio de théories et de projets. Ce n'est pas avec votre gouvernement d'avocats et de financiers que vous tirerez quelque parti de ce pays-ci. — On ne sait pas faire un sacrifice à propos. Sans cesse dans un système d'indécision qui ébranle les plus belles entreprises, on n'alloue que la centième partie de ce qui serait nécessaire pour achever une chose et lui donner un caractère de solidité durable, de sorte que les établissements restent ébauchés. — Avant que de nouvelles allocations soient acceptées, l'ébauche a le temps de tomber en ruine. Les hommes et les projets changent, et, lorsqu'au bout de quelques années, les yeux se reportent sur l'entreprise primitive, tout est anéanti, il faut réédifier à nouveau, il faut encore de l'argent. On discute, on braille, pour arriver à donner quelques sous. On recommence alors; mais comme on n'a pas assez de fonds, il faut encore s'arrêter en chemin.

LETTRES d'un SOLDAT. 3g

Et malgré tout, en calculant le budget des dépenses d'Afrique, on le trouve exorbitant.

a Naturellement, disent nos grands calculateurs, d'après cette fuite de tant de millions, l'Afrique doit être bien brillante, bien prospère! » Et tous nos badauds de braire : « L'Afrique se couvre de bosquets verdoyants où se marient agréablement la rose et le • chèvrefeuille; partout, au milieu de ses vallons fertiles, s'élèvent de fraîches habitations, des villages oti règne l'industrie ; de toutes parts arrivent les Arabes qui viennent déposer au pied de nos autels leurs erreurs et leur fanatisme! » — Va-t'en voir s'ils viennent, Jean î

La poésie ne coûte pas cher aujourd'hui. On en fait des poèmes, et des poèmes boiteux! Allons^ mes beaux messieurs qui avez de grands nez armés de lunettes derrière lesquelles se remuent deux yeux vitreux^ qui portez cheveux longs, barbe au menton, bottes pointues aux pieds, venez donc un peu traîner vos carcasses amaigries jusque sur ce sol aride et désert. Si vous y trouvez une lentille et un pois chiche, vous serez bien malins !

Enân^ en résumant toutes les dépenses partielles qui ont été faites ici, on trouve des millions qui n'ont rien produit et qui, probablement, ne feront pas de f>etits dans ces contrées, tandis que si tout cet argent avait été alloué à la fois^ on aurait pu achever quelque chose de durable, on aurait pu offrir quelques garanties à ceux qui ont envie de s'y établir, et l'on serait arrivé à un résultat. — Au lieu de cela, rien !

Voilà encore une expédition terminée, et nous n'en

étions pas. Nous avons vraiment du guignon. Notre rôle pacifique est insipide. Nous finirons par quitter PAfrique sans pouvoir attacher une parcelle de gloire à notre drapeau !

Il paraît que la prise de Constantine a été dure à digérer : — des généraux, des colonels tués, des ofiB- . ciers supérieurs de toutes les classes, et Dieu sait le nombre de soldats ! C'est une belle page à ajouter à nos annales militaires. Depuis PEmpire, c*est le hit d'armes le plus remarquable. Heureux ceux qui ont pu prendre part à cette belle scène!

Je ne sais jusqu^à quelle époque je resterai à Arzew; je ne demande pas à en sortir tant qu^on ne fera pas la guerre. — Aller à Oran ou ailleurs pour y parader, je préfère cent fois rester ici oîi nous sommes parfaitement libres. Beaucoup ne pensent pas comme moi; avides de distractions et de plaisirs, ils gémissent dans ce désert où Ton n^entend que le glapissement du chacal, le mugissement de la hyène et le grognement du sanglier (dont nous commençons à nous dégoûter). — Nous avons encore deux grands tonneaux pleins de cuissots de ces messieurs; nous les avons fait saler. On ne peut pas se faire une idée de la quantité de sangliers quMl y a dans ce pays. Il y a aussi beaucoup de perdreaux et de lièvres.

Ces ressources ne sont pas de trop. Elles changent un peu de la viande de bœuf, du lard salé et des denrées gouvernementales , riz et haricots qui ne veulent pas se donner la peine de cuire dans Peau salée que nous avons pour tout potage.

On a essayé de creuser des puits dans les montagnes voisines pour tâcher d^avoir de l'eau moins saumâtre. L*eau qu^on a tirée de ces puits était encore plus mauvaise et plus salée que celle de la plaine.

Il parait que ces eaux traversent des couches de terre contenant beaucoup de sel, et s'en imprègnent. Toutes les eaux que l'on trouve à deux ou trois lieues d'Arzew sont de la même qualité.

On voit, à trois lieues d'ici, les ruines d'une ville construite par les Romains. Cette ville devait être très-considérable, à en juger par ses restes qui couvrent près d'une lieue. On y découvre encore les traces de quelques édifices : des voûtes de pierres superbes parfaitement taillées, etc. Elle se prolonge sur la pente d'une montagne qui se trouve maintenant à un quart de lieue du bord de la mer. Le sommet de cette montagne est un plateau magnifique couvert de décombres et de cactus énormes. PJus loin, sont des terres que les Bédouins cultivent en blé et en orge. Sur l'emplacement de cette ancienne ville, existent plusieurs puits et des sources assez abondantes dont l'eau est aussi très-saumâtre.

Il est à observer que, dans ces contrées lointaines oti plusieurs peuples sont venus étendre leur conquête et ont essayé des moyens de colonisation, ils n'ont laissé que des ruines. — Triste augure pour ceux qui veulent s'y établir!

L'Afrique n'est vraiment avantageuse que pour nous autres militaires, à cause des campagnes que nous y gagnons, les années comptant double.

J^ai appris avec plaisir que votre santé continuait à être bonne; puissent les vœux que }e fais chaque jour pour votre conservation être exaucés!

Mes amitiés à Toncle Eugène ', à matante Thérèse». Embrassez bien pour moi notre bonne tante Tata; elle m^a écrit une excellente lettre qui m^a fait oublier un instant la distance qui nous sépare.

Adieu, mon cher oncle; croyez toujours à mon attachement bien franc, bien sincère, et qui jamais ne se démentira.

Oran, 27 avril i838.

Mon cher oncle, je ne veux pas rester plus longtemps sans vous remercier de votre bonne lettre. Elle est venue combler un instant le vide dans lequel je suis et ranimer la vie bien monotone et bien sèche que je mène loin de tous ceux que j'aime. J'y retrouve cette affection si vraie que vous nous gardez, cette tendre sollicitude dont tous les jours vous nous donnez des preuves.

Je vois avec plaisir que vous continuez à vous bien porter, et toutes les lettres qui me confirment dans cette pensée diminuent, pour moi, les soucis de Tabsence. — Puisse le ciel continuer à veiller sur vous et à vous protéger î Je serai un peu dédommagé de ne pouvoir moi-même vous donner les soins que j'aurais

' Eugène de Montagnac, chevalier de Saint-Louis, de la Légion d'honneur, etc., oncle de L. de M. * Mademoiselle Thérèse de Montagnac.

tant de bonheur à vous prodiguer. Mais le sort en a décidé autrement. — Un jour viendra peut-être oîi, délivré des chaînes qui me retiennent loin de vous, je pourrai m'acquitter, du moins en partie, de ce tribut de reconnaissance que je vois s'augmenter tous les jours.

Depuis le 4 avril que j'ai quitté Arzew, je me suis rapproché d'Oran, oîi je n'ai passé que onze jours. Aussitôt arrivés, on nous a trouvé un petit camp oti nous sommes installés depuis le i5 de ce mois. 11 est situé à une lieue d'Oran, entre la ville et le fort de Mers-el-Kébir; nous sommes employés là aux travaux d'une route qui doit joindre ces deux points, oti Ton a déjà dépensé beaucoup d'argent, et où disparaîtront encore quelques centaines de mille francs.

Nous sommes au versant d'une montagne, sur un terrain très-inégal, de sorte que notre camp est assez mal établi. Une gorge profonde y vient aboutir et rassemble les vents d'ouest qui, trop souvent pour nous, s'y engouffrent avec fureur et nous rendent la position intenable.

Nous étions campés sous des marquises, grandes tentes oîi l'on peut tout au plus tenir seize hommes, et où nous sommes forcés d'en entasser une vingtaine, à cause de la pénurie.

Il y aura dimanche huit jours, le 22, il s'éleva une telle tourmente, un ouragan tellement épouvantable, que toutes nos malheuteuses tentes, à l'exception de six sur quarante-sept, ont été déchirées, renversées. Le Tent entraînait tout. Beaucoup d'effets ont été perdus,

etnportés au loin. — Nos pauvres bourriques ne savaient comment se placer pour n'être pas enlevées. Relégué sous une misérable petite tente en laine, tissu du pays et héritage de Tami de Veyle, j'attendais, non sans une certaine anxiété, les coups de la tempête toujours menaçante qui ébranlait et déchi-* rait mon léger édifice. Les nombreuses réparations que j'y avais faites la veille m'avaient un instant donné Tespoir de la voir lutter avec avantage contre la violence des autans. — Je ne tardai pas être déçu : le vent redouble, la toile craque, et me voilà à la belle étoile, battu par les rafales qui deviennent de plus en plus fortes, et aveuglé par la poussière. Je serais probablement encore là, si un bon petit officier du génie, employé aux travaux de la route, ne m'avait prêté sa tente. On n*a encore pu réparer qu'en tres-peiitc partie nos avaries. Les magasins de campement manquent de tous les objets nécessaires. Une grande portion de nos hommes est forcée de se contenter de la voûte céleste pour se couvrir. — Nous n'avons pas ici le plus petit morceau de bois pour nous faire des abris. Du reste, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et le soldat n*a rien à désirer en Afrique. — Les camps sont bien approvisionnés. — Le campement est dans le meilleur état : — Voyez plutôt le camp de Compiègne! Qui ne voudrait passer toute sa vie sous une tente entourée de jolis petits jardins, ornés de colonnettes bien élégantes? au moins là on respire un air pur ! — Ils ont le bonheur ineffable, les habitants de cette jolie ville en toile, d'assis-

ter tous les Jours au réveil de cette belle nature, si grande, si sublime!

Combien de petites-maitresses et de muscadins ne voit-on pas s'extasier sur la vie des camps? Ah ! certes, vivent les camps, s'ils étaient tous comme celui de Compiègne!

Lorsque, pendant les plus beaux mois de Tannée, on habite sous une bonne double tente bien neuve, bien solide, qu'on vous change toutes les fois qu'il y a le moindre accroc, lorsqu'on a de beaux et bons restaurants pour se garer, de temps à autre, du soleil, nez à nez avec les rafraîchissements les plus exquis, lorsqu'on a à sa ponée des bois bien frais, bien touffus, où Ton peut rêver, sommeiller sans être gêné par les rayons du soleil qui se jouent dans le feuillage, vivent les camps! Lorsque, sous les yeux de nos charmants princes et de leurs aimables épouses (que Dieu garde), on marche à la gloire en se précipitant^ avec beaucoup de précautions, sur une jolie petite brèche bien gentiment préparée, et rendue très-praticable pour que la Parisienne au pied mignon y puisse passer à son tour; lorsque, sous une fusillade et une canonnade des plus innocentes, arrive enfin, après des exploits couronnés des plus brillants éloges, une charmante petite décoration qu'une main courtoise accroche à votre boutonnière, ou un grade qu'une guerre pacifique vous a mérité à tous égards, — vivent les camps!

Mais lorsque, sur un terrain sec, aride, désolé, où pas un arbre n'ose s'élever, sous un ciel toujours bleu, sans cesse épuré par un soleil brûlant, il Ëiut passer sa

vie SOUS une simple tente en lambeaux, qui a déjà été rôtie par le soleil d'Egypte, ou qui a servi aux braves de nos campagnes d'Italie, on ne peut s'empêcher de crier haro sur les chefs de notre administration militaire, qui sacrifient tout à un camp de plaisance, véritable joujou, tandis que la seule armée active que la France ait sur pied manque des choses les plus essentielles.

Croira-t-on que, dans notre armée d'Afrique, on laisse, pendant six mois, un an, des cadres incomplets en officiers supérieurs et autres? Mais non, c'est impossible. — Je vois d'ici cinquante individus la bouche ouverte, pour me donner un démenti... C'est pourtant vrai. — Notre colonel est absent depuis près de six mois. — Avant son départ, deux chefs de bataillon manquaient, admis à la retraite. Un troisième, nommé lieutenant-colonel au 3 1 ■ de ligne, en France, est forcé de rester pendant trois mois au régiment, pour le commander. — Enfin, depuis quinze jours, il nous est arrivé deux chefs de bataillon venant d'autres corps; il nous en manque encore un.

Trois places de capitaines sont vacantes. Une seule est donnée au régiment, l'autre à un officier de la non-activité ; la troisième place est encore â remplir. Croyez qu'en France les vacances sont vite remplies, et que, dans vos camps de plaisance, vous ne verrez pas de régiments dont les cadres soient incomplets. Croyez aussi qu'on nommera le moins possible des officiers de la non-activité.

Dans le bataillon du 24' de ligne qui est venu nous

relever à Mostaganem et à Arzew, il y avait dix compagnies et trois capitaines en tout.

Il est bien positif qu'il y a moins d'avancement en Afrique qu'en France. Le seul avantage que nous ayons est dV gagner des campagnes. Et pourtant, il existe une loi qui dit bien clairement qu'en campagne, tout l'avancement revient au corps. — On l'élude à chaque instant. — Pour vous en faire une idée et vous assurer de l'exactitude de ce que j'avance, suivez les Journaux militaires...

Enfin, vivent Dieu et les pommes de terre frites que nous mangeons ici, assaisonnées de quelques onces de poussière! Camps pour camps, j'aime encore mieux nos camps de misère que vos camps de parade!

Ma lettre est commencée depuis le 27. Plusieurs circonstances m'ont empêché de la terminer, je la reprends aujourd'hui dimanche 29. — Je ne sais si le vent, la poussière, en un mot tous les éléments conjurés, me permettront d'aller jusqu'au bout. Aujourd'hui, même temps qu'il y a huit jours : voilà encore notre fourmilière en désarroi.

Sous la tente de mon bon petit officier du génie, je suis, avec la plus pénible appréhension, les efforts du vent. Déjà un trou, que chaque bourrasque agrandit, s'est formé à l'un des angles de cette pauvre tente. Si le vent continue, dans cinq minutes je me trouve à découvert. J'entends la table qui craque; je pousse mes idées et ma plume le plus vite possible afin de terminer notre causerie avant une catastrophe inévitable. Je crains bien d'être forcé de vous quitter malgré moi.

Je vois notre pauvre cuisinier qui ne sait où placer sa marmite. Elle se remplit de terre; quel bon potage nous allons croquer là !.. .

Les choses continuent à se passer de la même &çoq dans notre Afrique. Qu'y fera-t-on? je n'en sais rien. Nos bons alliés les Arabes nous tuent toujours, de temps à autre, quelques soldats, pour prendre leurs armes.

La première nuit de notre installation ici, cinq fusils ont été volés à notre garde de police. Le factionnaire de devant les armes, qui faisait probablement son métier, comme ils le font tous du reste, avec beaucoup de nonchalance et de négligence, a été surpris, culbuté d*un coup de trique sur la figure, et, pendant qu'il roulait à terre, les voleurs ont fait leur coup. Il paraît que ce sont des Arabes. Les soupçons avaient d'abord plané sur les Zéphyrs, dont le camp est près du nôtre.

Mon abri tenant encore un peu, j'en profite pour continuer mon bavardage. Comme je sais que vous avez en petite sœur Ninie une lectrice jeune et complaisante, je ne crains pas d'abuser de votre patience, et je laisse ma plume noircir mon papier. — Je prends mon plaisir où je le trouve, et je n'en connais pas de plus grand que de passer quelques heures avec vous, croyez-le bien, mon cher oncle.

C'est aujourd'hui le i" mai; je reprends le fil de notre conversation, que j'ai été forcé de quitter sous ma tente déchirée et battue par la tourmente. — Aujourd'hui il fait un temps superbe. — Le bateau

vîent dériver. J'apprends fe retour de notre colonel. — Je ne sais s'il sera porteur de quelques promotions. Il rendrait certains individus bien heureux. Quant à moi, je me réjouirais du bonheur des autres^ n'ayant, de longtemps, rien à espérer.

Voici, je l'espère, une lettre qui peut compter. Adieu, mon cher oncle; embrassez bien pour moi tantes, oncles, sœurs et frère, et croyez à tout l'attachement de votre neveu.

Oran, le 24 juillet i838.

Mon cher oncle, je ne veux pas laisser partir le courrier sans un mot de tendresse pour vous. Comment vous portez-vous? J'attendais impatiemment une lettre qui me donnât de vos nouvelles, mais rien n^'est venu de nos Ardennes, de sorte que, pour ce qui vous concerne, je suis obligé de me reporter à un mois de date. — C'est bien long! Il peut s'être passé bien des choses dans cet intervalle. — J'espère pourtant qu'il n'est rien survenu de fâcheux. C'est l'objet de tous mes vœux, de vous voir tous vivre longtemps et bien portants.

Rien de nouveau dans notre province d'Oran. Je vois très-rarement le père X..., qui est toujours le même, bien noir, bien sec, bien actif, dur comme un cheval. — Pourtant, l'austérité de ses mœurs n'a pu résister à l'influence, au charme d'une espèce de femelle^ que le veuvage avait laissée libre de ses mouvements, ainsi que de la distribution de ses faveurs, et

5o LETTRES D UN SOLDAT.

dont le cœur, déjà légèrement fané par le temps et les orages, s^est accroché à lui comme à une planche de salut. Vieille schabraque, noire comme une taupe, Corse d^origine, ce qui n^annonçait pas une bête trèsfacile à brider, elle s^est cramponnée au bonhomme à qui elle persuade que les citrouilles sont des petits pois, et à qui elle fait des queues de quarante-deux pieds de long. — Lui trouve que tout est bien, et jette bêtement son argent pour l'entretien de cette sangsue, dont il n^aura jamais la force de se dépêtrer. Croirait-on que ce vieux diable, à côté de qui Caton semblait être un paillasse, se soit laissé enlacer par une araignée de cette trempe? C'est pourtant comme cela. Du reste, il s'est mis à Funisson^ car presque tous nos officiers supérieurs et autres se sont encoquinés avec un tas de gouines qui les grugent le plus gentiment du monde.

Maître X..., que vous connaissez, vit avec une servante dont il a fait sa femme^ sa moitié, tout ce que vous voudrez, tandis qu'il a en France femme et enfants.

Il est, du reste, assez méprisé dans son corps. Il paraît que la poudre lui fait faire la grimace. Il a aussi sur le dos une fort sale histoire : Dernièrement, il avait trouvé bon, pour prendre la place de son colonel, de le dénoncer de la manière la plus calomnieuse, et, à la suite de ces calomnies atroces, le colonel reçut sa retraite. — A la dernière séance du conseil d'administration, où le colonel rendit ses comptes à M. X..., qui, par intérim, devenait chef de corps, il y

eut une scène où M. X... fut mené comme un valet. Le colonel, après lui avoir reproché sa conduite à son égard et offert un cartel qu'il refusa, le traita de lâche et le mit à la porte de chez lui, en présence de tous les membres du conseil.

Je vous dirai que je ne suis jamais allé lui faire de visite. Je le rencontre souvent et ne lui adresse pas la parole.

Notre compatriote Y..., qui est chef d'escadrons, vit aussi avec la femme d'un perruquier de Marseille, grande cavale de quarante à quarante-cinq ans, qui a dû être fort belle dans son jeune temps.

Telles sont les mœurs *dc la colonie. Chacun trouve cela tout simple, tout naturel; il semble que cela ne puisse plus même être autrement. Cette maladie ne m'a pas encore gagné; je pense bien que je ne m'y laisserai pas prendre.

Adieu, mon cher oncle, etc.

Oran, 2 septembre i838.

Mon cher oncle, je ne veux pas laisser partir le courrier qui m'a apporté votre bonne lettre, sans lui confier quelques lignes d'amitié pour vous. Votre lettre m'a fait trop de plaisir, pour que je ne cherche pas à prolonger ce bonheur-là par un petit bout de conversation.

Loin de bâiller comme vous aviez l'air de le pressentir, j'ai lu et relu bien des fois ces excellentes pages si gaies et si intéressantes. Par exemple, l'arrangement

dans lequel elles se trouvaient a mis ma patience à une légère épreuve, tant jMtais pressé de les parcourir. Mais peu importe Tordre dans lequel vous classez vos pensées. Envoyez-les-moi toujours telles que vous les aurez jetées sur le premier bout de papier venu, je saurai bien m^arranger de façon à n*en pas perdre un mot.

Vous avez donc auprès de vous le père N... ? Veuillez lui faire mes amitiés. Comme il est toujours bon de savoir à qui Ton a affaire en ce monde^ je suis bien aise de vous dire quelques mots sur le compte de N... et de sa famille.

N... est un brave homme, 'très-susceptible, comme le sont en général les gens qui n'ont pas reçu la moindre éducation et qui, pourtant, ont de hautes prétentions et beaucoup d^orgueil. 11 faut vivre longtemps avec ses semblables pour les alambiquer, et j'ai vécu assez avec celui-ci pour le bien juger. Du reste, à côté de ces petits défauts^ il a de belles et bonnes qualités.

Le pauvre diable, depuis qu'il est au service, a toujours été rat comme un chiffonnier, rafale, tirant, à tour de bras, le diable par la queue, toujours aux expédients pour trouver quelques sous. — Je ne pense pas que son sort ait changé, loin de là, ses charges ayant toujours été en augmentant.

Dans tout cela, il est plus à plaindre qu'^à blâmer. Il n^a jamais eu la force de résister aux exigences de sa vieille mère, et ses malheureux appointements, livrés au gaspillage de- cette mégère, ont toujours été

avalés, dissipés copiine par enchantement. La mère N... est ce que nous autres troupiers nous appelons une fricoteusey buvant de Teau-de-vie comme un trompette, se soûlant à Tavenant, aimant les bons morceaux et ne s*en faisant pas faute. — Je conseille à la bonne tante de ne pas lui laisser mettre le bout du nez dans son cœur, elle s'accrocherait à elle comme une teigne. N... n'ignorait pasla conduite de sa vieille mère qui empruntait à tout le monde. Jugez combien son amour-propre (et il en a une bonne dose) devait être blessé.

Etant en demi-solde à *** ou ailleurs, peu importe, il s^est amouraché d'une certaine couturière, jeune et folie (bête comme un pot, mais cela ne fait rien pour la propagation de Pespèce humaine), avec laquelle il a vécu maritalement pendant quelques années et qu'il a fini par épouser. — La pauvre femme, à peu près bonne à rien, est le souffre-douleur de ce ménage de polichinelle, et la mère N..., vieille acariâtre, épanche souvent sur elle son vice et sa mauvaise humeur.

Au résumé, le pauvre N... est misérable comme les pierres. Il méritait d'être plus heureux, car il a vraiment de bonnes qualités. Donnez-lui donc, mon cher oncle, la première fois que vous le verrez, une vigoureuse poignée de main de ma part. Qu'il soit bien persuadé que, personnellement, il aura toujours une bonne place dans mon souvenir.

Grande nouvelle : Il y a trois jours, j'avais été trouver le colonel (qui ne me voit pas souvent, du reste) pour lui demander la permission d'aller à la

chasse*, et je fus fort surpris de Tentendre me dire : « Eh bien! monsieur de Montagnac, avant huit jours, vous serez capitaine de voltigeurs. Je n^attends que l'arrivée du général pour vous faire nommer, n Le général est arrivé avec le bateau, et je pense que Tordre de ma nomination va paraître aujourd'hui ou demain. Il paraît même que le colonel Ta déjà annoncée à d'autres, car, ce matin, plusieurs individus sont venus me féliciter de cette nouvelle faveur. J'espère ne pas fermer ma lettre sans vous apprendre ma nomination officielle. Encore un pas de fait! je ne m'attendais pas à cet avantage-là, et c'en est, je vous l'assure, un très-grand, sous bien des rapports.

En campagne, dans ce pays-ci surtout, les premières compagnies à marcher sont toujours les compagnies de voltigeurs; par conséquent on y est à même de profiter de bien des circonstances qui échappent aux pauvres compagnies du centre. Ensuite, on a à commander des hommes choisis, des hommes faits, sur lesquels on peut compter, et auxquels on n'est pas sans cesse obligé de faire sentir le fouet de la discipline. C^et esprit militaire, qu'on laisse diminuer tous les jours dans l'armée, se retrouve encore intact dans les compagnies de voltigeurs et de grenadiers. Aussi, je vous réponds que, lorsqu'on a passé quelques années à commander une compagnie du centre, on sait apprécier l'avantage de servir dans une compagnie

' Grand chasseur, L. de M. tua, dans une seule saison, dixhuit cents perdreaux qui vinrent améliorer Tordinaire de sa compagnie.

d'élite. C'est encore une surprise bien agréable que j'ai eue là. Elle me flatte d'autant plus que je suis, par mon ancienneté de grade, un des derniers capitaines du régiment. Il faudrait maintenant quelques petites affaires pour arriver à autre chose... Nous ne serons peut-être pas toujours en paix. Rêve d'égoïste, me direz-vous : c'est vrai ; mais, dans notre métier, il est bien permis d'avoir un peu d'ambition.

Nous avons reçu, par ce dernier courrier, le général Guéhéneuc, qui vient prendre le commandement de la province d'Oran. Je nfe sais trop si le brave homme y restera longtemps. Il m'a i'air d'être déjà joliment dans les momies, et je doute qu'il puisse résister au climat, qui, tout sain qu'il est, vous corrode d'une cruelle façon, surtout ces pauvres vieux troubadours qui n'ont plus d'huile dans leur lampe. Dans ce pays-ci, il faut avoir de la sève à dépenser, sans quoi l'on est fricassé. Il ne faut être ni trop vieux, ni trop jeune, d'un tempérament formé, et s'abstenir de tout excès. Jusqu'à présent, je me porte à merveille, j'espère que Dieu voudra bien toujours me prêter aide et assistance, j'en ai plus besoin que jamais.

Quoique je sois capitaine de voltigeurs, je serais assez disposé, si l'on organisait des corps spéciaux pour l'Afrique, à tâcher d'y entrer. Je gagnerais ainsi des campagnes. Je regrette bien de ne pas avoir demandé plus tôt à servir dans ce pays-ci. L'homme ne sait jamais prendre une détermination à propos.

Embrassez-bien pour moi toute notre bonne famille; qu'elle soit toujours persuadée de mon inaltérable

attachement. Adieu, mon cher oncle; croyez fermement que les années ne font que consolider Taffection que je vous ai vouée depuis que j^ai la faculté d*aîmer.

A M, Éli\é de Montagnac fils (Sedan).

Oran, 23 janvier 1839.

Mon bon et aimable petit neveu, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour revenir bien vite te montrer ma grande figure de soldat, avec mes grandes moustaches et mon grand sabre qui n^est pas de bois. Cest avec une vive impatience, mon petit bonhomme, que j^aspire après le jour qui me fera connaître mon petit neveu Zézé, et où je pourrai chatouiller le bout de son nez avec les grands poils roux de la longue moustache quMl a dû remarquer souvent sur mes images affichées chez les bonnes tantes.

Merci, mon bon petit, de Tintérêt que tu prends à mes chiens, ils sont bien sensibles à ton bon souvenir, mademoiselle Flore surtout, qui est ma dame de compagnie et qui te donne la patte en signe d^amitié.

Puisque tu aimes les lions, mon cher petit ami, je t^en garde un très-joli, qui a la queue verte et les pattes rouges; il commence à parler tout seul, et je suis sûr qu'il te plaira beaucoup. Je te rapporterai lorsque j'irai te voir, si pourtant sa mère, qui est un peu sauvage, ne vient pas me croquer d'ici là. Adieu, mon bon petit Zézé; je t*embrasse sur tes deux grosses

LETTRKS d'un SOLDAT. 5y

joues, bien rondes et bien fraîches, et je t*aime de tout mon cœur.

La lettre de mon neveu était trop gentille, ma chère Clémence, pour la laisser sans réponse; aussi ai-je voulu commencer la mienne par quelques lignes à ce brave petit garçon qui veut bien songer aussi à son oncle le soldat, quoiqu'il ne le connaisse que pendu en effigie dans les appartements de nos bons parents.

Je vois, ma bonne Clémence, que les éloges que tout le monde se plaît à faire de votre fils sont bien vrais, et le petit échantillon que j^ai de son intelligence, dans les quelques phrases sorties de sa petite cervelle à mon adresse, me prouvent un aimable esprit d'enfant. Cela promet pour Tavenir. J'espère qu'il ne vous donnera que des satisfactions.

Votre bonne lettre, si pleine d'amitié, est venue me dédommager un peu de cette longue privation de toute correspondance avec vous. Vous avez été assez bonne, encore une fois, pour rompre un silence dû à un peu de paresse de ma part. Je reconnais là votre bon coeur, et je saurai, croyez-le bien, profiter de la délicate leçon qu'il me donne.

Je suis toujours heureux d'apprendre à aimer davantage. L'éducation du cœur se fait à tout âge, et le mien, ma chère Clémence, sera toujours disposé à accueillir les douces impressions qui lui viendront de vous.

Je voudrais que le temps et les circonstances me permissent de me rapprocher de vous, mais nous sommes encore loin de ce moment. C'est long d'être

privé de ses parents, de ses amis, pendant de mortelles années. A part cela, je me trouverais aussi bien ici qu'yen France; mais c*est cet éloignement qui est pénible, et cette barrière, qu^on ne franchit qu^avec la permission des éléments, est pour Texilé un véritable cauchemar.

Nous menons ici la vie la plus monotone, possible : pas le moindre mouvement, calme plat! Je ne sais si quelque orage se prépare, mais l'horizon semble bien pur. Abd-el-Kader est toujours dans son désert, occupé à bloquer Ain-Madi, du moins à ce qu'on nous rapporte, et il n^est nullement question de lui dans nos contrées. Il paraît que Farmée a éprouvé une sorte d'échec, dans une expédition, aux environs de Constantine. Elle a, dit-on, beaucoup souffert des attaques des Arabes, qui Pont assaillie en très-grand nombre, et des rigueurs de Thiver, qui se sont fait sentir par des neiges très-abondantes au milieu desquelles beaucoup d'hommes auraient péri.

Il est bien difficile de choisir des époques convenables pour faire des excursions dans ce pays. Le climat y varie tellement que l'on a tout à redouter de ses intempéries. Il fait toujours ou trop chaud ou trop froid. Et, dans cette misérable Afrique, on n'a rien pour s'abriter, les trois quarts du temps; rien pour se réchauffer. Il faut souvent parcourir des étendues de terrains immenses, avant de trouver de quoi faire un peu de feu. Avec tout cela, rien dans Testomac; c'est souvent un peu dur.

Je vois avec plaisir que vous et toute votre famille

LETTRES d'un SOLDAT. 5g

allez bien. Adieu, ma bonne Clémence; malgré les lacunes qui peuvent survenir dans nos conversations amicales, ne doutez jamais de la tendresse de votre frère.

P. S. — ]^mbrassez-bien pour moi Elîzé et diteslui de tranquilliser le père Oudart, sur les prêts d'argent qu^il craint de me voir faire à son fils. Je connais trop bien tous ces lapins-là pour leur donner de l'argent à tort et à travers.

Pendant qu'il était à Phôpital, je lui ai remis dix francs pour qu^il achète des chaussettes, un gilet de flanelle et du sucre pour mettre dans le lait que je lui envoyais de temps en temps.

Oran, le 29 mai iSSg.

Mon cher ami, voilà bien longtemps que je ne t^ai rien dit et que je n'ai rien reçu de toi. Rompons ce silence et parlons un peu de nous et de tout ce qui se déroule autour de nous.

Il paraît que tu vas toujours achetant des maisons; je t'en fais mon compliment, cVst la preuve que la roue tourne dans un sens qui t'est favorable. Vive Dieu! Il y a donc un Montagnac, dans notre famille, qui aura un abri dont on ne pourra lui contester la propriété? — Bravo! que le vent de prospérité gonfle tes voiles, et que le vaisseau que tu conduis avec tant de courage arrive à bon port!

Ah çà! es-tu de nouveau père? J'ai su que tu avais

6o LETTRES D^DN SOLDAT.

encore une fois un rejeton sur le chantier. Est-il bientôt de ce monde? Que sera-t-il, celui-là : ifille ou garçon?

Sont-ce des satisfactions qu*on se crée en mettant au monde des êtres de toutes couleurs, qui se jettent çà et là, sur le grand chemin de la vie? Cette question n'a jamais été bien résolue. — Quant à moi, je suis et je reste dans le doute. — Fasse le ciel que tu n^aies jamais qu^à te louer de ta progéniture!

Eh bien! encore une émeute sanglante! des coups de fusil, des coups de sabre. Aimable perspective pour les gens de bien.

Je reçois, à Tinstant, une lettre de l'aide de camp du général Daricelle qui me dît qu^il y a eu 80 hommes tués, dont 6 ou 7 officiers.

Illustres hommes d'État, honnêtes politiqueurs qui gouvernez aujourd'hui, vous avez consacré en principe que le peuple avait le droit de renverser le gouvernement, lorsqu'il avait cessé de lui plaire ou lorsqu'il ne suivait pas tous les caprices de ce peuple changeant et imbécile. — Tirez- vous de là. — Il est facile de déchaîner les passions humaines. Par quel moyen les calmerezvous après? surtout lorsqu'on s'apercevra que vos palliatifs sont, tout justement, les brandons avec lesquels vous embrasiez les masses à une autre époque!

Nos troupes viennent encore d'avoir un succès entre Bougie et Stora. — Une colonne d'expédition conduite par M. de Salle, gendre du maréchal Valée, s'est emparée d'un point appelé Gigelly, sur la côte. — Les troupes ont passablement souffert; il y a eu un chef dç bataillon tué. — M. de Salle s'est particulic-

LETTRES d'un SOLDAT. 6l

rement distingué. — Je n'en doute pas, — mais nous savions cela d'avance; toujours la guerre des petits plumets. — Il y a longtemps que le père Valée mitonnait cette excursion pour pousser son gendre.

Mon camarade Bedeau, lieutenant-colonel commandant la légion étrangère, a fait diversion du côté de Bougie^ et, avec 400 hommes, a passé où, il y a quelques années, le colonel Duvivier, avec 2,000 hommes, avait été obligé de battre en retraite. Il a culbuté les nombreux Kabyles qui Tout assailli dans les passages difficiles qu'il avait à tenir.

Quant à nous, nous sommes toujours bien paisibles et nous ne nous ressentons nullement des mouvements qui s'opèrent dans le reste de l'Algérie. — Nous menons la vie la plus béte possible.

On nous coupe des têtes, de temps à autre. Depuis quelque temps les isolés sont exposés. Ces crimes restent toujours impunis; on n'arrive presque jamais à saisir \ts coupables.

Et Clémence, comment va-t-elle? Exprime-lui bien toute mon affection. Embrasse le moutard pour moi.

Adieu, mon cher ami ; crois toujours à mon attachement le plus vif et le plus solide.

P. S. — Je joins à ma lettre quelques mots d'Oudart à son père. Tu pourras dire à M. Oudart que son fils continue à se bien conduire.

Ne me parle pas de ma pauvre Flore ; elle est morte ! J*en suis fort triste.

A M. Bernard de Montagnac.

Oran, le i3 octobre 1839.

Mon cher oncle, je ne veux pas laisser partir le courrier sans vous dire quelques mots. Je suis toujours heureux de profiter des occasions qui se présentent pour me réunir, idéalement, aux bons parents que le sort m^a condamné à ne pas voir aussi souvent que je le désirerais.

J'apprends avec bien de la peine, mon cher oncle, que vous êtes toujours un peu endolori. Je voudrais vous savoir débarrassé de ces maudites souffrances qui font de la vie un enfer. — Malheureusement, la mauvaise saison approche à grands pas, et je crains bien que le froid et Phumidiié ne contribuent à les prolonger encore

Que notre pauvre espèce est pitoyablement organisée, et que n'avons-nous pas à redouter quand viennent les années, avec leur cortège dUntirmités, de calamités de toutes sortes! Je ne puis, hélas! que faire des vœux pour votre prompt rétablissement. Triste remède, me direz-vous; mais si cela ne mène à rien, c'est du moins une satisfaction pour ceux qui les font comme pour ceux qui les reçoivent, et le cœur trouve quelque soulagement dans les illusions fugitives dont se berce rimagination.

Je vous annonce, mon cher oncle, que je viens d'avoir un tout petit avancement, si Ton peut appeler

ainsi le passage d'une compagnie de voltigeurs dans une compagnie de grenadiers. Ça n'aboutit pas à grand'chose, si ce n'est à rendre ma situation inamovible; car si j'étais resté aux voltigeurs, j'aurais été obligé de quitter ma compagnie lorsque mon rang d'ancienneté m'aurait porté à la première classe, et il m'eût fallu alors reprendre le commandement d'une compagnie du centre, ce qui ne m'eût pas arrangé du tout. Par mon passage aux grenadiers, j'évite ce désappointement, et je commanderai une compagnie d'élite jusqu'à ma retraite ou jusqu'à ce qu'il plaise au ministre, ou à je ne sais qui, de me faire passer cEef de bataillon, ce qui ne sera pas de sitôt.

Le capitaine de grenadiers que je remplace, et qui vient d'être nommé chef de bataillon, était capitaine de i8i6- C'est un très-bon officier, sortant de VÉcole; il est resté vingt-cinq ans capitaine!

Puech, que vous connaissez, et qui est certes un officier des plus distingués, est capitaine depuis i823 : sei:{e ans!

Notre nouveau colonel n'a jusqu'à présent rien fait de saillant. Il a l'air d'être un peu fatigué du métier; et Ton doit l'être quand on a, comme lui, trente-six ans de service et cinquante-six d'âge. Il paraît vouloir éviter les vicissitudes dont il a été souvent abreuvé dans le cours de sa carrière militaire, et cherche, pendant le peu de temps qu'il aura à passer au régiment, à se réhabiliter dans l'esprit de l'armée, qui n'a pas de lui une opinion très-favorable. — Du reste, pour mon compte, étant donné la règle de conduite que

je me suis tracée, peu m^importe qu'il soit tigre ou soliveau.

Le duc d^Orléans, comme vous le savez, est venu passer quarante-huit heures dans ce pays. Qu^y-a-t-il vu? des soldats, — des fournisseurs et des voleurs, ce qui se ressemble beaucoup, et un général qu^il a trouvé sur sa chaise longue, entre une seringue et un pot de chambre. La réception qu'on lui a faite a été des plus mesquines. Il pensait trouver ici le vieux taquin de maréchal Valée. — Monsieur n^a pas cru devoir se déplacer.

Son Altesse Royale n^a même pas trouvé un général pour Taccompggner. Elle a paru fort mécontente de tous ces contre-temps et s'en est plainte assez amèrement; je le comprends. Le fait est que la présence du gouverneur était essentielle. Beaucoup de questions ont été soumises au prince qu'il lui eût été très-facile de résoudre, si le maréchal se fût trouvé là, et qui seront probablement ajournées indéfiniment.

Au moment où le duc d'Orléans passait devant ma compagnie, je lui ai présenté un petit enfant de troupe abandonné, en iSSi, par son père, ancien mauvais soldat du régiment. Ce pauvre petit diable avait été recueilli et soigné, depuis lors, par un vieux sergent de voltigeurs de ma compagnie. — J'ai pensé que cette généreuse conduite intéresserait le prince; en effet, il en a été touché, et a donné 5oo francs à mon brave vieux sous-ofhcier. J'ai été bien aise de voir que Son Altesse Royale n'était pas insensible à une belle action, et sa générosité a produit, parmi nous, un très-bon effet.

Le 2* chasseurs vient d'envoyer un escadron pour former le noyau du 4* régiment qui s'organise à Bône. Ce 2* chasseurs fournit aussi un escadron qui va faire le service à Alger, pour aider le !•' régiment décimé par les maladies, au point qu'à l'inspection qu*en a passée le général Bonnemain, il n'y avait que 24 ou 25 hommes par escadron. — Les maladies font, cette année, des ravages affreux à Alger. Ici, il y a très-peu de malades. Dans la compagnie que je quitte, où il y a 96 hommes à l'effectif, j*ai été pendant plusieurs mois sans avoir un homme à l'hôpital, et maintenant il n'y en a qu'un. La moyenne, pour tout le corps, est de deux hommes par compagnie. Ce n'est vraiment rien pour un pays 011 le service est assez fatigant.

Je jouis aussi de cette santé dont chacun profite, et je désire que cela continue.

J'avais écrit, il y a quelques jours, à Célestine, que je devais panir pour rejoindre ma compagnie de grenadiers à M ostaganem, où elle est détachée.

Je suis resté, en effet, pendant plusieurs jours, en partance, à cause du mauvais temps. Enfin, le colonel, voyant que les éléments continuaient à me retenir au rivage, s*est décidé à me garder, le bataillon devant rentrer au premier jour.

M. Fiandin, que vous avez connu employé aux vivres à Sedan, est ici chargé du service des vivres de la divisioa d'Oran. S'il suit l'exemple de son prédécesseur ou plutôt de ses prédécesseurs, sa fortune sera bientôt faite. Ces messieurs n'y vont que par 5o ou 60,000 francs par an. Si leur bénéfice n'atteint pas ce

chiffre, ils déclarent que les affaires ne marchent pas et que le jeu n'en vaut pas la chandelle. — Brigands!

Et notre chère famille, comment va-t-elle? Nos tantes, sœurs, frère, oncle, etc.? Je ne puis les voir autrement que tous bien portants. Il serait trop triste pour moi d'avoir une autre pensée. — Veuillez, mon cher oncle, exprimer à tous ces bons parents la part d'affection que je leur garde au plus profond de mon cœur; c'est chez moi un sentiment immuable, que le temps et l'espace ne feront que consolider. Adieu, mon cher oncle; je vous embrasse comme je vous aime, et suis, pour la vie, votre neveu bien dévoué.

Oran, le 22 décembre 1839.

Mon cher oncle, je vais vous apprendre une triste nouvelle qui vous fera de la peine.

M. Flandin, qui était ici depuis trois mois, s'est brûlé la cervelle, le 2 1 , à huit heures du matin. Nous l'avons enterré aujourd'hui. — On attribue ce désespoir aux contrariétés sans nombre qui l'ont assailli depuis qu'il était à la tête de cette administration en désordre.

Homme plein de cœur et de loyauté', pénétré du sentiment de ses devoirs, jeté tout à coup dans un gouffre, où les déprédations les plus honteuses fourmillent comme des milliers de serpents, se^ trouvant dans l'impossibilité de faire face à toutes les exigences, malgré ses fatigues et ses sacrifices, exposé à voir sa réputation d'honnête homme, intacte jusqu'à ce jour,

et assise sur vingt années de bons services, entachée, souillée par les mé&its de ses prédécesseurs, il avait deux fois offert sa démission. Deux fois, on la lui avait refusée. Voyant les embarras inextricables dont il était accablé se compliquer tous les jours, et persuadé de ne pouvoir se tirer honorablement du réseau de difficultés qui Fenveloppait, il a préféré la mort.

Cest une grande perte pour Tadministration des vivres, et un honnête homme de moins. Mais les honnêtes gens ne peuvent rester ici ; ils y meurent ou fuient le pays, comme si la peste y régnait.

Il faut donc nous abonner à n^avoir affaire qu^à des gens tarés!

Les Arabes ont commencé les hostilités le i3, à Mostaganem. Ils ont coupé la tête à 28 Turcs, tué 3 voltigeurs du 1 5* léger, blessé 1 2 autres. Ils ont aussi tué un caporal d'infanterie légère d'Afrique.

Je vous donnerai, dans ma prochaine lettre, de plus amples détails; aujourd'hui, je suis forcé de me sauver bien vite; on rappelle pour l'escorte d'un convoi dont je fais panie.

Ce matin, les Arabes sont venus tirailler des coups de fusil à nos postes avancés ; on leur a répondu par quelques coups de fusil de rempart et quelques coups de canon. Ils s'en sont allés. — Je vous dirai plus tard comment les choses tourneront.

Mais adieu, mon cher oncle, je vous embrasse bien tendrement; ne m'oubliez pas auprès de toute la famille.

Oran, 20 janvier 1840.

Voilà encore un bateau qui va repartir pour la France, je ne veux pas, mon cher oncle, qu^il s'en aille sans rien emporter pour vous. Dans les circonstances où nous nous trouvons, on ne saurait trop multiplier les correspondances.

Quand on est si loin les uns des autres, les détails les plus insignifiants prennent de Pintérét. C'est la réunion de tous ces petits riens qui forme^ en résumé, l'ensemble de notre existence.

Chacun^ dans sa petite sphère, a son mouvement régulier, son activité plus ou moins importante. L'un attrape des mouches, les enfile avec de longues épingles, ou les plonge dans l'esprit-de-vin, tout cela dans l'intérêt de leur conservation.

D*autres inventent des allumettes ou des briquets phosphoriques pour éclairer le monde, qui, malgré cela, n'y voit pas toujours très-clair.

Eh bien ! de loin comme de près, tous jasent : celui-ci nous raconte comment il embroche les mouches; celui-là, comment il soufre les allumettes, et il se trouve toujours d^honnétes individus qui s'intéressent à tous ces petits racontars.

Moi, mon cher oncle, je voudrais vous raconter comment je fais la guerre, et je suis forcé de vous raconter comment je ne la fais pas.

Malgré toutes les conjurations féroces, les protestations furibondes, les soulèvements, les coalitions de

nos bons amis les barbares, eh bien 1 non, mon cher oncle, pas plus de guerre que de beurre en broche!

Chacun se demande : Où sont les Arabes?

Lunettes, télescopes, braqués de tous côtés : pas Tombre d'un burnous! — C'est égal, grand déploiement de forces, dispositions stratégico-comiques, manœuvres savantes, sublimes et ridicules. De Tinfanterie groupée en masse, de Panillerie groupée en masse, de la cavalerie groupée en masse, et des bétes en masse, et des charlataneries en masse.

Des masses, en veux-tu?en voilà!... Maisletambour rappelle à la droite de la formidable ligne... qu'est-ce que c'est? C'est un œuf pourri habillé en général, qui vient compter les braves comme Napoléion avant Austerlitz ou Friedland... C'est à mourir de rire!

Nombreux, pompeux état-major, gambadant, galopant, éclaboussant, pétaradant, toujours comme au temps du grand Napoléion, qui ne serait plus, aujourd'hui, qu'un enfant à côté de nos héros africains!

En attendant, mon cher oncle, vous me demandez ce que nous f..... là? Ah! ça, c'est différent, par exemple. Quand j'aurai résolu ce problème, je m'empresserai de vous le faire connaître. Il y a deux mois environ que nous nous livrons à ces brillantes opérations militaires.

C'est toujours à cent cinquante pas de la ville que les mesures défensives sont prises, lorsque tout le monde sait que les Arabes sont au moins à quinze ou vingt lieues d'ici, et que la ligne de nos blockhaus, redoutes, camps, postes, vedettes, etc., s'étend à plus de trois lieues!

Toutes les fois qu'un mouton se dérange un peu de ses habitudes paisibles et régulières, et qu^à Tombre d^un chacal il a pris le mors aux dents, vite, des quatre coins de la plaine, le signal est donné. Voilà 10,000 cavaliers, on les a vus, entendus, ils font un feu d'enfer, et, la mort sort à la douzaine des canons de leurs fusils.

La générale, cette coquine de générale, bat dans toutes les rues; on ne trouve pas assez de caisses pour réveiller le brave militaire qui commence à s'assoupir en rêvant à son pays.

Les masses arrivent, enfin, et Ton prend position jusqu'au lendemain, sept, huit, dix heures du soir. Que s'est-il donc passé? C'est le mouton, animal timide et nourrissant, qui a eu une légère panique. Chacun rentre alors chez soi, glorieux et satisfait. C'est ainsi, mon cher oncle, que nous faisons la guerre. Ce que je vous dis là a Pair d'une plaisanterie, n'est-ce pas? mais rien n'est plus exact.

En attendant que l'on fasse sérieusement la guerre, je suis encore chargé de tourmenter de malheureuses recrues que Ton nous a envoyées de France. Il paraît que, quel que soit le sol où j'aie le pied, je serai toujours appelé à former des imbéciles pour la gloire... Que le diable les emporte, et la gloire aussi !

Nous avons reçu récemment trois cents hommes du 8® de ligne; nous attendons encore trois cents hommes du 66^. Si cela continue, notre régiment va devenir si fort qu'il en sera embarrassant.

Maintenant, que fera-t-on? où ira-t-on? On veut, dit-on, châtier Abd-el-Kader. Il faut d'abord com-

mencer par l'attraper; ce n'est pas là le moins difficile de TafTaire. Ah, vous croyez, braves et généreux Français, que cet oiseau du désert va vous attendre pour que vous lui mettiez un grain de sel sur la queue? Non, non, pas si béte. Vous courrez longtemps avant qu^il vous procure cette douce satisfaction. Le seul châtiment que vous pourrez lui infliger sera de brûler ce que vous voulez bien appeler ses villes : Mascara, Tekedempta, misérables nids à rats qui ne valent pas le faubourg de Pouru-aux-Bois ^ si toutefois Pouruaux-Bois a un faubourg. Vous lui enlèverez quelques silos, mais tout ce que vous détruirez là ne vaut pas 10,000 francs, et vous allez sacrifler des millions à celte besogne; puis après cela, qu'en résultera-t-il? Gardera*t-on ces points -là? Vous ne pouvez, sans danger, occuper le pays à trois ou quatre lieues; comment arriverez-vous à conserver vos conquêtes à trente ou quarante lieues? Il vous faudra donc revenir, après avoir été vous promener pendant quinze jours, un mois, sans rien trouver que des broussailles. Il vaut tout autant rester dans les lignes qu^on occupe que de s^amuser à battre la campagne bêtement et inutilement, comme on Ta déjà fait trop souvent, hélas! Il y aura quelque argent de plus dans les trésors de la France et quelques désastres de moins.

Faisons la guerre, faisons«la toujours, mais faisons-

> Village de rarrondissement de Sedan, situé à la lisière de la forêt des Ardennes. C^est au château de Pouru-aux-Bois qu'est né Lucien de Montagnac. — Cest là que le maréchal de Mac Mahon, blessé, fut conduit après la bataille de Sedan.

la à queiqu^un et à quelque chose, tandis que, jusqu^ici, ce quelqu'un et ce quelque chose ont toujours été introuTables. Vous ne les avez vus que lorsque vous ne les cherchiez pas, lorsque vous n^en vouliez pas. Après cela, plus un chat, tout a disparu comme en songe.

Puisque les moyens employés jusqu'à ce jour n'ont pas réussi, puisqu'en les poursuivant, au lieu de les atteindre, vous vous faites prendre, attendez-les. Mobilisez quelques bonnes colonnes de cavalerie pour leur faire des razzias, de temps à autre, quand ils ne sont pas sur leur garde, ce qui ne leur arrive pas souvent. Allez, tous les ans, leur brûler leurs récoltes, coupez-ieur toutes communications avec le Maroc, vous les verrez bientôt se déchirer entre eux et demander à fréquenter nos marchés, où ils trouvaient du bel et bon argent, lequel passe, chez eux, avant tous les préjugés possibles. Mais, si vous les admettez encore parmi vous, imposez-leur des conditions rigoureuses, et ne vous en laissez pas imposer par eux; enfin ne soyez plus leurs très-humbles serviteurs et leurs dupes. Ou bien alors exterminez-les jusqu'au dernier. Mais pour cela, il faudrait d'autres hommes à la tête du gouvernement : moins de philanthropes absurdes, moins d'avocats, moins de médecins et un peu plus de soldats. Surtout un homme pour les commander, ce qui est au moins aussi difficile à trouver que la pierre philosophale.

Assez causé comme cela, mon cher oncle, de toutes ces africaines affaires où les plus fins perdent leur

LETTRES d'un SOLDAT. j3

latin. — Comment vous portez-vous? Comment va toute notre excellente famille? — Moi, je vais toujours bien, sec comme un coucou. Les poils gris se mon<^ trent çà et là dans ma moustache et parmi les rares cheveux dont ma pauvre tête est garnie.

Il y a ici beaucoup de dyssenteries, ayant, paraît-il, quelque apparence cholériforme. C^est une maladie endémique au pays, qui est très-dangereuse. Ceux qui en sont atteints ont bien de la peine à s'en tirer. C'est étonnant avec quelle rapidité cette maladie fait des progrès : si elle n*est pas prise à temps, on est fricassé en un clin d'oeil. Les soldats qui entrent à l'hôpital pour cela n'en sortent guère que pour aller au ravin. Presque tous les officiers que nous avons perdus sont morts de cette maladie.

Adieu, mon cher oncle; j'abuse de votre patience; croyez toujours à mon bien vif et inébranlable attachement.

Oran, 1 5 février 1840.

Mon cher oncle, je vais vous raconter tout chaud, tout bouillant, une affaire qui a été non moins bouillante. Sans faire de tort à nos braves de l'Empire, elle ne se trouverait pas déplacée à côté des brillants exploits qui n'étaient pour eux que jeux d'enfants.

Mazagran ! — Mazagran, petite ville ancienne, située au bord de la mer, à une lieue de Mostaganem, vient d'être le théâtre d'un des plus beaux faits de guerre qui aient illustré notre armée, depuis dix ans qu'elle occupe l'Afrique.

Le 3 de ce ce mois, i25 hommes du i" bataillon d'infanterie légère, en garnison dans Mazagran, sont attaquées par 10,000 cavaliers et 5, 000 &ntassins arabes. Cette ville en ruine, dont Tenceinte n'est qu^un simple petit mur à hauteur d^appui, ne tarde pas à être cernée de toutes parts. Les Arabes sV précipitent avec fureur et s'emparent bientôt des maisons, où ils s'embusquent. Les Français, retirés dans une espèce de réduit, où ils ont une petite pièce de canon, se voient assiégés par des nuées de sauvages altérés de sang, qui poussent Taudace jusqu'à gravir les parapets et renverser les sacs à terre qui les garnissent. Nos soldats les attendent sur le rempart et tuent, à coups de baïonnette, ces intrépides assaillants. Deux pièces de canon battent en brèche le misérable réduit, seul asile de ces braves dont le courage semble grandir en raison des difficultés qui les accablent; la brèche est aussitôt couverte d'ennemis qui se précipitent à Tassant avec une rage féroce; les nôtres les reçoivent à bout portant et en font un véritable carnage.

Pendant que cette scène se passait à Mazagran, M. du Barrail, commandant supérieur de Mostaganem, avec le peu de troupes dont il dispose, fait une sonie pour opérer une diversion. Il parvient en effet à attirer quelques masses de cavalerie avec lesquelles on tiraille un certain temps. Mais il ne peut réussir à leur faire lâcher prise sur Mazagran, où ils ont concentré toutes leurs forces, et les communications entre ce point et Mostaganem sont si fortement occupées par les Arabes qu'il est dans l'impossibilité de se porter au secours

LETTRES d'un SOLDAT. j5

des quelques braves dont le danger lui paraît imminent.

Enfin^ après trois jours et trois nuits de combats à outrance, après cinq assauts, Tennemi sVst retiré, le 6, à dix heures du matin, laissant, dans le réduit et au pied du rempart, trois cents cadavres, ce qui donne à présumer qu'il en a bien emporté autant. De notre côté^ nous avions cinquante hommes hors de combat.

Les pertes des Arabes, tant aux environs de Mosta* ganem qu'à Mazagran, sont évalués à cinq ou six cents hommes. Le 7, dans une reconnaissance, on trouva beaucoup de silos remplis de cadavres et huit cents chevaux tués.

Deux cents coups de canon ont été tirés par les Arabes. Le drapeau qui flottait au-dessus du réduit a été criblé de balles et de boulets. Plusieurs fois il a été renversé et immédiatement relevé, a Tant qu'il y aura un de nous pour le défendre, disaient nos braves soldats, il restera debout; le dernier pourra s'en faire un linceul. »

Le 6, après la retraite de l'ennemi, les blessés furent transportés à Mostaganem, sous l'escorte de vingt-cinq chasseurs de la compagnie, ayant à leur tête le drapeau qu'ils avaient si vaillamment défendu.

La population de Mostaganem, qui, depuis trois jours, attendait anxieusement l'issue de cette brillante affaire, accueillit avec enthousiasme les braves dont on avait un instant désespéré.

La garnison, sous les armes, leur rendit les honneurs que méritait une conduite héroïque, et salua le drapeau, interprète muet, dont les lambeaux attestaient, mieux

que tous les récits, la sublime défense dont il avait été Tobjet. Les troupes défilèrent ensuite, au port d'armes, devant le peloton de la 10* compagnie du i**^ bataillon d'infanterie légère d'Afrique. — Honneur au capitaine Lelièvre qui commande cette compagnie! Voilà une belle page dans sa vie militaire.

Il paraît qu'Âbd-el-Kader en personne dirigeait cette entreprise. Il a été aperçu à la tête de ses troupes, dont les mouvements réguliers annoncent de grands progrès dans Fart de la guerre, et dont Félan incroyable prouve que le maître était là. Jamais on n'avait vu les Arabes mettre autant d'acharnement, de persévérance dans leurs attaques.

A défaut de Mostaganem dont ils ne peuvent s'emparer. Mazagran serait pour eux un point trèsimportant à occuper, pour couper toute communication, par terre, entre Oran et Mostaganem, et empêcher, ou du moins contrarier, la jonction de deux corps qui partiraient, je suppose, d'Oran et de Mostaganem, pour Mascara.

Maîtres de Mazagran, ils pourraient, en outre, inquiéter notre navigation, entre Oran et Mostaganem, et, avec quelques barques de pirates, harceler nos petits bâtiments de commerce qui font ce trajet. Mais leurs efforts seront inutiles, ils feront bien de s'en tenir là.

Quant à nous, paisibles admirateurs des hauts faits de nos camarades, nous nous contentons d'applaudir à la gloire, en attendant qu'elle daigne nous sourire et jeter quelques couronnes de notre côté. Je

VOUS garantis que ce jour-là, nous ne nous ferons pas prier pour les ramasser.

La manière dont nous nous y prenons pour attraper les Arabes est toujours des plus bizarres. Nous continuons à aller du côté opposé où ils sont, et nous cornmenions généralement à sortir de nos casernes trois heures après qu'ils ont évacué le terrain.

Le 7 de ce mois, si notre général avait eu pour deux liards de sens commun, il pouvait trouver une jolie occasion de remporter quelques succès. Mais, comme de coutume, les Arabes lui ont passé entre les jambes : le 6 au soir, il est prévenu que deux ou trois mille cavaliers ont gagné le bord de la mer, après avoir traversé la chaîne des montagnes qui la bordent à Touest et se dirigent sur le cap de Falcon. Le lendemain, ordre est donné au colonel Devaux, qui commande notre poste avancé de Messerguin, de faire marcher les compagnies d^élite des deux bataillons qu'il a sous ses ordres, perpendiculairement à la mer, afin de couper la retraite à ces trois mille cavaliers.

Nos quatre compagnies d^élite et le régiment de spahis se dirigent, à travers les rochers, sur le point indiqué par le général Guéhéneuc. Après trois heures de montées, de descentes, de suées, on arrive à un rocher qui est indiqué comme lieu de rendez- vous; on s^arréte, on prend position, on cherche partout des Arabes... Aussi loin que Pœil peut atteindre, on n^aperçoit rien. On écoute si Ton pourra distinguer quelques coups de fusil : pas davantage. — Il est onze heures; — attendons!

jS LETTRES d'dN SOLDAT.

Pendant que tous ces mouvements absurdes se combinent, s'exécutent à Messerguin, nos douars (tribus arabes alliées) partis d^Oran et de Mers-el-Kébir, au point du jour, sont engagés avecTennemi. On n'a pas eu la précaution de les faire appuyer par quelques compagnies. Les troupes d^Oran sont toujou rs dans leurs casernes, et notre vieille panade de général, qui ne peut déroger à ses habitudes hygiéniques^ trouve qu*il sera toujours assez tôt de sortir à midi, après avoir absorbé tranquillement son déjeuner!

A midi, nous voilà donc en route ; deux bataillons, un escadron de cavalerie, quatre pièces d^artillerie vont prendre position à hauteur du premier blockhaus, ^ un quart de lieue de la place, à six grandes lieues de Tendroit où les nôtres sont aux prises avec les Arabes.

Notre Napoléon, à la tête du régiment de chasseurs à cheval d'Afrique, va rejoindre nos troupes de Messerguin, qui sont en position depuis onze heures, et qui ne comprennent rien à Tinaction dans laquelle on les laisse. A deux heures, notre absurde chef arrive et se dirige, avec son régiment de cavalerie et nos compagnies d'élite, vers cette mer qui semble fuir, comme les Arabes, à mesure que nous avançons. Après avoir fait une demi-lieue, il réunit son état-major pour délibérer : — on décide que Pinfanterie rebroussera chemin, et que la cavalerie seule continuera à marcher jusqu'à ce qu'elle ait rencontré cette coquine de mer oti Ton doit trouver aussi ces coquins d'Arabes qui sont assez mal élevés pour ne pas venir au-devant de nous.

Le malheureux régiment qu'on livrait, comme vous le voyez, au hasard de toutes les éventualités possibles, est arrivé sur le bord de la mer à quatre heures de Taprès-midi. Les Arabes ennemis s'étaient retirés depuis onze heures du matin !

Notez bien que le cap Falcon, où se passait Taffaire, est à trois lieues d'Orsiti^ à wne/iei/edeMers-el-Kébir, et qu'on pouvait détacher du fort Mers-el-Kébir trois compagnies, qui seraient arrivées sur le lieu du combat en même temps que nos Arabes; enfin, qu'au lieu de faire un crochet de six lieues, on pouvait, en partant d'Oran, arriver au cap Falcon en deux heures.

On a donc laissé nos douars se faire fusiller toute la matinée, sans songer le moins du monde à les soutenir par de l'infanterie^ ce qui les a fort mécontentés. Ils ne se sont pas gênés pour s'en plaindre amèrement, et injurier un bataillon du 1 5* léger qu'on avait envoyé d'Oran dans les montagnes, et qui, après s'être égaré trois heures dans les ravins et les rochers, avait fini par rencontrer Tarrière-garde de nos douars rentrant dans leurs tribus.

Le vieux Mustapha s'est plaint au général qu'on ne l'appuyât jamais lorsqu'il marchait en avant (ce qu'il fait toutes les fois qu'il y a un ennemi dans les environs); que nous arrivions toujours lorsque tout était fini (ce qui n'est que trop vrai). Il disait que si on lui avait donné quelques compagnies d'infanterie, il aurait pu couper cinquante têtes importantes, tandis qu'il n'en a pas coupé une seule, qu'il a eu au con* traire deux hommes tués^ dix ou douze blessés, et qu'il

8o LETTRES d'uN SOLDAT.

a perdu une quinzaine de chevaux, perte irréparable pour lui, dans un moment où il ne peut plus se remonter.

Du reste, tout ceci n^est qu'un bien faible échantillon de ce que l'avenir nous réserve, si nous continuons, pour notre malheur, à être conduits par cette cruche de Guéhéneuc, dont Tineptie, en matière militaire, est incroyable. Sur ma parole d^honneur, c'est le militaire, Pofficier général le plus incapable, et une des plus entêtées bêtes que j^aie connues de ma vie. Plaise à Dieu ou au diable de nous débarrasser de ce vieil empaillé que Napoléon avait attaché à son état-major pour faire nombre! Je vous assure que cela fait faire souvent de fichues réflexions.

Ne croyez pas, mon cher oncle, qu^il y ait dans tout ceci la moindre exagération ; je vous assure que je reste au-dessous de la vérité. A de rares exceptions près, on n^a jamais envoyé dans ce pays que des hommes incapables d^ commander, et il semble qu'on ait pris à tâche de rappeler ceux qui faisaient bien. Vous me direz que je suis un peu comme les grenouilles. Ma foi ! je préférerais une hydre qui nous dévorât à des soliveaux qui nous laissent dévorer. Les affaires d^Afrique n'ont jamais été plus difficiles à diriger qu'aujourd'hui, et, excepté à Alger, où Ton a réuni quelques hommes capables, jamais on n*a vu plus d'incapacité à la tête des différentes provinces que nous occupons. Enfin, abandonnons- nous à la garde de Dieu, puisque nous ne pouvons compter sur la garde des hommes !

LETTRES D*UN SOLDAT. Si

Notre nouveau colonel est bien ce qu^on nous avait dit; nous sommes vraiment à plaindre.

Vous avez, paraît-il, à Sedan, un frèredu fameuxC... que vous avez connu dans le temps. Ce C... est un plat pied de la dernière espèce. II y a quelque temps, il s'est laissé envoyer faire f... en pleine parade par une autre espèce de polisson d'adjudant-major, et a mis cela dans sa poche, sans souffler mot. Ce qu^il y a déplus drôle, cVst que ces deux b...-là, qui ne peuvent se sentir, se réunissent pour faire la partie de tric-trac de notre honorable chef, et c'est dans les cornets de ces trois messieurs que s^élaborent les affaires du régiment.

Ah ! mon pauvre oncle, triste espèce que les hommes, allez! Vous m'avez connu misanthrope; lorsque vous me reverrez, je serai enragé; dans tous les cas, ma misanthropie ne s'étend pas jusqu'à vous; vous n'en doutez pas, et mon. seul bonheur est d'aimer les bons parents que la Providence m'a laissés.

Je vais toujours bien ; Dieu veuille continuer à me protéger ainsi. Nous avons besoin de notre santé dans les circonstances actuelles.

Adieu, mon cher oncle

Oran, i8 mars 1840.

Enfin, mon cher oncle, le i" de ligne vient d'être baptisé. Malheureusement, je n^y étais pas. Les compagnies d'élite, souvent au poste d'honneur, sont quelquefois, pour cela même, privées de prendre part au combat.

J'étais à Oran avec ma compagnie, tandis qu'on se battait à trois lieues de là, à Messerguin. Croyez- vous que ce soit exaspérant?

Le 1 2 de ce mois, trois ou quatre cents cavaliers arabes vinrent enlever les troupeaux de nos douars qui paissaient à trois quarts de lieue du camp. Maître YousouflF, le/ameux colonel Yousouff, le héros du jour, qui commande à Messerguin, où il se trouve avec son régiment de spahis et huit compagnies du i*r de ligne, averti aussitôt, ne tarde pas à se mettre en campagne avec tout son régiment de spahis, qu'il fait suivre par quatre compagnies du centre du 3* bataillon du i«^ de ligne.

Son régiment déployé en tirailleurs, il s^avance en toute sécurité, sans se faire éclairer, sans prendre aucune des précautions qu^on ne néglige jamais impunément à la guerre, surtout avec un ennemi aussi audacieux, aussi rusé que celui que nous avonsà combattre. Comme réserve, il n'a que deux des quatre compagnies d'infanterie, déployées en tirailleurs en arrière.

La fusillade s'engage de loin avec quelques centaines de Bédouins qui fuient devant lui et Tencouragent ainsi à se porter en avant. Mais arrivé à une lieue de Messerguin, dans ce beau vallon de Tlem-cen-Meth, il est accueilli par des hourras formidables, et de tous les côtés sortent des nuées d'Arabes. Les spahis sont bientôt débordés. Le désordre se met dans leurs rangs; la déroute est complète. Toute Pénergie des officiers est impuissante pour arrêter cette masse de fuyards

terrorisés. Le peu de Français et de Turcs qui font partie de ce corps résistent seuls; les indigènes les ont abandonnés.

L'ennemi, enhardi par la faiblesse des nôtres, les poursuit à outrance; il y met un tel acharnement que les cavaliers traversent pêle-mêle, avec nos spahis, une ligne de tirailleurs formée de deux compagnies du régiment.

Rien ne les arrête, ni le feu de nos tirailleurs qui les attendent à bout portant, ni celui des deux autres compagnies de réserve qui sont restées plus en arrière, sous le commandement de M. le chef de bataillon d'Anthouard.

Nos deux compagnies de tirailleurs, abandonnées par les spahis en fuite, sont entourées par des nuées de cavaliers qui^ persuadés que ces hommes à pied et divisés sur une ligne assez étendue ne peuvent leur résister, se précipitent sur eux avec fureur.

Nos deux compagnies, trop faibles pour lutter, en plaine surtout, contre cette avalanche de cavaliers qui les assaillent de toutes parts, se réunissent par petits paquets et rejoignent en bon ordre les deux compagnies de réserve. — La manœuvre était dangereuse, sous le feu d'ennemis aussi nombreux; mais elle a été parfaitement exécutée, et ces petits hérissons, dont chaque épine lançait une balle bien ajustée, ont maintenu à distance nos intrépides adversaires, jusqu'à ce qu'ils aient rejoint leurs camarades.

Les quatres compagnies réunies, à deux lieues du camp, privées de cavalerie, serrées de près, n'ayant,

pour toute ressource, que deux obusiers de montagne, se mettent alors en retraite et regagnent, à une demilieue de là, les quatre autres compagnies du centre du régiment qui étaient restées en réserve à Messerguin, mais que le colonel YousoufF, dans sa détresse, avait fait venir pour porter secours aux troupes engagées. Déjà ce petit bataillon était lui-même très-vivement aux prises avec les Arabes qui s'étaient jetés à la poursuite des spahis, impassibles à rallier, lorsque M. d'Anthouard, avec ses quatres compagnies du 5* bataillon, vint les rejoindre.

C'est alors que, sur Tordre insensé du colonel Yousouff, s'exécuta, au plus vif de l'action, un mouvement qui pouvait avoir les conséquences les plus funestes. Pour donner passage aux quatre compagnies qui venaient se fondre avec lui, le commandant Mermet dut ouvrir son carré. — Il en résulta un désordre pendant lequel nos malheureux fantassins furent très-exposés. Si l'imbécile dont on veut faire un héros avait eu la moindre notion de notre tactique, il aurait compris que deux bataillons échelonnés pour battre en retraite se seraient soutenus réciproquement et auraient fait beaucoup plus de mal à Tennemi, sans lui donner autant de prise qu'un seul bataillon en Tair.

Le carré formé par les huit compagnies du i*' de ligne, ayant dans son intérieur les cacolets, les blessés, deux obusiers et, devinez qui — je vous le donne en mille : — YousoufiF, — YousoufiF, le colonel de cavalerie, que son régiment en désarroi cherche

partout pour se rallier; — ce carré est attaqué sur toutes ses faces par des milliers de cavaliers qui semblent sortir de terre. Ils reçoivent à vingt-cinq pas le feu de nos hommes. Ces décharges réitérées ne les découragent pas. — Ils reviennent avec plus d'audace, et toujours plus nombreux^ en poussant leur cri rauque, lâcher leurs coups de fusil à portée de pistolet. Nos petits soldats, dont l'aplomb, dans cette circonstance, est d'autant plus admirable qu'ils assistaient pour la première fois de lâur vie à pareille fête, les attendent avec calme, et leur ripostent par des coups dont la justesse a dû être appréciée par nos ennemis, qui ont payé cher leur témérité.

Enfin, le bataillon, composé de huit compagnies du centre, formant à peu près 600 hommes, abandonné à lui-même à une lieue et demie du camp, se voit enveloppé, pendant une heure, par 3 ou 4,000 cavaliers, et se retire lentement, sans avoir donné prise à nos féroces assaillants, qui croyaient cette proie facile à saisir, et qui déjà voyaient les têtes de chacun de nos pioupious accrochées à Tarçon de leurs selles. — Heureusement que le tourlourou sait défendre ses oreilles!

Les Arabes ne se sont retirés qu'à cinq heures et demie du soir, lorsqu'ils ont aperçu les renforts venant d'Oran déboucher sur les hauteurs de Messerguin.

Cette retraite fait le plus grand honneur au brave commandant Mermet, qui a su maintenir son bataillon dans un ordre parfait, et imprimer par ses paroles militaires quelquefois facétieuses, par son sang-froid,

le sentiment de leur devoir et de leur force à des hommes qui pour la première fois de leur vie entendaient la musique des balles. L'honneur de cette journée revient donc sans partage au chef dé bataillon Mermet, quoi qu'en dise notre niais de général, dans un bulletin absurde, où il attribue aux habiles dispositions prises par le brave colonel Yousouff tout le succès de TafFaire.

Il est beau, le succès! parlons-en : une déroute du régiment de spahis, déroute qui, sans la bonne contenance de nos pauvres petits pioupious, entraînait la perte de toute la province d'Oran!

Si les Arabes, au lieu de s'emballer à la poursuite des spahis et de s'acharner contre notre carré, s'étaient, par un mouvement tournant, portés sur Messerguîn, ils y entraient sans la moindre difficulté, — Yousouff ayant enlevé toutes les troupes qui gardaient le camp. Si même ils n'avaient pas été arrêtés, dans leur succès, par notre petit bataillon, ils se précipitaient, d'un seul trait, dans le camp et y massacraient tout ce qui s'y trouvait.

Maîtres de ce point important qui est la clef de Tenceinte .que nous nous sommes réservée, ils coupaient, de leur ligne de retraite, les troupes venant d'Oran, et qui seraient arrivées trop tard pour empêcher ce désastre; ils pénétraient jusqu'à Oran, qu'on avait dégarni de toutes ses troupes, et anéantissaient toutes les tribus alliées qui sont venues chercher protection sous le canon de la place.

Dès lors, répandus dans les montagnes jusqu'à Mers-

el-Kébîr, ils étaient maîtres de toutes nos communications, et nous ne pouvions plus mettre le nez hors des murs de la ville sans recevoir des coups de fusil.

Telles eussent été les conséquences de Téquîpée de maître Yousouff, dont, malgré tout, on veut faire un héros, et qui plus est, le héros de cette journée oti il a mérité qu'on lui enlève tout commandement.

Le brave commandant Mermet a rempli là une belle page de sa vie militaire, et, du reste, Topinion de Tarmée est unanime pour proclamer qu'il a sauvé la province d'Oran.

Les Arabes nos alliés ont tellement apprécié notre conduite dans cette affaire^ et le service immense que nous avons rendu au pays, qu'ils ne savent comment nous exprimer leur satisfaction, leur joie. Eux, si peu expansifs de. nature^ venaient nous baiser les mains, prenaient les pans de capote de nos soldats, pour les porter à leurs lèvres. Partout, dans leurs tribus, il n'est question que de cette affaire, et ils exaltent bien haut le petit troupier français. Lorsque nous sommes arrivés sur le lieu du combat, au moment oîi les derniers coups de fusil se tiraient, j'ai entendu quelques chefs arabes qui suivaient l'état-major du général, et qui avaient été obligés de se retirer dans notre carré, lors de la déroute des spahis, dire : « C'était unblockhaus de feu, » Cette expression énergique de la part de ces hommes, bons juges en pareille matière, prouve bien la belle contenance de nos braves petits fantassins.

Eh bien! cette affaire qui honore notre i" de ligne a déjà été exploitée à son détriment par quelques intri-

gants, jaloux de la part de gloire qui lui revenait.

Il y a déjà eu quatre bulletins de faits pour cette escarmouche : le premier pour Yousouff tout seul; le deuxième pour citer ceux qui se sont particulièrement distingués, et tous les officiers de spahis y sont ponés; un troisième pour parler du commandant de place et du capitaine du génie qui étaient restés bien tranquillement au camp; enfin un quatrième pour nommer deux officiers du régiment, un capitaine et un souslieutenant, dont Toubli faisait par trop hurler. Ces deux officiers commandaient les deux compagnies de piquet, et c^est grâce à leur sang-froid que ces deux compagnies ont été sauvées.

Chacun se demandait comment, après les fautes qu'il avait commises, on avait pu citer Yousouff. Comme toujours, il y a de satanés farceurs qui ont le nez plus fin que les autres; ils ont découvert le pot aux roses: notre fameux général a dans le régiment de spahis un neveu, le fils de Lannes, qui ne veut plus être Lannes (nom trop roturier et sentant un peu le moulin), et qui s'appelle Montebello. Ce neveu a le malheur de n^étre que capitaine, ce qui est vraiment désobligeant pour le fils d'un maréchal de France, et son excellent oncle veut à toute force le faire passer chef d'escadron.

Pour que Yousouff veuille bien le désigner utilement dans son rapport, il fallait naturellement que le général fît ressortir Yousouff. Et voilà!... Ce que ces tripotages ont soulevé de hurlements serait difficile à dire.

Malheureusement, nous ne sommes pas soutenus par

notre colonel, qui vient encore d'échapper, par sa faute, une belle occasion de devenir maréchal de camp, ce dont il crève d'envie. — C'est lui qui doit commander à Messerguin; il y est resté pendant quinze jours; maïs comme il n'avait pas toutes ses aises, .dans ce camp mal abrité, il a trouvé le moyen d'obtenir la permission de venir se dodiner à Oran, dans une bonne chambre bien chaude, abandonnant le poste qui lui était confié et les hommes dont il devait partager les misères.

En quelles mains sommes-nous tombés? grand Dieu! Nous accomplirions des merveilles, que nous serions toujours oubliés. D'autant plus que nous avons ici, comme général de brigade, ce farceur de Parchappe, qui y a retrouvé son ancien régiment, le i5* léger, et qui ne voit que par lui.

Mais ce petit régiment qui arrive est un peu piteux et mord difficilement au pays. Le v de ligne, qui y est depuis trois ans, fera toujours mieux que lui, malgré son colonel. Il a su résister à tou€ les chocs révolutionnaires; il saura prouver qu'il sait résister à toutes les désorganisations, tout en repoussant énergiquement les attaques de l'ennemi. Il y a dans ce régiment des éléments qu'on ne trouve pas dans tous les corps, et contre lesquels l'autorité la plus subversive s'émoussera.

Nous ignorons complètement ce qui doit se passer dans la province. Si nous sommes appelés à marcher au printemps. Dieu veuille que ce soit sous un autre chef que celui qui nous commande.

go LETTRES D UN SOLDAT.

En attendant, nous faisons un service irès^ctif : d alertes continuelles et toujours insignifîanies nous ou tent sur pied à toute heure du jour et de la nuit. Noi sommes loujours à nous en demander les causes. part l'afTaire de Messerguin, nous n'avons jamais U que des courses inutiles.

Dès qu'on aperçoit quelques caTaliers arabes, i plus loin que la plus forte lunette peut découvrir, vi en campagne... et, après cinq heures de promenade, ( revient sans avoir rien vu.

11 y a huit jours, notre pauvre général s'est mis da la tête de livrer bataille, une grande bataille, à to les Arabes du désen : Beni-Flitas , Garabas, Bec Mouchi, Beni-Amer, etc. On commence parbiendéjei ner, — car nos généraux ne s'embarquent jamais sa être bien lestés. — On fait sortir tout ce jqu'il y a ■ troupe dans Oran, infanterie, cavalerie, artillerie, eu les troupesdeMesserguinsortentaussi, elles font quat lieues pour se joindre aux forces d'Oran, et l'on ' s'établir à deux lieues et demie de cette ville, dans ui plaine superbe oU cinquante mille hommes peuve manœuvrer â l'aise.

Là, on attend qu'Abd-el-Kader vienne nous att quer. — Va-t'en voir s'il vient! — Après cinq heur de drogue... on rentre tout bêtement.

Si je vous racontais toutes les niaiseries qui s'él borent ici avec une importance dramatique, voi m'accuseriez d'exagération. Nous autres qui en soc mes témoins, nous pouvons à peine y croire. Je va écrire tout de suite au camarade Mauduit et 1

LETTRES d'un SOLDAT. 9I

raconter toutes ces turpitudes, afin que nos coquins puissent recevoir quelques écorniflures à leur vaniteuse satisfaction.

Dans Paffaire du 1 2, notre régiment a eu six hommes tués, vingt-cinq blessés, dont un capitaine et un lieutenant. Les spahis ont perdu cinquante hommes et trente chevaux; ils étaient deux cents. Nos douars ont perdu trois hommes; deux canonniers ont été blessés, deux mulets chargés de cacolets ont été tués, dans Tintérieur du carré, ainsi que ]e soldat du train qui les conduisait.

Les spahis ont eu en outre quinze déserteurs et une dizaine de blessés. On voit, parla disproportion qu'il y a entre les blessés et les morts, qu'ils ont été taillés à merci.

Je vais toujours bien, et j'enrage toujours beaucoup des infamies qui hurlent autour de moi. Adieu, mon cher oncle; ne m'oubliez pas auprès de toute notre famille, et soyez persuadé de tout mon attachement.

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