PROVINCE D'ALGER
Mai 1840 à octobre 1840
A A/. Bernard de Montagnac.
Cherchell, province d'Alger, 9 mai 1840.
Mon cher oncle, le 5, à quatre heures du soir, nous avons reçu Tordre de partir pour Cherchell; le 6, à quatre heures du matin, nous étions à bord du vapeur le Tonnerre, et le 7, à midi, nous débarquions à Cherchell, petite ville située dans un pays fertile.
Aujourd'hui, l'armée qui forme la masse expéditionnaire, conduite par le maréchal, est arrivée à une lieue de Cherchell, après avoir eu quelques engagements avec les Arabes
Nous nous joignons avec cette armée, et demain ou peut-être ce soir nous nous dirigeons sur Médeah, oîi tous les Arabes se sont, à ce qu'il parait, concentrés... Nous aurons, je crois, fort à faire.
Les trois bataillons qubn a fait partir d'Oran sont : un bataillon du i**' de ligne, un du i5* léger, avec gibernes, et un du 41*. Aussitôt arrivé à destination,
je VOUS donnerai d'amples détails; mais aujourd'hui je n'ai pas une minute. Je vous écris au bivouac; c'est tout au plus si j'ai le temps de remuer les doigts pour vous écrire ces quelques lignes. Adieu, mon cher oncle. Dieu, jeTespère, me protégera.
Je vous embrasse et vous aime toujours bien tendrement. Adieu ! Adieu !
Au pied du col de Ténia. Camp de Mouzala, i5 mai 1840.
Mon cher oncle, le 1 1, à cinq heures au soir, nous sommes venus prendre position au camp de Mouzaîa, au pied des montagnes qui se joignent au col de Ténia. Notre pauvre régiment, voué aux mystifications, a été désigné pour occuper cet infâme camp, où sont encombrés quatre cents malades ou blessés... Il fallait un bataillon, le sort a décidé que ce serait le bataillon du 1 "de ligne I
Le 12, toute la colonne expéditionnaire, moins ce bataillon, s'est dirigée vers le col, où elle trouva une vive résistance. Les Arabes, maîtres de toutes les positions, s'y étaient retranchés, et ont arrêté un instant nos troupes par un feu très-nourri. Mais, chargés à la baïonnette par nos soldats, ils ont quitté leurs retranchements, emportant quelques-unes des pièces dont ils s'étaient servis contre nous, sans produire aucun effet, à cause de la distance. Enfin, après une fusillade qui a duré toute la journée, et qui n'a cessé d'être des plus vives, nous nous sommes rendus maîtres des hauteurs.
Les fatigues que les troupes ont eu à supporter
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dépassent tout ce que Timagination peut concevoir. Nous avons eu trois cents blessés et une soixantaine de morts. Deux régiments ont été engagés plus particulièrement : les zouaves et le 2* léger. Ce dernier régiment a beaucoup souffert. Un capitaine de voltigeurs a été coupé en morceaux à peu de distance de sa compagnie, sans qu'on pût lui porter secours. — Hélas! nous n'étions que les spectateurs de ce combat qui a été très-vif.
Le i3, les blessés ont été conduits ici.
Tous les régiments qui font partie de Texpédition ont été rejoindre le corps d^armée, dans le combat du 1 2. Le général de Rumigny, aide de camp du duc d'Orléans, a reçu une balle au genou. Le chef de bataillon des tirailleurs de Vincennes a été aussi blessé d'une balle au mollet. Nos pauvres blessés sont ici horriblement mal, sans aucun abri et exposés à un soleil de 40"*.
Nous causerons de tout cela plus tard. Il y a trop de choses à dire, dont je n'ose pas parler pour le moment, cette lettre devant être confiée à un espion arabe.
Depuis notre départ de Chercheil, d'où je vous ai écrit, jusqu'ici, nous avons été vivement harcelés par Pennemi. Notre première journée a coûté à mon bataillon une quarantaine de blessés. Comme nous étions d'arrière-garde, nous avons eu l'ennemi sur les bras toute la journée. La compagnie des voltigeurs a été engagée assez sérieusement avec les Kabyles, intrépides coquins, qui, embusqués dans les rochers, fusillaient nos hommes à brûle-pourpoint. Ma compagnie
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aussi a été en tirailleurs depuis le matin jusqu'au soir. J ai eu la chance de ne perdre personne. Le lendemain, en entrant dans la plaine de la Mitidja, nous avons eu à repousser les attaques de nombreux cavaliers qui s'y étaient réunis. lia fallu leur envoyer des obus pour les éloigner de nos colonnes sur lesquelles ils se précipitaient.
Nous ne savons quels seront les résultats de tout cela. Maître de Tentrée du col, le maréchal va, dit-on, le passer demain 16. 11 aura encore fort à faire dans ces montagnes abruptes qui ressemblent à nos plus hautes montagnes des Pyrénées, et où se sont retranchés les Arabes. Nous occuperons, à ce qu'il paraît, Médéah, qui se trouve encore à quatre lieues du point où nous sommes établis; les uns disent que nous irons à Milianah, les autres disent que non. Au résumé, on ne sait rien de ce qui doit suivre. Les princes sont avec la colonne expéditionnaire; ils font vaillamment leur métier de soldats.
L'armée est harassée de fatigues et de privations. J'enrage de ne pas avoir participé à cette prise de position, qui est, je crois, une des affaires les plus sérieuses, si ce n'est la plus chaude qui ait eu lieu en Afrique. Toutes les troupes d'Abd-eUKader, cavaliers et infanterie, ont pris part au combat ; je vous réponds qu'ils étaient nombreux.
Je me porte bien, sauf un peu d'échaufTement inévitable lorsqu'on est exposé toute la journée à l'ardeur du soleil, dans la poussière, et qu'on n'a à manger que du biscuit.
Embrassez pour moi toute notre bonne famille; je vous donnerai de mes nouvelles aussitôt que je le pourrai. Adieu, moucher oncle; croyez toujours à ma bien solide affection que rien ne saurait altérer.
Camp de Mouzaïa, à six lieues en avant de Blidah,
le I*' juin 1840.
Mon cher oncle, je commence cette lettre sans savoir si je pourrai vous la faire parvenir. Enfin, dans la triste position oQ je me trouve, c'est une compensation bien douce aux ennuis qui m'assiègent, c'est une consolation bien vive aux peines que j'éprouve de ne pouvoir recevoir de nouvelles de personne, que d'élever mon cœur vers vous. Sous une misérable baraque de feuillage, dans un camp jeté loin de toute communication possible, je vais vous faire le résumé de la vie que je mène depuis le 6 mai, que j'ai quitté Oran, d'après un ordre du maréchal Valée. Une lettre que je vous écrivis de Cherchell vous donnait déjà quelques détails sur le début de mon voyage; mais je ne sais si elle vous est parvenue, car un ordre sévère du maréchal interdisait toute espèce de correspondance pour la France, jusqu'à ce qu'il fût de retour de la tournée commencée le 23 avril. Ainsi donc je vais reprendre les détails de mon excursion dans la province d'Alger, depuis le jour de mon départ d'Oran. Le 5 mai, à trois heures de l'après-midi, le i" bataillon du i" de ligne, un bataillon du i5^ léger, un du 41* de ligne, rei^oivent
l'ordre des^embarquer, le 6, à quatre heures du matin, sur quatt-e bateaux à vapeur : le Tonnerre^ VEuphrate, le Phare et le Crocodile, pour Cherchell ; le 7, à midi, nous débarquons à Cherchell ; les trois bataillons s^établissent au bivouac, en avant de la ville, au milieu de blés et d'orges superbes. Que venions-nous faire ici? Telle est la question que chacun se posait, et dont la solution restait toujours vague et peu satisfaisante.
Le 8, une reconnaissance poussée par nos trois bataillons, à trois lieues de Cherchell, nous met en rapport avec l'extrême avant-garde de Tarmée qui vient d^ Alger, et nous apprenons que nous devons nous joindre à Texpédition : en effet, le 9, le duc d^Orléans, le duc d^Aumale, le maréchal et tous les états-majors possibles, escortés de plusieurs bataillons, arrivent à Cherchell, à deux heures, et nous passent en revue, à trois heures. Nous recevons Tordre de partir le soir même; des vivres sont distribués pour cinq jours : riz, biscuits, sucre, café, lard, etc. A sept heures, nous avons sac au dos, et nous prenons la route du camp de Bordj-el-Arbah, où l'armée est établie depuis le 3, escortant mille cinq cents mulets chargés de vivres.
Nous suivîmes, pendant deux lieues environ, une ancienne voie romaine que le temps n^a pu encore entièrement détruire. Elle nous conduisit à un f)etit ruisseau qui baigne aujourd'hui les restes d^un aqueduc magnifique, dont les piles gigantesques semblent défier tous les bouleversements du monde. Il faisait un clair de lune superbe, et la lumière blafarde
de cet astre, en se jouant sur le sommet du monument et sur les découpures faites par le ciseau du temps, grandissait encore les vastes arcades que nous apercevions tout à fait dans l'ombre. A travers ces énormes jambages, brillaient, dans le lointain, les feux du bivouac de Tarmée; coup d'œil vraiment magique. J'ai été d'autant plus ravi de cette vue qu'elle m'est apparue, tout à coup, en sortant d'un défilé dont les escarpements nous empêchaient de découvrir au loin.
Nous prîmes bientôt position, et la nuit se passa tranquillement, sous une petite tente en laine, que mes deux officiers et moi avons eu la précaution d'apporter. Le lendemain, à trois heures et demie du matin, nous dévorons un morceau de lard avec accompagnement de biscuit, et nous arrosons le tout d'un gobelet de café; à quatre heures, la diane bat; à six heures, les colonnes, suivies de l'immense et embarrassant convoi que l'on traîne, se mettent successivement en marche. Le bataillon du i" de ligne est à Tarrièregarde, et, par conséquent, destiné à faire le coup de fusil une partie de la journée. Nous marchons une heure ou deux sans voir d'Arabes; bientôt des compagnies que Ton a lancées sur les crêtes, pour protéger le passage du convoi, sont engagées avec les nombreux Kabyles qui habitent ce pays coupé de ravins trèsprofonds, de rochers très-escarpés, et de broussailles, dans lesquels ils s'embusquent pour tourmenter nos tirailleurs. La compagnie de voltigeurs du bataillon, déployée dans des rochers presque à pic, et au milieu
des broussailles, est un instant enveloppée, de tous côtés, par des Kabyles qui la fusillent à bout portant. Sa situation est d'autant plus difficile qu^elle est obligée de se retirer, homme par homme, sur une crête dominant, d^un côté, un ravin rempli d^Arabes et, de Tautre, un précipice; aussi, en cinq minutes, cette compagnie perdit six hommes et eut sept blessés. Une deuxième compagnie fut détachée pour protéger sa retraite, sans quoi elle aurait perdu beaucoup plus de monde.
On a pu juger, dans cet engagement auquel prirent part quatre compagnies du i"' de ligne et cinq ou six compagnies d'autres corps, de Tacharnement et de la hardiesse de ces Kabyles ennemis, et de Tadresse avec laquelle ils savent profiter d^une embuscade. Ce sont des serpents, qui, tout en rampant de buisson en buisson, de pierre en pierre, arrivent, sans être aperçus, jusque contre nos tirailleurs, et lâchent toujours leur coup de fusil à coup sûr. On aperçoit la fumée, mais le tireur est invisible. Nos soldats sont d^autant plus faciles à atteindre que Ton ne peut jamais les amener à se masquer; ils s'en vont le nez en Pair, comme des imbéciles, et servent souvent de cibles à ces sauvages, qui, sans avoir jamais fait les exercices auxquels on assujettit nos tourlourous, sont plus habiles qu^eux. Enfin, la perte des quatre compagnies du i*''de ligne, qui furent plus ou moins engagées, a été d^une quinzaine dMiommes tués et de quarante et un blessés. Ma compagnie seule n^a pas été détachée dans cette circonstance. Je suis resté, toute la mâtiné.
avec les cacolets d'ambulance de rextréme arrièregarde. A l'endroit où cette escarmouche de tirailleurs a eu lieu, se trouve un aqueduc parfaitement conservé, à trois rangs d^arcades les unes sur les autres. Nous passâmes une petite rivière oti nous fûmes obligés de faire agir le canon pour éloigner les cavaliers qui se lançaient sur Tarrière-garde.
Il est midi, la rivière est passée, et ma compagnie se déploie pour flanquer la colonne à droite. Les Arabes qui nous ont harcelés toute la matinée traversent, à leur tour, la rivière, et sont bientôt sur nos flancs; les coups de fusil recommencent; quelques balles, tirées de très-loin^ viennent siffler au-dessus de nous.
J^empéche, autant que possible, mes grenadiers de riposter, pour ne pas engager une fusillade inutile à la distance oii nous nous trouvons de Tennemi; enfin, jusqu^à cinq heures et demie du soir, nous sommes accompagnés par une fusillade qui ne fait aucun mal à ma compagnie, et blesse quelques hommes à d^autres tirailleurs. A six heures, nous débouchons dans la plaine de la Mitidja, oti nous apercevons des nuées de cavaliers arabes. Le camp s^établit, et la nuit se passe tranquillement. Tels sont les détails de la première journée; nous avons eu, en tout, cent cinquante à deux cents hommes hors de combat.
Voilà des coups de fusil, beaucoup de coups de fusil; grande quantité d'Arabes; beaucoup de soldats de toutes armes qui tirent, qui marchent, qui fatiguent, qui tombent? Comment tout cela a-t-il été mené? — En dépit du sens commun et contre toutes les règles de la
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guerre; ça dépasse toute croyance humaine 1... Aucun ordre ne prescrit ce que chacun doit faire, personne ne commande, ou tout le monde s^en mêle, ce qui est équivalent. Les généraux, qui ne reçoivent pas de direction supérieure, ne savent que faire; ils se contentent de jeter çà et là, de tous les côtés , des compagnies qu^ils abandon nent ensuite à toutes les éventualités possibles; quelques colonels, bouillants de se signaler, parcourent les lign es de tirailleurs et font à leur tête ; tant pis pour ceux qui ne leur appaniennent pas, ils les abandonnent; les capitaines, les chefs de compagnie, doivent alors se tirer d'affaire eux-mêmes et parer à tous les hasards de la guerre, qui, dans ce pays, peuvent avoir des conséquences désastreuses, lorsque le capitaine n^est pas un homme d'énergie habile à profiter des positions avantageuses que les circonstances peuvent lui offrir. S'ils font bien, on ne leur dit rien; si par malheur le sort lesaccable, ils sont anéantis. Commandés comme nous le sommes, lecapitaine a une responsabilité immense. Le maréchal, en tête de son lourd convoi, ne s^occupe en aucune façon de ce qui se passe autour de lui ; il file en avant sans chercher à manœuvrer pour tromper Tennenii, le couper, lui tendre quelques pièges; il ne pense qu^à parcourir, dans un temps donné, Tespace qui sépare le camp qu'il quitte, de celui où il veut s'établir; c'est tout bonnement une escorte de convoi. On ne cherche nullement à combattre l'ennemi, tandis que celui-ci est toujours sur nos fiancs et sur nos derrières, tuant des hommes dans la colonne. Il y a pounant deux mille hommes de cavalerie attachés à cette division, je
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ne dirai pas expéditionnaire, mais promeneuse, et jamais, en Afrique, on n^en a vu autant réunis. Eh bien ! cette cavalerie, composée des escadrons envoyés de France, hélas! hélas!... et du i* régiment de chasseurs d'Afrique, à part une seule charge sottement conduite, et exécutée une heure trop tard, est restée dans rinaction la plus complète; placée avec le convoi, elle est encadrée, comme celui-ci, par les colonnes d'infanterie et nos âanqueurs, et devient plus embarrassante qu'utile.
Dans le récit des différentes journées que je vais continuer, vous verrez toute son inutilité.
Le 1 1 , à cinq heures du matin, nous levons le camp, et nous voilà cheminant en plaine, dans la Mitidja. Les montagnes se couvrent d'une masse de cavalerie, qui descend bientôt les contre-forts de l'Atlas et engage la fusillade avec nos tirailleurs; on leur lance quelques obus pour les éloigner; ils se jouent de ces projectiles et reviennent sur nous avec plus d'audace; les blessés arrivent aux ambulances, tandis que le maréchal et son convoi vont toujours leur train. Une masse de cavaliers, cinq à six mille, est à portée de canon de nous ; une charge de cavalerie peut étretentée, le maréchal n'y songe même pas; on laisse tranquillement ces messieurs se développer, et la cavalerie suit sa marche. Il y a, je crois, une manœuvre à faire : engager fortement quelques compagnies d'infanterie avec les cavaliers arabes, et faire, avec notre cavalerie, un mouvement sur le flanc de Tennemi; ce mouvement peut être couvert par quelques ravins et avoir un résultat avantageux, en
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acculant une partie de la cavalerie ennemie à un lac auquel elle est adossée. — Rien de tout cela; on chemine bêtement comme si Ton fuyait!
Les princes sont à leur division, n^osant faire aucune observation , et sachant bien du reste qu^ils ne seront pas écoutés. Enfin, après une marche de treize heures, et une fusillade qui nous a coûté, à nous, quelques morts et blessés, et fort peu de monde à Tennemi, nous arrivons au camp de Mouzaïa. Là, se trouve un ouvrage rectangulaire, en terre, coupé en trois compartiments, que le maréchal a fait élever à son premier passage, le 26 avril, pour y déposer ses blessés et des vivres; cette espèce de redoute est occupée par un bataillon du 48* de ligne. Le camp est au pied des montagnes qui forment le col de Ténia , de triste mémoire , où déjà tant de Français ont succombé. Va-t-on encore une fois en essayer le passage?
A onze heures du soir, nous apprenons, par un ordre du maréchal, que le lendemain 12, à quatre heures du matin , on tentera le passage du col. Le sort nous a désignés pour remplacer, dans la redoutede Mouzaïa, le bataillon du 48 «qui l'occupe. Malgré toute Pin justice de cette décision, nous voilà renfermés, dans cet infâme poste, avec tous les chevaux malades, les bétes de somme blessées, les bagages des princes, des généraux, etc. La rf^rigade de cavalerie et Timmense convoi sont campés en dehors de la redoute. Le maréchal, débarrassé de cet attirail difficile à manier, se met en marche, avec son infanterie seulement, et gravit les rochers et les
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escarpements qui couvrent les montagnes ardues. Nous sommes aux premières loges, et nous voyons la fusillade s'engager avec les flanqueurs et notre avantgarde, et devenir plus vive à mesure que Tarmée avance.
A trois heures de l'après-midi, un roulement, comme le tonnerre, se fait entendre; le canon gronde, ses coups multipliés attestent la résistance de l'ennemi, et nos efforts pour nous rendre maîtres des positions. Pendant trois quarts d'heure, ce roulement se prolonge, et nous voyons la fumée des fusils grossir les nuages qui sont venus s'asseoir sur les rochers où le combat éclate, comme pour protéger Pun ou l'autre parti. Ce feu, si bien nourri, part des Arabes réguliers d'Abd-el- Kader, qui, placés dans des redoutes en gradins sur les versants escarpés des montagnes, se défendent pied à pied, en se retirant de Fune à Tautre, avec un feu parfaitement soutenu. La position est difficile : nos soldats ne peuvent riposter à la grêle de balles qui les accablent; forcés de se servir de leurs pieds et de leurs mains pour franchir les précipices, c'est tout au plus suis peuvent employer la baïonnette pour escalader des retranchements qui prouvent, chez nos ennemis, d'immenses progrès.
Enfin, après deux heures et demie d'un combat à outrance, sur tous les points de la montagne, et de fatigues inouïes, on s'est rendu maître de l'entrée du col, et Ton s'y est retranché. Le lendemain 1 3, deux cent soixante-dix blesssés, dont deux généraux, M. de Rumigny et M. Marbot, aides de camp des princes.
descendent la montagne sous une escorte de quelques bataillons, et sont déposés, dans le réduit de la redoute que nous occupons, sur un peu de paille et sous des tentes où le soleil les plombe. Dans cette journée, M. Grosbon, chef de bataillon des tirailleurs de Vincennes, a été blessé; un capitaine de voltigeurs du 2* léger a été coupé par morceaux, en présence de sa compagnie, sans qu^on pût lui porter secours; un autre officier de ce régiment a été tué, plusieurs blessés. L'infanterie de la division du duc d^Orléans avait perdu, à elle seule, deux cent cinquante hommes. — Les princes, du reste, ont largement payé de leur personne. — Depuis trois heures du matin jusqu'au soir, ils sont restés à la tête des troupes, exposés au feu de Tennemi, et sont arrivés des premiers au sommet des crêtes. Le 14, la colonne qui a mené les blessés repart pour le col, avec le convoi et la cavalerie. Le i5, une autre colonne redescend du col pour prendre encore des vivres. Le 16, Tarmée quitte sa position, pénètre dans le col, et arrive à Médéah sans trop de difficultés. La ville était déserte; pour tout habitant, on y trouve une femme folle et un vieillard; les maisons étaient vides ; on prérend pourtant qu'on y a trouvé un tableau de prix qui a été remis au duc d'Orléans. Deux mille quatre cents hommes ont été laissés à Médéah; et, après un séjour de trois jours dans cette bicoque délabrée, remplie de fumier, on s'est remis en route pour le col, avec toute la sécurité d'une armée qui se croit victorieuse?... Bientôt l'ennemi, sur lequel on ne comptait pas, et qui occupait toutes les positions, joint
nos colonnes de toutes parts, et un combat des plus acharnés, oQ nous avons (comme toujours) le désavantage de la position, s'engage avec notre infanterie. Nos bataillons ne peuvent se mouvoir, tant ils sont embarrassés par le convoi qu'ils escortent, par la cavalerie qu'ils gardent, et qui ne peuvent défiler qu'un à un, dans le seul sentier possible à suivre. Le 17* léger, aux prises, dans un bois très-épais, avec un bataillon régulier d'Abd-el-Kader, est sur le point de se voir coupé; heureusement les zouaves de M. de Lamoricière viennent le dégager. Ce malheureux régiment a trois cents hommes hors de combat, neuf officiers et son colonel. Bedeau^ blessés.
En attendant, le maréchal va toujours son train, avec son convoi. On le prévient que les bataillons de l'arrièregarde peuvent être compromis si l'on ne s'arrête pas : « Jele sais », dit-il ; a j'ai envoyédu canon, qu'ils s'arrangent. )> Au dire de plusieurs officiers supérieurs que j'ai entenduscauserdecette affaire, on aurait pu, en manœuvrant un peu, couper et anéantir un bataillon d'Abdel-Kader. On n'a rien fait de tout cela, on s'est borné à recevoir la plus belle conduite de Grenoble qu'armée ait jamais reçue. Ce jour-là, on a été assailli par toutes les troupes d'Abd-el-Kader, cavaliers et infanterie, et ses intrépides cavaliers, malgré les rochers et les anfractuosités du terrain, ont toujours été sur nos talons. Le 2 1 , l'armée redescend le col, traînant après elle quatre cents blessés; coup d'oeil déchirant! Ces malheureux furent encore jetés, pendant quatre heures^ au milieu de la plaine, sous un soleil de trente-cinq degrés, après
avoir été transportés, toute la journée, sur ces horribles cacolet^ où Ton souffre mille morts. L'armée repartit le même jour pour Blidah, emportant les pauvres blessés qui gisaient, au nombre de quatre cents, dans une ambulance organisée pour soixante hommes au plus; ces malheureux, dont les uns étaient ici depuis le 26 avril, premier passage du maréchal, les autres depuis le i3 mai, première évacuation du col, manquaient de tout; — plus de charpie, Tétoupe la remplaçait; pas une sangsue; les objets de pansement étaient totalement épuisés; — la plupart de ces pauvres gens ne pouvaient avoir que le soir la goutte de bouillon qu'ils auraient dû avoir le matin... Cétait déplorable! — Tout cela par Tincurie ou le mauvais vouloir de notre infernal maréchal, qui n'a pas voulu laisser évacuer les blessés sur Blidah avant son retour de Médéah, afin que les nouvelles de l'expédition ne se répandissent pas avant qu'il eût fait son rapport. Rien ne Tempéchait, au lieu d'emmener avec lui, le i3, cette inutile cavalerie qui n'a servi qu'à l'embarrasser dans son passage du col, rien ne l'empêchait, dis-je, de faire transporter tous les blessés, jetés ici, les uns sur les autres, à Blidah, qui n'est qu'à six lieues, sous Tescorte de ces deux mille hommes de cavalerie et de quelques compagnies d'infanterie! La conduite du maréchal, dans cette circonstance, est bien blâmable, et je suis persuadé que vous verrez, un de ces jours, dans les journaux, quelque lettre du général Marbot, qui est resté avec nous, pendant huit jours, à souffrir de cruelles privations.
Nous l'avons souvent entendu s'exprimer d'une manière bien virulente sur le compte de notre gouverneur, sur son impéritîe à conduire des troupes et sur sa manière de faire la guerre!... Dieu veuille que ce qu'il dira apporte quelques soulagements aux souffrances que l'armée endure sans gloire et sans le moindre résultat.
Quant à nous, nous sommes jetés ici dans une mauvaise redoute, avec un bataillon du 48% à six lieues en avant de Blidah. Nous sommes réduits à la ration de la Ramée : riz, biscuit et eau fraîche; mais ce qu'il y a de plus triste pour nous, c'est que nous sommes privés de toute espèce de nouvelles; nous n'avons aucun rapport avec le reste de l'armée; depuis le 21 qu'elle est passée, pour retourner à Alger ou dans les environs, nous n'avons eu aucun moyen de faire parvenir quelques signes d'existence à nos parents, à nos amis. Déjà avant, il était impossible de faire passer une lettre; j'ai pourtant essayé de profiter de quelques espions Arabes, pour vous adresser un mot ou deux, afin de ne pas vous laisser dans l'inquiétude qu'a dû vous causer cette lacune dans ma correspondance; mais je ne sais si ces pauvres petits morceaux de papier, lancés au hasard, seront arrivés jusqu'à vous; je serais heureux d'apprendre qu'ils vous sont parvenus. Je n'ai reçu aucune nouvelle de la famille depuis le 27 avril, et nous sommes au i*' juin ! C'est triste!... Il est pourtant arrivé cette nuit, de Blidah, un Arabe quiaapportéquelquesordresaucommandantsupérieur; je vais tâcher d'expédier mon long journal avec cet
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homme qui court la chance de se faire tuer par les Arabes ennemis.
Le résumé de tout ce que je vous raconte longuement est que, depuis le 23 avril jusqu'au 3i mai, le maréchal a parcouru, avec une armée de huit mille hommes, le pays d^Alger à Cherchell et de Cherchell ici; — que partout il a rencontré les Arabes plus nombreux et plus audacieux que jamais; — quMl ne les a battus nulle part et a perdu beaucoup de monde ; — que cette expédition, dont on fera probablement grand bruit en France, et sur laquelle on échafaude des pyramides de gloire à perte de vue, n'a été qu'une escorte de convoi : on n'a pas fait face à l'ennemi, on lui a toujours tourné le dos; — qu'on s'est emparé d'une ville, au delà des montagnes, dont on tie pourra opérer le ravitaillement qu'en faisant des expéditions de cinq à six mille hommes, dans lesquelles on perdra beaucoup de monde; — que cette promenade n'a servi qu'à donner aux Arabes une plus ample idée de leur force et de notre impuissance dans ce pays; — que l'armée est épuisée et réduite, du quart au moins, parles maladies et la fusillade; — que cette cavalerie que l'on a inutilement traînée après soi, pendant un mois, est en complet désarroi, quoique l'on ne s'en soit pas servi: chevaux malades ou blessés, hommes abîmés de fatigue. (Je parle surtout de ces malheureux escadrons que l'on a fait venir de France, et qui suivaient avec leurs lourds pantalons basanés et leurs petites vestes bien étriquées.) — Ça fait mal au cœur!... Le maréchal est dans l'impossibilité de recommencer une
nouvelle expédition, avec les moyens dont il dispose ; tout le monde est fatigué, sur les dents et exaspéré. Uégolsme du maréchal, son impéritie^ font frémir. Il n écoute qu'un seul homme, qui a sur lui un empire extraordinaire; c'est son gendre, qui, au dire de ceux qui le connaissent, est tout à fait au-dessous des fonctions qui lui sont confiées. C'est pourtant lui qui dispose des honneurs et des récompenses, et qui pétrit toutes les affaires du pays. Pour obtenir quelque c hose, il faut être bien avec M. de Salles : c'est déplorable! Le chef d'état-major de l'armée, le général Schramm , est absolument nul : les ordres qu'il donnait dans les commencements étant contrôlés et dénaturés par M. le lieutenant-colonel de Salles, il a fini par ne plus s'occuper de rien; il suit machinalement l'état-major du vieux chat sauvage. On ne peut se faire une idée du désordre qui règne dans toutes les parties du service,, et du peu d'ensemble qu'il y a dans les opérations; chacun fait à sa tête; jamais armée n'a été conduite d'une manière aussi pitoyable!
Loin de tout, nous ne savons quelles seront les nouvelles dispositions du maréchal. S'il veut recommencer sa promenade insignifiante, il perdra encore plus de monde qu'avant, car les fatigues qui, depuis un mois, accablent l'armée, jettent tous les jours dans les ambulances et les hôpitaux des quantités de malades. Les chaleurs qui vont toujours en augmentant, et qui bientôt seront insupportables, achèveront de décimer les restes de ces corps que l'on peut dire défaillants.
Il est positif que, depuis le 23 avril jusqu au 21 mai, il y a eu, sur environ huit mille hommes, tout au plus, qui composaient Tarmée, plus de deux mille hommes hors de combat. Ce chiffre est au-dessous de la situa* tion des pertes; mais enfin, en supposant deux mille hommes hors de combat sur huit mille hommes, dans Tespaced'un mois^c^est assez beau comme cela. Vraiment, dans cette promenade, on a eu Tair de dire aux Arabes : Tuez-nous, nous ne voulons pas vous faire de mal ; et certes, on ne leur en a pas fait beaucoup. Tous ces détails, mon cher oncle, sont de la plus grande exactitude; ceux que je n^ai pas vus, je les ai puisés à des sources officielles; d^ailleurs, les quelques jours que j^ai passés à Parmée active ont suffi pour me donner une idée de tout ce qui a été fait antérieurement. N'hésitez pas à croire ce que je vous dis; quelque invraisemblable que cela paraisse, c^est Texacte vérité. Je pourrais ajouter encore une foule de choses pour augmenter votre conviction; mais nous remettrons cela à un autre journal; celui-ci est déjà trop long.
Je me porte toujours bien; la vie du camp ne détraque nullement mes facultés physiques, qui semblent se roidir contre les privations. Dieu veuille me protéger dans les fatigues et les dangers que j^ai encore à essuyer pendant mon séjour en Afrique.
J'aime à me persuader que toute notre excellente famille est en bonne santé; embrassez pour moi tous ces braves parents, que j^aime tant. J^ai écrit d'ici à Célestine quelques lignes qu'un officier, connaissant
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ramiral Bougainville, a dû faire passer par cet intermédiaire. Je ne sais si elle les a reçues, tranquillisezla sur mon compte; qu'elle ne s'inquiète pas trop.
Adieu, mon brave oncle; soyez sûr que je profiterai de la moindre occasion pour vous donner de mes nouvelles...
Adressez-moi vos lettres au i*' bataillon du i*' de ligne, division Rumigny, Alger; elles m*arriveront, lorsque le sort le permettra.
A AT. de Leuglay.
Camp de Boufkrick, le i5 juillet 1840.
Mon cher de Leuglay, après avoir essuyé les vicissitudes de deux mois d'expédition, me voilà enfermé dans le beau camp de Boufarick, pour y crever de fièvre ou d'ennui. Quelques escortes de convois, des correspondances, la garde de bœufs, tels sont les services que nous sommes appelés à faire, dans ce trou malsain où Ton nous a jetés, en attendant qu'on nous envoie rejoindre notre grande famille à Oran.
Maintenant qu'il n'y a plus rien à faire dans la province d'Alger, il me tarde de me retrouver dans celle d'Oran, où de nouvelles opérations vont commencer.
Je ne vous parlerai pas de tout ce qui s'est passé pendant les deux mois que nous sommes restés sous les ordres du maréchal. Vous devez connaître les moindres
détails de cette expédition par ceux qui en reviennent : beaucoup de fatigues, beaucoup de privations, beaucoup de blessés, pas mal de tués, deux villes prises et occupées (villes qu^aucune communication ne relie entre elles, et qubn ne pourra ravitailler que par une expédition de cinq à six mille hommes}; une razzia de deux mille bestiaux, un télégraphe établi de Blidah, sur les hauteurs qui dominent Médéah, tels sont les résultats d^une campagne qui a duré depuis le mois de mars jusqu^au mois de juillet, et qui pouvait se terminer, en quinze jours, d'une façon beaucoup plus brillante et plus honorable pour nous, si elle avait été conduite par un autre militaire qu*un obusier de soixante-huit (soixante-huit ans), et par un monsieur qui n^a pour lui que d^étre le gendre de son beaupère.
Les détails de cette campagne, si pompeux, si ronflants que soient les magnifiques bulletins de notre gouverneur, font hausser les épaules.
Dieu veuille qu^on enlève à ce bronze vivant Thonneur de conduire une armée ; il en est incapable î Qu'on laisse dans sa spécialité ce vieux- lanceur de bombes, et qu'on n'essaye pas d'en faire un Turenne. — Il est maintenant trop vieux et trop entêté pour recommencer un apprentissage.
Je ne crois pas qu'armée, depuis qu'il en existe, ait été aussi mal dirigée : ordres, contre-ordres donnés coup sur coup; dispositions mal prises; service, organisation des postes complètement négligés; chacua agissant à sa guise; chaque corps livré aux caprices
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du premier polichinelle d'officier d'état-major qui se trouve là! etc.
Nous devons nous estimer heureux d'avoir eu affaire à des guerriers aussi peu habiles que les Arabes. Ils auraient eu beau jeu pour nous administrer une frottée d'importance, dans les moments de désordre où personne ne savait ce qu'il avait à faire.
En somme^ je suis très-peu satisfait de ce que j'ai vu, et je crois qu'il y a pas mal d'individus de mon avis.
Nous ne .savons pas encore quand nous partirons pour aller nous embarquer à Alger. Nous en attendons tous les jours Tordre. «11 ne peut tarder à arriver. Je le désire de tout mon cœur, pour pouvoir passer quelques instants avec vous.
En attendant, mon cher de Leuglay, croyez toujours aux sentiments d'attachement que je vous ai voués depuis que je vous connais.
Camp de Bouderbah, 17 août 1840.
Mon cher de Leuglay, j'ai appris avec toute la contrariété possible que vous étiez venu à Bircadem quelques jours après mon départ.
Je suis vraiment peiné d'avoir manqué cette occasion de me trouver avec vous, car, avec le caractère que je me connais, je ne sais quand j'aurai le plaisir de vous voir.
Cest moi qui commande l'infâme camp de Bouderbab. Je pourrais peut-être le quitter un jour, pen-
Il6 LETTRES d'un SOLDÂT,
dant quelques heures, sans quUl n^ eût rien dVxtraordtnaire; mais j'ai assez de guignon pour qu'il arrive, précisément en mon absence, une affaire i laquelle je serai désespéré de ne pas m'ëtre trouvé, ou simplement un mouvement, un changement, une de ces éventualités, enhn, comme il nous en tombe si souvent sur les épaules, dans noire métier.
Tenez, le jour où j'ai reçu l'ordre de partir pour Bouderbah, j'avais eu le projet d'aller à Alger, Mais mon commandant m'objecta que le général Corbin, venant de prendre le commandement du Sahel, nous ferait probablement une visite, et qu'il serait peut-être sage de remettre la panie à une autre fois.
Un instant après, je recevais mon ordre de dépan. Eh bien! si j'étais allé à Alger, j'aurais, en rentrant, troufé le détachement parti ; un autre capitaine aurait été obligé de marcher à ma place.
Jugez de ma contrariété!
Je sais combien je suis prédestiné, et cette idée-là m'empêche toujours de quitter mon poste, ne fût-ce qu'une minute.
Pourtant, croyez que j'ai un rude désir de vous revoir et de passer quelques bonnes heures avec vous.
Adieu, mon cher de Leuglay; ne doutez jamais du bien sincère attachement que je vous ai voué.
A M. Bernard de Montagnac.
Camp de Bouderbah, 28 août 1840.
Je ne reviendrai pas, mon cher oncle, sur les douleurs qui nous accablent. A quoi bon déchirer davantage cette plaie encore toute saignante? Il nous suffit de souffrir et de pleurer; c^est tout ce que Pâme humaine peut faire, dans ces cruelles circonstances, où le cœur ne trouve ni expressions assez fortes pour rendre notre chagrin, ni consolations assez douces pour adresser à ceux qui en auraient tant besoin.
Pauvre tante! j^aurais été si heureux de la revoir I — Je suis destiné, hélas! à voir mourir loin de moi les parents que j^aime le plus^ sans pouvoir leur dire un dernier adieu! Cest cruel.
Enfin, courage, mon pauvre oncle ; vous êtes entouré de braves enfants ^y d'un frère, d'une sœur qui vous adorent; laissez leur tendre affection prendre soin de votre pauvre cœur déchiré. Je me joins à eux de cœur et d'âme. Cest tout ce que je puis faire, du fond de cette Afrique où le sort me retient. Vivez pour nous, mon brave oncle, nous ne voulons pas d'autre bonheur. Nous tâcherons de vous faire oublier vos tourments et de vous dédommager de la perte que vous venez de faire, par un redoublement de cet attachement, de cette tendresse, dont, je Tespère, vous n'avez jamais douté.
* Neveu et nièces.
Il8 LETTRES d'un SOLDAT.
Que je vous embrasse, mon cher oncle! Mêlons un instant nos larmes, cela fait du bien.
Comme vous le voye^, nous sommes toujours dans la province d'Alger. Dieu sait ce que nous y souffrons! Il semblerait qu'on ait juré d'anéantir notre pauvre bataillon. Dispersés dans six ou huit postes du Sahel, c'est-à-dire du massif qui sépare Alger de la plaine de la Mitidja, nous occupons les endroits les plus malsains en ce moment. Ce sont les postes avancés qui bordent le Sahel,du côté de la plaine, et oti Ton est sous l'influence des miasmes de cette infernale Mitidja où personne ne peut vivre. — Aussi sommes-nous minés par les maladies d'une façon déplorable. Notre pauvre bataillon, qui était de sept cent soixante hommes à son départ d'Oran , se trouve aujourd'hui réduit à deux cent dix hommes. — Depuis que nous sommes îcî, et il n'y a qu'un mois, il est entré plus de cinq cents hommes à l'hôpital! Cela &it frémir.
Ma compagnie, qui était dequatre-vingt-six hommes le 26 juillet, lorsque nous sommes partis de Boufarick, est aujourd'hui de vingt-six grenadiers, trois caporaux et un sergent : plus de sergent-major, plus de fourrier, plus de tambour.
Des compagnies de cent vingt hommes réduites à trente, c'est effrayant! Ces malheureux sont frappés de la fièvre comme de la foudre. Ils tombent, et Ton n'a que le temps de les porter à l'hôpital.
Dans ce mois d'août, notre pauvre bataillon et tous ses détachements sont logés sous des tentes, sur des
LETTRES d'un SOLDAT. II9
terrains unis comme la main, dans des redoutes où il n'y a pas le moindre ombrage. Jugez des soufifrances qu^on doit endurer sous ces misérables abris de toile qui font TeiFet de fournaises.
J'ai été détaché, le 6 de ce mois, avec cent un hommes de mon bataillon, au camp de Bouderbah, le plus important de tout le Sahel, car il en est la clef. Mes cent un hommes sont aujourd'hui réduits à cinquantedeux. On a réuni dans ce malheureux camp les débris d'un bataillondu 58% et un détachementdecent hommes du 48* ; j'ai le commandement de tous ces corps, avec un personnel de sept officiers du 58* (reste des cadres d'un bataillon), deux officiers du 48* et un de chez nous. Cela me donne un effectif de deux cent quarante hommes, avec deux pièces d'artillerie. Sur ces deux cent quarante hommes, il nous faut en fournir cent, chaque jour, pour la garde de six postes, dont quatre redoutes avancées. Voyez ce qu'il reste pour relever les postes et pour faire des sorties, lorsque les Arabes s'approchent de trop près, ce qui arrive souvent.
C'est pourtant avec cette poignée d'hommes que je suis appelé à fermer l'entrée du Sahel aux bandes de sauvages qui essayent à chaque instant de traverser nos lignes.
Je vous réponds que je ne dors pas souvent, et que cette responsabilité me pèse un peu à l'oreille. Heureusement que ces c... d'Arabes ne tiennent pas dès qu'ils voient dix hommes leur courir sus, seraient-ils six cents.
Pour vous en donner une idée, pendant que nous
étions à Boufarick, la correspondance, composée de vingt-cinq chasseurs, est un jour attaquée sur une grande belle route par une centaine d^ Arabes. Les chasseurs font demi-tour, et décampent au trot, pour ne pas dire au galop. Les Arabes, les voyant battre en retraite, leur courent après, et viennent les canarder à brûle-pourpoint; le désordre se met dans le peloton, quatre chasseurs sont tués, deux chevaux emmenés, etc. Un caporal et trois grenadiers de ma compagnie, qui étaient de garde à une des barrières de Boufarick, entendant la fusillade, et voyant les cavaliers aux prises, quittent leur poste, prennent le pas de course, traversent les chasseurs, se précipitent sur les Arabes qui les suivaient de près, leur envoient une décharge de coups de fusil, se jettent ensuite à la baïonnette sur un groupe occupé à couper la tête à un de nos cavaliers, et reprennent ce malheureux, qui, du reste, n'était plus qu'un cadavre.
Eh bien ! tous les Arabes ont fui à Tarrivée de ces quatre lapins-là.
S'ils étaient plus énergiques, s'ils avaient surtout plus d'ensemble dans leurs opérations, rien ne pourrait les empêcher d'arriver aux portes d'Alger. Le courage individuel ne leur fait pas défaut; mais comme ils n'ont ni compacité, ni unité, ils ne peuvent parvenir à nous enlever nos postes, et n'osent même pas les attaquer. Ils viennent tirailler à de grandes distances, ils harcèlent de petits convois, nous tendent des embuscades et finissent presque toujours par attraper quelque chose.
Dernièrement ils ont fait, du côté de Coléah, un coup qui a dû leur donner bien de l'orgueil :
Un détachement composé de quarante chasseurs à cheval, de quinze indigènesetdecentcinquante hommes du 3* léger, sorti, les uns disent pour relever un blockhaus, lesautresdisent pour pousser une reconnaissance, est tombé dans une embuscade et a perdu cent trois hommes : soixante ont eu la tête coupée, le reste fut fait prisonnier. — Un voltigeur qui avait été pris s'est échappé (ce pauvre diable avait le bras cassé) ; il a rejoint son corps et a raconté que le capitaine qui commandait Tinfanterie avait été emmené prisonnier avec un certain nombre d^hommes. L'ofScier de cavalerie a été tué. Sept ou huit cents cavaliers, soutenus par un bataillon de réguliers, infanterie, les ont surpris et enveloppés tout d^un coup.
Cette affaire est une de nos plus malheureuses.
Vous voyez comment les Arabes sont atterrés par les coups que nous leur portons! Leur insolence et leur audace augmentent chaque jour. Nous ne sommes maîtres nulle part. Ils nous attaquent de tous les côtés : Milianah attaqué, Cherchell attaqué, nos convois attaqués, nos correspondances attaquées tous les jours. — Enfin, nous ne pouvons faire un pas sans les avoir sur le dos.
Il n'y a plus ici de troupes valides; le maréchal ne pourrait pas, j'en suis sûr, mettre quatre mille hommes sur pied. Il vient pourtant de faire partir un convoi pour Médéah, par la nouvelle route, qui prend
prés de Blidab, et présente d^énormes difficultés. Je souhaite qu'elles aient été vaincues.
On ne veut plus nous laisser partir; le général Schramm prétend que nous avons trop de malades. Singulière raison! En attendant, oa nous laisse crever dans un dénùment complet. Nos hommes n'ont plus rien sur le dos. Ils seraient nus, s'ils n'étaient couverts de vermine. — Vraiment, on n'a pas idée d'une incurie pareille. C'est une infamie ! — Vous ne comprenez pasque l'armée d'Afrique perdeautant de monde par les maladies? prenez-vous-en à vos généraux : jamais ils ne voient les troupes dans les camps, jamais leurs aides de camp ne viennent s'assurer de ce qui s'y passe; ils ne se donnent même probablement pas la peine de lire la situation qui leur est envoyée chaque jour!
C'est à ne pas y croire !
Enfin, il y a en ce moment, dans la seule province d'Alger, plus de six mille malades. — Mais laissons cela, c'est trop triste !
Moi, je vais toujours bien. — Tout tombe autour de moi, et je reste debout, quoique je ne me sois pas déshabillé depuis le 6 mai, et que je n'aie pas couché autrement que par terre, rongé par les puces et les poux. — Je suis tout en guenilles, n'ayant pas encore pu aller à Alger, et tous mes effets étant restés à Oran, où nous espérions rentrer tous les jours. Ce qu'il y a déplus cruel, c'est que les expéditions, du côté d'Oran, vont commencer, et que nous reviendrons juste pour n'y pas prendre part.
J'ai été porté à Tordre du jour de Parmée, par le maréchal Valée, dans son dernier rapport, au retour de l'expédition.
Allons, adieu, mon brave oncle, courage, et croyez toujours à mon bien ferme attachement. Embrassez bien pour moi tous nos bons parents.
Votre pauvre neveu, Edouard de Golbéry, est mort à rhôpital de Blidah, dans le courant de juillet; j'ai appris cette triste nouvelle à son père par le dernier courrier.
A Mademoiselle Célestine de Montagnac.
Camp de Bircadem, i8 septembre 1840.
Ma bonne petite sœur, cette lettre partira encore de la province d'Alger, où je suis décidément condamné à rester à perpétuité. — On ne nous renverra d'ici que quand nos pauvres troupiers auront leurs pans de chemise au vent. — Enfin, ma bonne Célestine, heureusement qu'on trouve du papier et des plumes partout, et qu'on peut écrire à ceux qu'on aime, sans quoi la vie ne serait pas tenable.
Tu constateras peut-être, dans mon bavardage, l'empreinte d'un certain abrutissement qui tient un peu à l'état dans lequel je vis depuis quatre mois. Comment ne pas devenir un million de fois brute, idiot, crétin, lorsque les jours et les nuits se passent sans autre distraction que boire (de l'eau), manger (des biscuits) et entendre crier : Qui vive? sans un livre.
sans un journal pours'entretenir un peu Timagination?
Le 12, nous devions nous embarquer, mais il y a encore eu contre-ordre. On m^avait même fait revenir du camp pour me réunir aux autres, en cas de départ, et nous voilà au même point. Je ne tiens pas à être à Oran plutôt qu'ici, mais je voudrais, une bonne fois, qu^on nous dît si nous devons y rester définitivement, afin que nous puissions prendre des mesures pour faire venir ce qui nous manque en effets de tous genres ; car nous sommes à moitié nus.
Nos soldats s'en vont tous les jours à Phôpital. Notre bataillon est réduit à rien. Mais le maréchal s'en moque. Toute son armée en est à peu près à cette extrémité. Cela lui est égal, il ne s'en occupe pas davantage. — C'est un ogre qui dévore impitoyablement tout ce que la France lui envoie, et Dieu sait quelle quantité d'hommes on sème sur cette terre de désolation !
Le maréchal a détruit toute l'organisation militaire. Les régiments sont jetés à droite et à gauche, les bataillons dispersés sur tous les points. Les chefs de corps ne les voient plus. Ces malheureux corps désunis, privés de leurs chefs, se démoralisent, les maladies s'ensuivent, et l'on voit des convois de moribonds sillonner l'Algérie en tous sens.
Mais j'ai tort de te dire tout cela, ma bonne petite sœur; je ne veux pas te jeter du noir dans Tàme. Tu es déjà assez disposée à te laisser aller à des idées inquiétantes, sans que j'aille encore amasser sous le ciel qui t'éclaire quelques sombres nuages.
Au moins si cette débâcle d^hommes que la terre engouffre pouvait avoir un résultat! On Tadmettrait sans mot dire. — Mais qu'en résultera-t-il pour la France? — Des calamités qu^elle ne prévoit pas, et pour lesquelles elle n'aura que des larmes à verser. Oh ! j'entrevois bien clairement la marche des choses; plus nous allons , plus nous nous . enfonçons dans une voie qui conduira directement à un désastre. On aura beau dire^ on aura beau faire, rien ne m'empêchera de soutenir que le maréchal Valée est un fléau pour ce pays.
Ne crois pas, ma bonne petite sœur^ qu^il y ait exagération de ma part, et que ces déclamations contre le maréchal et les affaires d^Afrique partent du mécontentement que j^éprouve de rester dans la province d'Alger. Eh! non, grand Dieu! Car nous sommes encore comme des coqs en pâte, en comparaison d^autres malheureux qui gémissent et meurent des plus cruelles misères, dans certaines parties de cette terre maudite.
Me plaindre serait une lâcheté, sachant les maux quVndurent d'autres pauvres diables, jetés au loin. Beaucoup de personnes pensent et s'expriment comme moi sur le compte du maréchal Valée et sur les affaires d^Afrique. On écrit assez nettement tout ce qui se passe. Eh bien! la France, cette France de gobemouches, refuse de croire. Elle ferme les yeux à l'évidence et n'accepte que les pompeux bulletins qui la flattent et Tenivrent. Qu'elle ne se plaigne donc pas si, un jour, elle voit tous ses millions, péniblement
amassés et bénévolement donnés, réduits à zéro par Tabandon forcé d^un pays sur lequel elle avait fondé Pespoir d^une florissante colonisation qui devait la couvrir de toutes ses dépenses et de tous ses sacrifices!
Au diable P Afrique, la colonisation, la France ellemême! Revenons à ma France à moi, à ma patrie, à ma vraie patrie, c'est-à-dire ma famille. Car ce mot de patrie que tout le monde prononce, que personne ne comprend, moi, je le résume en ce petit cercle de parents que le ciel m'a conservés. Revenons donc à cette petite patrie où se concentrent toutes mes affections, toutes mes pensées, tout mon espoir, tout mon avenir. Comment se porte-t-on dans ce petit cercle? Comment va notre pauvre oncle? Tu m'en donnes de bonnes nouvelles, mais je veux en avoir d'autres, car celles que tu me donnes dans ta dernière lettre sont déjà vieilles, et les événements se succèdent rapidement dans la vie. Embrasse-le bien pour moi. Je lui écrirai au premier jour. Prends-les les uns après les autres, ces bons parents, et exprime-leur bien tout ce que l'affection la plus tendre te suggérera.
Je ne sais si les journaux vous ont rapporté une citation à Tordre du jour de Tarmée en ma faveur. J'avais été cité le premier du régiment. J'espérais un instant que cela me vaudrait quelque petite chose. Mais j'ai été déçu. Ce sera pour une autre fois.
Mon Dieu! après tout, qu'ai-je à espérer? je suis bien bête... est-ce que je n'ai pas tout ce que je peux et dois avoir ? Vois-tu, ma bonne petite sœur, toute mon ambition se borne à aller vous revoir, et tous les hon-
neurs^ tous les grades, ne compenseront jamais ce bonheur-là. Que l'intrigue se remue, se tortille, rampe, grouille pour arriver à son but, moi, je veux, avant tout, avoir la conscience nette et ne devoir le peu que je posséderai qu^à moi. Je mourrai peut-être capitaine, ou plutôt je me retirerai capitaine, et, ma foi, je me trouverai très-fier de finir ma carrière avec ce grade, qui est certes fort honorable. On dira probablement que si dans l'espace de trente ans je n'ai pas dépassé le grade de capitaine, c'est parce que j'étais une fichue béte, etc. J'accorde tout ce qu'on voudra.
Me voilà bientôt, ma bonne Célestine, au bout de mon papier; écris-moi le plus tôt possible et bien longuement; je n'ai d'autre bonheur que de recevoir des nouvelles de ceux que j'aime. Adieu, ma bonne amie ; crois toujours à mon affection, que rien ne pourra ébranler.
A M, Bernard de Montagnac,
Camp de Bircadem, 3i octobre 1840.
Eh bien, mon brave oncle, comment vous portezvous? Comment vont les chagrins? Pardonnez-moi si j'aborde encore une fois cette question. Mais voyezvous, mon pauvre oncle, entre hommes qui soufiFrent et qui savent supporter leur douleur avec courage, il est bon de mêler quelquefois ses larmes. Vous ne m'en voudrez donc pas, si par cette questionqui traîne après
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elle tant de pensées doaloureuses, je viens renouveler un souvenir que tous les efforts du temps ne sauront déraciner. Pourrai-je jamais commencer une lettre sans avoir présente à Fimagination et au cœur notre pauvre tante !..• Elle aussi, cette bonne mère, elle aimait à recevoir quelques lignes de moi. Hélas! pour elle plus de lettres, et pour moi plus de ces pages si tendres, oti son bon cœur s'épanchait et où je puisais tant de consolations, au milieu des privations et des ennuis qui me minent loin de vous.
Mes pensées maintenant s'élèvent vers le ciel, où j'espère qu'elles la trouveront, calme et à Tabri des chagrins qui nous accablent si souvent sur cette terre. Dieu veuille la protéger!...
Vous me voyez toujours, mon cher oncle, dans les environs d'Alger. Une fatalité impitoyable semble peser sur notre pauvre bataillon et nous retenir dans ces camps infects oii nos malheureux soldais sont décimés par les maladies.
Notre service est chaque jour plus accablant, et personne ne songe à nous soulager. Voilà cinq mois que mes hommes n'ont reçu aucun effet d*habillement. Ils n'ont pour tout vêtement qu'une capote en lambeaux, et pour pantalon qu*un caleçon auquel ils ont ajouté des bas de jambes en drap rouge, pour sauver les apparences. Avec cela, ils couchent par terre, sous des tentes percées à jour. Ils n'ont pas de sacs de campement, et n'ont qu'un petit morceau de couverture, leurs couvertures ayant été coupées en deux, au moment oti nous sommes entrés en campagne. L'état
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de ces pauvres gens fait mal au cœur. II est triste vraiment de voir un beau bataillon comme celui que nous avions au début de Pexpédition, ainsi réduit. Des soldats faits, des hommes solides, qui avaient résisté à toutes les fatigues imaginables, sont venus échouer^ dans ces trous empestés, à quelques lieues d'une capitale oîi tout est luxe et dépravation, et où personne ne songe à eux, si ce n'est pour les pressurer, les gruger et exploiter leurs misères. Et, comme je le disais Fautre jour à Célestine, jamais un général, un intendant, un officier d*état-major, ne daignerait se déplacer pour visiter nos postes !
Les officiers d'état-major, plaie de l'armée, accapa* reurs de décorations et de grades, préfèrent rester à Alger, à faire belle jambe dans les cafés, les restaurants et autres lieux.
Ceux qui ont mission de parcourir l'Algérie et de rédiger des rapports sur l'état des troupes, leur casernement, etc., traversent nos possessions comme les bécasses dans leur trajet migratoire, comme les grues dans les espaces imaginaires, sans y plus voir que des taupes, et s'en retournent, emportant des mémoires in-folio qu'ils ont puisés dans leur imagination ou dans les bureaux de l'état-major d'Alger. Ils mettent cela ensuite, avec effronterie, sous les yeux du ministre, qui ne va pas vérifier les choses, bien entendu, et fait avaler à notre bonne France ce fatras de mensonges qu'elle trouve de la plus exacte vérité, parce que, ditelle, les faits ont été constatés par M . Boislecom te, envoyé spécialement par M. le ministre de la guerre, et que
l3o LETTRES d'uN SOLDAT.
M . Boislecomte, ou tout autre pareil, ne peut pas mentir.
Il n^y a plus d^armée en Afrique. Il y a des soldats, mais d^armée point. Pas une brigade organisée, constituée, pas un régiment réuni, pas même un bataillon au complet; tout cela est jeté à droite, à gauche, sous des chefs étrangers aux corps auxquels les hommes appartiennent. Les généraux sont à Alger n^ayant pas d'emploi et n^en demandant pas. Il y a ici un général qui est tous les généraux de l'Afrique. Cest Changarnier. Y a-t-il une expédition à organiser? vite, on ramasse des fractions de tous les corps, et Ton prend mon Changarnier. — Y a-t-il une razzia à faire? — Changarnier. — S^agii-il d'établir un télégraphe dans les nuages? — encore Changarnier, toujours Changarnier! — Changarnier est donc le AficAe/ Morin, le factotum, rhomme universel, indispensable, de toutes les affaires africaines. Du reste, il répond à la confiance qu'on a en lui : il se bat bien.
Sa réputation va toujours grandissant, et, bientôt, la terre ne sera plus assez vaste pour le contenir. Voici les opérations de ravitaillement qui vont commencer; Changarnier commande Fexpédition. Il a dû traverser le col aujourd'hui, 3 octobre, car on a entendu une canonnade assez nourrie, toute la journée.
Ils auront encore un fameux pavé à arracher pour franchir cette barrière infernale oti tant de Français ont péri, et qui nous coûtera encore bien du monde. Quel système, grand Dieu ! que celui qu'on a adopté pour occuper ce pays ! Ces horribles villes, véritables prisons, dans lesquelles on a jeté environ trois mille
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individus, sont autant de gouffres où disparaissent ces malheureux abandonnés. Déjà Ton sait qu'à Médéah, le général Duvivier a été obligé de faire de la gélatine avec ses bœufs qui, tous les jours, mouraient de faim. L'ofBcier supérieur qui commande à Milianah aurat-il su tirer parti des carcasses des malheureux animaux desséchés par les privations de tout genre?
Nous avons appris, dans le courant d'août, par un espion, qu'au commencement du mois, deux cent quatre-vingt-neuf hommes avaient péri; qu^bî aucoup d'hommes de la légion étrangère, laissés là- bas, avaient déserté; que la garnison, réduite à un très-faible effectif, avait été obligée de construire un réduit dans l'intérieur de la ville, pour s'y réfugier en cas d'attaque . Nous ne savons plus ce qui s'est passé depuis cette époque, et je crains bien qu'on ne trouve nos malheureux soldats morts ou mourants.
A quoi servent donc ces hécatombes? et que reviendrat-il à la France de ses millions, et du sang de ses enfants qu'elle jette, sans compter" sur cette terre de désolation ? Il y a trois ou quatre jours, une diligence faisant le trajet d'Alger à Douera (camp retranché), et de Douera à Alger, a été arrêtée par des Arabes entre Douera et Del-Hybrahim, à quatre lieues environ d'Alger ; onze personnes ont été prises ou tuées. M. Massot, adjudant sous-intendant, le frère de celui que nous avons eu au régiment, a été enlevé, mis en croupe et tué à peu de distance de l'endroit oii la voiture avait été attaquée. Son cadavre a été retrouvé quelques jours après. Il est à remarquer que chaque fois que ces coquins
d'Arabes font une tenutive quelconque, elle réussit toujours. Après cela, nous le ferions exprès pour nous faire pincer que nous ne réussirions pas mieux. Nous sommes bétes comme des pots!
On sait que les Arabes sont partout, qu^ils épient tous nos mouvements; malgré cela, on s^acharne à mettre toujours aux mêmes heures les départs des convois, des escortes, des détachements et des voitures publiques, au lieu de varier les heures de départ, ce qui embarrasserait beaucoup les Arabes, qui ne peuvent rester trop longtemps en position sans être aperçus par nous.
Il y a dix ans qu^on se laisse aller à faire les mêmes bévues, avec une nonchalance dont, nous autres Français, nous sommes peut être les seuls capables. Nous n'avons pas encore de nouvelles de la colonne Changarnier, beaucoup de bruits circulent sur cette expédition. Beaucoup sont assez sinistres : c*est, du reste, l'habitude de ces honnêtes gens qui constituent ce qu^on appeUe la colonie, de détruire Tarmée dès qu'elle fait un mouvement. Tous ces gueux-là ne demandent que des désastres; il n^ a que cela qui leur rapporte : ce sont des troupes à renouveler, un matériel à refoire, des approvisionnements à reformer, ce qui est pour eux Tobjet de brillantes spéculations. Aussi travaillent-ils, de tout leur pouvoir, à nous amener quelque ruine, à nous créer dts obstacles et à augmenter la force de nos ennemis.
On a découven à Alger, il y a quelques jours, que d^honorables négociants, des employés à la police
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et d'autres, entretenaient des rapports avec Abl-el- Kader, le mettaient au courant de toutes nos opérationsy lui vendaient des armes, de la poudre et des munitions de tout genre. On a trouvé la piste de ces infâmes agioteurs. Eh bien! croyez- vous qu'on les ait pendus ? — On s'est contenté de remplacer quelques employés de la police, et on a laissé les autres tranquilles. Il faut bien que le commerce se fasse! Pour vous donner une idée des mœurs de nos braves colons, pour lesquels nous sacrifions notre existence, voici un fait qui vous prouvera combien ces honnêtes brigands méritent tant de dévouement de notre part.
Dimanche dernier, 4 octobre, )e passais dans une broussaille, à trois cents pas du camp où je suis, lorsqu'à la hauteur d'une petite maison, un homme, de fort mauvaise mine, me cria en mauvais français : a On ne passe pas !» ou : a On ne chasse pas là !» je ne sais trop quoi. Je continue mon chemin, sans tenir compte de l'apostrophe du malotru, et, au même instant, j^entends partir, de la maison, le bruit de deux capsules, bientôt suivi d'un coup de fusil et du sifflement d'une balle à mon oreille. Je marche droit sur la maison; j'entends encore le bruit d'une capsule, et, à mon arrivée, je suis accueilli par un feu roulant d^injuresles plus grossières, de la part de deux coquins placés derrière une fenêtre grillée d'où le coup était parti. J'avais le doigt sur la détente de mon fusil pour leur décharger mes deux coups par la figure; mais, au moment d'appuyer, la réflexion me vint que j'allais me mettre dans mon tort, et que je perdrais tout droit
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gobée, dévalisée : neuf cent quarante-trois bœufs, trois mille moutons ou chèvres, trois cents ânes, soixante chevaux, trois mulets, vingt chameaux, force poules, beaucoup de tapis, des tentes, de Torge, du blé, de Pargent, etc.^ sept femmes et quelques hommes (ceux qui n'ont pu se sauver ont été tués), je crois qu'il est dif&cile de faire une razzia plus complète. On ne leur a laissé que les yeux pour pleurer.
Après ce coup de main, nous avons encore marché jusqu'à deux heures de Taprès-midi; nous avons bivouaqué sur les bords du Sig, et, le lendemain, nous avons repris, à quatre heures du matin, la route d'Oran, emmenant tout notre bagage et nos troupeaux. A cinq heures du soir, nous entrions dans Oran; nous avons eu quelques coups de fusil à Parrièregarde, en revenant. Cette petite expédition a été trèsbien conduite. Je crois que notre jeune général est disposé à faire d'autres courses semblables. Nous nous attendons encore à filer un de ces quatre matins. Tant mieux, c'est très-amusant.
Adieu, mon cher de Leuglay, etc.
A M, Bernard de Montagnac.
i3 novembre 1840,
Mon cher oncle, il est dit que je n'aurai que de tristes nouvelles à vous apprendre de ce fatal pays. Nous avons à déplorer aujourd'hui la perte du brave colonel de Maussion. Ce digne ofEcier a été tué, le 9 de ce mois.
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en chargeant contre les Arabes, à la téce d'un peloton du 2* chasseurs à cheval d^Afrique.
Depuis que M. de I^moricière est arrivé, il nous a déjà fait faire trois expéditions, à une quinzaine de lieues d'ici : la première, le 21 octobre, pour enlever des bestiaux et tout ce que possédait une tribu ennemie ; la seconde, le 2 novembre, pour vider les silos de cette même tribu, et la troisième, le 8, pour aller, sur la route de Mascara, nous emparer d'autres silos très-nombreux, oii Ton a pris six cent sept sacs de blé superbe, sans compter un grand nombre de fanèques (la valeur à peu près d'un double décalitre) que nos douars ont enlevés sur leurs chevaux et leurs bétes de somme.
Nos deux premières courses ont été très-calmes, mais la dernière a été un peu plus chaude.
Nous sommes partis le 8, à six heures du matin, pour aller coucher, à dix lieues d'ici, sur les bords du Tlélat : pas un Arabe ne s'est montré.
Le 9, nous avons levé le camp, à cinq heures du matin, et à neuf heures nous arrivions sur l'emplacement des silos. Nous vîmes alors les hauteurs voisines se couvrir de nombreux Arabes. A trois heures et demie, quand on eut chargé toutes les bétes de somme disponibles et qu'on se remit en marche pour regagner le camp quitté le matin, toutes les masses arabes s'agitèrent, la fusillade s'engagea bientôt avec notre arrière-garde et nos flanqueurs, et nous ne tardâmes pas à être harcelés sur tous les points. Un instant même on put croire que les Arabes voulaient nous envelopper.
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Notre flanc gauche présentant plus d'avantage à nos ennemis, ceux-ci s'y portèrent en masse et dirigèrent tous leurs efforts de ce côté.
On leur lança un peloton de cavalerie pour les arrêter; ils l'attendirent avec fermeté et le forcèrent à se replier. Alors un Hourra! terrible se fit entendre, et de derrière un mamelon qui les cachait, sortirent environ six cents cavaliers qui se lancèrent sur les nôtres.
Le général, voyant ce mouvement, poussa en avant un bataillon du 1 3* léger et se mit à la tête d'un escadron de chasseurs, pour charger l'ennemi. M. de Maussion, voulut participer aussi à cette charge, à laquelle les Arabes firent face avec un aplomb admirable.
On fut un instant pêle-mêle, et c'est dans la mêlée que le brave colonel de Maussion fut percé de deux balles et eut le bras droit fracassé d'une troisième. Son ordonnance, qui chargeait à côté de lui, fut abîmé de coups de yatagan. On eut grand'peine à sauver le corps du colonel, que les Arabes se disputaient avec acharnement.
Dans cette charge, un maréchal des logis a été tué, deux chasseurs ont disparu, un ofiicier a reçu, sur la tempe, un coup de yatagan qui lui a ouvert Partère temporale. Plusieurs hommes ont été blessés, ainsi que plusieurs chevaux.
Tandis que s'exécutait cette charge, deux pièces de montagne, mises en position, faisaient feu sur les masses ennemies. Les Arabes se retirèrent bientôt, et là finit notre journée. La nuit était close.
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Nous avons pris beaucoup de blé et d^orge. Malheureusement nous avons perdu un homme qu^on ne remplacera jamais ici; il emporte non-seulement les regrets de Farmée, mais ceux de toute la population. Pour mon compte, cette perte m^a été bien sensible. Le brave colonel de M aussion me témoignait TafTection d'un véritable ami, et chez un homme de sa trempe, c'était un sentiment solide.
Le colonel de Maussion est mort au bivouac, deut heures après avoir été blessé. Le 1 1 , nous Tavons enterré. Les derniers adieux à cet honnête homme furent touchants, et quelques paroles prononcées sur sa tombe par M. Crény, chef d'escadron d'état-major, firent couler bien des larmes.
Le jour où M. de Maussion a perdu la vie, je flanquais, avec une section de ma compagnie, la droite de mon régiment , et j'eus quelques coups de fusil à échanger avec les Bédouins.
Le lo, à cinq heures du matin, nous avions quitté le camp pour nous diriger sur Oran. Au jour, nous aperçûmes, de toutes parts, des masses d'Arabes beaucoup plus nombreuses que la veille. Pendant la nuit, une grande quantité de cavaliers s'étaient réunis sous les ordres de deux chefs très-influents : Ben-Tami et Boua-Medi. Ils étaient environ deux mille qui nous entourèrent de toutes parts.
Les uns, dispersés en tirailleurs, nous harcelaient en tous sens, tandis que le reste, formé sur plusieurs lignes assez compactes, se tenait à une grande distance de notre colonne.
Quelques obus leur furent lancés pour les tenir à distance, quelques charges de cavalerie furent assez bien exécutées, et la fusillade dura toute la journée.
Nous n'avons eu que quelques blessés.
Ce petit combat offrait un coup d'œil charmant. Il faisait un temps superbe, le soleil était brillant; le terrain, pas trop accidenté, laissait apercevoir tous les mouvements des deux partis. Ces nuées de cavaliers, légers comme des oiseaux, se croisant, voltigeant sur tous les points, ces hourras, ces coups de fusil dominés, de temps à' autre, par la voix majestueuse du canon, tout cela présentait un panorama délicieux et une scène enivrante. Nous avons été ainsi escortés jusqu'à une petite lieue de notre premier blockhaus.
Il paraît que demain nous allons encore nous mettre en course. Le petit Lamoricière ne nous laisse pas beaucoup de repos, et il a raison, s'il veut avoir des troupes aguerries et faites à la fatigue pour les expé* ditions du printemps prochain.
Ces courses me vont parfaitement sous tous les rapports. J'y trouve une véritable jouissance, et je ne me porte jamais mieux.
On m'a flanqué sur le dos les fonctions de major aux bataillons de guerre, ce qui est encore un surcroit de besogne et de &tigue; mais je tâcherai de faire marcher de front les fonctions administratives et militaires. Il faut savoir être bon à tout dans notre métier.
J*espère, mon cher oncle, que vous vous portez bien. Dieu veuille qu'il en soit toujours ainsi! Et notre
bonne famille, comment va-t-elle ? Embrassez-la bien pour moi.
Adieu, mon brave oncle; recevez avec mes embrassements les plus chauds Tassurance de mon vieil attachement pour vous, qui va toujours se solidifiant.
A M, de Leuglay,
Oran, le i«' février 1841.
Mon cher de Leuglay, voilà trois grands mois que )^ai quitté le rivage d'Alger, et deux misérables lettres se sont échangées entre nous, dans ce laps de temps qui me paraît déjà si long. Cest trop peu.
Que devenez- vous dans votre Alger? Comment se passent les choses et comment se déroulent nos opérations militaires ? Nous avons entendu dire que le père Bugeaud allait prendre les rênes des affaires. Tant mieux! Qu^il vienne donc enfin remonter cette machine qui s'en allait se détraquant chaque jour davantage, sous les ordres de notre vieil animal de maréchal Valée. — Vive Dieu ! — Mais, de grâce, que le père Bugeaud nous fasse guerroyer, et nous aurons beau jeu de ces messieurs les Arabes.
Aidé par des lapins comme M. de Lamoricière, il fera de la bonne besogne dans ce pays.
Vive Lamoricière ! Voilà ce qui s'appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur !
Razzias coup sur coup, réussite complète, bataillons réguliers anéantis presque en totalité, tels sont les résul-
tats prompts et décisifs obtenus par ce jeune général qu'aucune difficulté n'arrête, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dénicher les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde, leur prend tout ce qu'ils possèdent : femmes, enfants, troupeaux, butin, etc.
Le 27 janvier, il vient encore de nous conduire à douze heures d'ici. Nous sommes partis à six heures du soir, et nous avons marché jusqu'au lendemain 28, à neuf heures du soir. Une centaine de bœufis, deux cents moutons, quelques chevaux et ânes, beaucoup de butin, ont été enlevés. Deux jolies femmes, six hommes et des enfants ont été faits prisonniers.
Je vous réponds qu'au printemps, le général aura une petite division solide, avec laquelle il pourra aller loin.
Il ne laisse pas un moment de repos aux soldats. Lorsqu'ils ne battent pas la campagne, ils piochent la terre. Les régiments, à tour de rôle, partent d'Oranpour Messerguin, à six. heures et demie du matin, piochent toute la journée et rentrent à sept heures du soir. Lorsqu'ils né sont pas à Messerguin, ils travaillent à d'autres ouvrages de fortification autour de la ville. — C'est comme cela qu'il faut mener le soldat : il n'a pas le temps de penser à son pays, son tempérament se forme, son corps se durcit à la fatigue, et les maladies n'ont plus de prise sur lui. — Pourquoi n'avons-nous pas beaucoup de généraux comme Lamoricière ?
Je vais toujours bien, les fatigues me font vivre, et la guerre m'entretient. — Dieu veuille que j*aille long-
temps comme cela. — Un soldat qui n^a pas de santé est un amoureux sans... passez-moi cette grossière comparaison.
Adieu, mon cher de Leuglay; écrivez-moi quelquefois, et croyez toujours à ma franche amitié.
A M. Él%\é de Montagnac.
Oraa, 6 février 1841.
Mon cher ami, j'accroche au vol un petit moment pour t'écrire quelques mots. Je ne sais trop s'ils t'arriveront; les ouragans qui bouleversent la Méditerranée pourraient bien faire pirouetter mon léger papier et Texpédier aux grandes Indes. Enfin que les dieux lui soient propices, et que les vents le poussent à bon port, un peu mieux et plus vite que le pauvre père Bugeaud, qui navigue depuis je ne sais quelle époque pour rencontrer la terre d'Afrique, et n'y peut aborder. — Qu'est-il devenu ? Le navire qui le porte se serait-il perdu? Voilà ce que se demandent avec anxiété tous ceux qui voudraient voir les choses prendre une bonne marche dans ce pays! Plusieurs bâtiments se sont perdus dans le port d'Alger. — C'est une calamité !
Je te remercie, mon bon ami, de l'intérêt que tu prends à mon avenir. Mais je crains bien que toutes les peines que tu te donnes ne soient en pure perte. Mon farceur de lieutenant-colonel m'avait dit, dans le temps, qu'il m'avait porté sur le tableau d'avancement. — Je ne le lui demandais pas. — J'ai su depuis
qu'il ne in*avait pas porté; je n'ai pas été lui en deman* der davantage.
Il n^y a rien pour moi, va I Ce nVst pas le siècle où ceux qui font tranquillement leur devoir obtiennent quelque chose. — Les chefs se servent de nous tant qu'ils peuvent, expriment toute notre sève, toute l'énergie, toute la vigueur dont nous sommes capables, nous mettent à toute sauce, parce qu^ils savent bien que nous ne broncherons jamais, quelle que soit la charge; après nous avoir bien épuisés, ils nous attachent au coucou, comme de vieilles rosses, et disent de nous que nous ne sommes plus bons à rien.
Du reste, ce que je te conte là ne s^applique nullement à moi. — Car je n^ai pas le droit de me plaindre.
— Voilà cinq ans que je suis capitaine ; il serait un peu violent que je me plaignisse; j^ai le temps de devenir rosse. Je m*en rapporte parfaitement à nos honorables chefs, pour la délivrance du susdit brevet de rossinante, quUls sauront m'attribuer en temps et lieu.
— En attendant, trotte. Coco ! Je n'ai pas besoin de récompense pour cela. Me ferait-on dégringoler d^un grade, dans dix ans d'ici, que je n^en accomplirais pas moins mon devoir avec toute la conscience dont le Ciel m'a doué.
Ainsi, je fen prie, mon brave et digne garçon, ménage tes connaissances pour d'autres occasions, où tu seras bien aise de les retrouver, pour toi ou ta petite famille.
Je vais toujours bien. — Je n'ai pas besoin de te raconter les hauts faits de M. de Lamoricière. Les jour-
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naux en retentissent. Ils ne sauraient trop en dire. — Avec tout cela, le i*' de ligne est toujours à Tavantgarde, quand on se frotte à l'arrière -garde.
Pauvre i" de ligne ! Le général Ta pris en grippe, parce que tout y va de travers. — Voilà qu'il nous arrive un nouveau colonel. C'est encore une vieille défroque qui va attraper la foire dans ce pays et qui laisse une jeune femme en France. Quel beau merle pour faire la guerre!
Enfoncé, mon pauvre régiment. Il a manqué les aeilleures occasions; elles ne se représenteront plus- — Notre bataillon avait les plus belles chances possibles dans la province d'Alger : il était commandé par un... On s'est assis dessus.
Il y a une éternité que Je n'ai reçu des nouvelles de la famille. Les vents poussent les navires au diable, et les pctiits passantes, qui font toujours tant de plaisir à recevoir, courent les mers et ne reviennent pas. — Comment va Clémence? Comment vont tes rejetons? Fais-moi une bonne fricassée de museaux à tous ces braves gens-là.
Adieu, mon cher Élizé; je n^ai pas besoin de te faire de nouvelles protestations d'amitié.
A M, Bernard de Montagnac.
Oran, 22 mars 1841.
Voyez-vous, mon cher oncle, lorsque je reçois un de ces petits paquets qui viennent me trouver de si
xo
loin, tout est beau autour de moi; je sens sMloigner cette espèce de poids qui me serre le cœur, je me reporte à votre intérieur, dont vous me faites si bien rintéressant tableau, et j'ai un vrai moment de bonheur.
Mon Dieu! que j'envie donc le sort de ceux qui composent votre cercle de famille! Quand pourrai-je aller m'y asseoir?
Rien n'annonce que nous devions revoir la France de sitôt. Nos deux compagnies d'élite du dépôt, qui avaient quitté l'Afrique au mois d'octobre dernier, reçoivent l'ordre d'y rentrer.
Que de marches, que de contre-marches, que de choses faites, défaites, refaites, commencées, culbutées, relevées, bouleversées de nouveau !
Quelle versatilité dans la direction des affaires de ce monde, des affaires de l'Afrique surtout, où tout semble traîné par un mauvais génie !
Voilà enfin le général Bugeaud à la tête du pays. Comment s'en tirera-t-il? Quelle tâche compliquée il a sur les bras ! Il aura fort à faire pour se dépêtrer de toutes les difficultés qu'a fait naître le système Valée, système dont la fausseté nous a coûté tant d'hommes et tant d'argent, et dont l'influence se fera sentir longtemps encore, quelles que soient les bonnes intentions du général Bugeaud et ses heureuses facultés.
Nous ignorons complètement les projets à venir. Jusqu'à présent, rien n'a changé de face dans la province d'Oran. — Je ne sais pas si nous recevrons de nouvelles troupes; mais si nous n^avons que la petite
division répartie sur tous les points de la province, nous ne pourrons guère nous permettre d'aller bien loin.
D'un autre côté, si Ton nous envoie de nouveaux régiments de France, ce sera une nouvelle recrue pour le cimetière. Ils ne seront pas capables de grandVhosc cette année, malgré toute l'activité qubn puisse leur imprimer avant de prendre la campagne.
Il y a une chose bien positive et reconnue de tous les militaires qui servent en Afrique depuis quelque temps : c'est qu'on ne fera jamais rien dans ce pays avec des troupes de nouvelles levées.
Il faut d'anciens soldats, des hommes faits^ d'un tempérament formé, et, pour avoir ces ressources-là, il faut ne conserver dans le pays que des corps spéciaux, alimentés par des volontaires des régiments de France, auxquels on fera certains avantages. — Après qu'ils se seront épuisés, pendant huit ou dix ans, dans ce pays, ils auront certes bien gagné la petite rétribution dont on les gratifiera, car les misères que le soldat éprouve ici sont inouïes.
M. de Lamoricière nous a encore fait faire une petite course le 1 3 mars. Nous sommes allés, à sept ou huit lieues, vider des silos, et nous avons ramené trois chevaux. — Notre petit général commence à être assez embarrassé. lia tout rasé à vingt-cinq lieues à la ronde, il ne sait plus où aller pour trouver quelque chose.
Un de ces quatre matins, il nous conduira à Mascara. Car je ne pense pas qu'on ait la prétention de faire quoi que ce soit en Afrique sans se rendre maître
de ce point important, qui doit être pris comme le centre de toutes les opérations ultérieures.
Si, au lieu d*aller nous y promener en i836, comme des nigauds, nous nous y étions établis, les affaires de l'Algérie seraient plus avancées aujourd'hui qu'elles ne le sont.
On eût paralysé le germe de cette puissance qui commençait à grandir sous le soufHe d'Abd-el-Kader, et les trois quarts dts tribus qui nous sont hostiles se seraient soumises.
Mascara est pour nous le cœur de TAfrique, et lorsqu'on veut devenir maître d'un pays, c'est au cœur qu'il faut frapper.
Occupons donc Mascara avec une bonne division qui puisse rayonner dans tous les sens, et je vous réponds que bientôt Abd-el-Kader, ses Arabes réguliers et autres ne tarderont pas à filer doux, — surtout si, comme je le suppose, on opère en même temps dans la province d'Alger et dans celle d'Oran.
Je suis prêt maintenant à battre la campagne tant qu'on voudra : moyennant cinq cent soixante francs, les officiers de ma compagnie et moi, nous nous sommes procuré un vieux mulet d'une douzaine d'années, et, avec ce respectable serviteur, nous défions toutes les famines. — Vous conviendrez, pourtant, que c'est uq peu faire la guerre à ses dépens que de sonir, à chaque instant, de son misérable gousset tant de pièces décent sols qui seraient si bien placées ailleurs. Mais mieux vaut encore avoir la tirelire vide et l'estomac garni.
Hier, mon imbécile de grenadier s'en va promener le
mulet, à quelque dislance de la ville, pour lui faire brouter Pherbe fraîche. Il se fiait à son air béte et pacifique. Tout à coup notre butor, bien repu, lève la queue, exécute une pétarade sur un thème varié, et le voilà à travers champs, ravi d'une liberté dont il ne jouissait pas depuis nombre d'années, car le pauvre vieux, attaché au service d'un Juif sordide, tournait en cercle, depuis son enfance, autour d'une meule broyant, jour et nuit, du blé et de l'orge qui lui passaient sous le nez. — Enfin, après une demi-heure de course à outrance, notre rosse a fini par se bloquer dans un fossé oîi mon soldat lui a mis le grappin dessus. — Jugez de ma satisfaction si j'avais appris que mon baudet était allé rejoindre Abd-el-Kader !
M. de Lamoricière est parti avant-hier pour Mostaganem, où le i5* léger a eu, dernièrement, une assez belle affaire. Son colonel, M. Tampour, à la tête de cinq cents hommes, était allé, à sept ou huit lieues de Mostaganem, ra:{\ier une tribu. En rentrant avec sa prise, il fut assailli par des bandes de cavaliers trèsnombreuses, entre autres par les cavaliers réguliers d'Abd-el-Kader. Ce colonel a tenu bon avec sa petite troupe, et a fait subir à l'ennemi des pertes considérables. — A un moment^ la compagnie de voltigeurs, qui soutenait Tarrière-garde, s'aperçut qu'un homme de la compagnie était au pouvoir de l'ennemi, et qu'on se préparait à lui couper la tête. Quelques voltigeurs s'élancent aussitôt au secours de leur camarade, culbutent plusieurs des cavaliers qui s'acharnent après leur victime, font prisonnier un Arabe, qui se trouve
être le chef de la tribu des Congias, et qu on vient de ramener ici, blessé d*un coup de baïonnette.
Tous ces coups de boutoir qu''on applique aux Arabes jettent parmi eux une grande démoralisation, dont la puissance d*Abd-el-Kader devra se ressentir un jour, si, toutefois, une main étrangère ne vient pas au secours de ce chef de barbares. Et qui sait même, mon Dieu ! si quelques bons Français bien patriotes, mais encore plus spéculateurs, ne se joindraient pas à nos bons amis les Anglais pouraugmenter nos embarras dans ce pays? — Avec mes heureuses dispositions à la philanthropie, je crois à toutes les machinations diaboliques de la pan de MM. les Anglais et autres.
A propos dé philanthropie, il paraît que notre philanthro()e Puech est devenu d*une humeur tout à fait ursinière. Ne le tourmentez pas dans ses goûts, et surtout ne lui en veuillez pas. C^est ainsi que finissent tous les vieux troubadours qui ont vécu, pendant trente ans de leur vie, avec des hommes. — Prenez-le toujours pour ce qu'il est, pour un brave et digne garçon, et pour un bon ami. Ne le canule:^ donc pas pour lui faire avaler vos bons petits dîners de famille, auxquels je voudrais tant assister.
Veuillez lui exprimer tout ce que votre bon cœur vous suggérera d'amical, et donnez-lui une bonne poignée de main dans sa patte d'ours.
L^ours est herbivore, dit M. Levaillant, notre lieutenant-colonel, fils de feu monsieur son père, naturaliste de première qualité, et, au printemps, lorsque pousse l'herbe tendre, cet animal, après en avoir gpûté,
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devient plus sociable; il se laisse aller à fréquenter les habitations, où on le reçoit avec les égards dus à un pareil personnage.
Il faut espérer que notre ours, après avoir mangé des épinards, se rapprochera un peu du monde qu^il fuit aujourd'hui. Traitez donc notre Puech par les légumes verts, si vous êtes assez heureux pour rattraper à votre table. Je ferais peut-être bien, moi aussi, de me mettre à ce régime. Dites à Puech, mon cher oncle, que je compte sur son expérience pour savoir si M. Levaillant n'a pas menti.
Nous avons, en ce moment, une espèce de petit colonel qui nous arrive, bien ratatiné, n'entendant rien à la besogne militaire, un pauvre petit bonhomme bien doux, bien bon, bien honnête, bien philanthrope, doué de toute Ténergie dont un canard serait susceptible, un peu bossu, gratifié d'un enchifrènement perpétuel, ce qui fait qu'il est toujours pendu à un bout de nez qu'il presse avec de gros madras à carreaux bleus et blancs, six fois dans cinq minutes, exercice qui donne à ce pauvre nez une légère teinte de carmin fort agréable, au milieu d'un visage jaune comme coing, et procure à sa capote, à deux pouces au-dessous du menton, un joli vernis tabaco'p^aisseux (Vaspecx fort militaire.
O mon Dieu ! oti a-t-on encore été nous déterrer celui-là? Je crois que, sur les bords du Styx, on a trouvé une vieille peau d'andouille, qu'on l'a farcie et qu'on l'a expédiée à l'adresse du i" de ligne. Car c'est cela, absolument cela : andouille, trente-deux fois andouille, andouille à la crème !
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Il ne fallait plus que cela pour achever de décomposer notre régiment!
Je passe ma vie à me faire un mauvais sang terrible. Malheureusement pour moi, par mes fonctions de major, je peux juger des capacités des uns et des autres, de leur manière de faire, et je ne vois rien qui soit de nature à nous rassurer pour Pavenir. Uun attrape des mouches et empaille des lézards, Pautre attrape la foire et se mouche à perpétuité. Dans quelle alternative sommes-nous tombés, grand Dieu! Pauvre, pauvre i*' de ligne!
Voyez-vous, mon cher oncle, lorsque Ton a pour 0,2 5 c. d^énergie, et que Ton voit des rosses semblables attachées au timon de la charrette régimentaire, il y a de quoi se manger les poings.
Mais en voilà assez sur ce sujet. — Embrassez pour moi tous mes bons parents, oncles, frère, sœurs, tante, etc., et soyez toujours bien sûr de mon sincère attachement.
Ma lettre était déjà fermée, et je suis obligé de la décacheter pour vous apprendre que je reçois à T instant Pavis de ma nomination dans Pordredela Légion d'honneur. C'est avec joie, mon brave oncle, que je vous apprends cette heureuse nouvelle, persuadé de tout le bonheur qu^elle vous causera. Au moins cette décoration, je l'ai eue en campagne, elle est, à mon avis, beaucoup plus honorable que^ celle que f aurais ramassée entre deux pavés, dans la boue des émeutes. — Voilà encore un pas de fait. Il faut maintenant
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tâcher d'attraper le gros lot si difficile à saisir, et que le diable a accroché si haut après le mât de cocagne des rémunérations militaires.
Mostaganerxiy 4 juin 1841.
Mon cher oncle, j'aurais voulu vous écrire plus tôt, mais les expéditions que nous faisonsdepuis le 1 1 mars m'en ont empêché. Enfin, me voilà de retour d'une course de dix-sept jours, et je profite d'un petit moment de répit que je trouve, au milieu d*un camp poudreux, pour vous raconter nos faits et gestes.
Nous sommes partis d'Oran, le 1 1 mai, sous les ordres de M. de Lamoricière; le 16, nous campions devant les murs de Mostaganem ; le général Bugeaud et le duc de Nemours étaient arrivés le même jour d'Alger. Le 18, toute l'armée, composée de deux divisions et augmentée d'un bataillon de zouaves, s'est mise en marche, sous les ordres du général Bugeaud. Nous faisions partie de la division du prince (i^ division).
Personne ne savait quelle était notre destination : Tekedempta ou Mascara? Après quelques jours de marche, nous avons fini par savoir que le but proposé était Tekedempta.
Le 25, à onze heures du matin, nous entrions dans les gorges oti se trouve cette ville qu'Abd-el-Kader avait déjà commencé à incendier. Nous avons trouvé, encore intacts, les établissements que l'émir y avait construits. — Un fort carré placé sur un mamelon, en face de la route, contenait tous les ateliers. Cette con-
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struction était simple et d'une grande solidité, les murs avaient plus d'un mètre d'épaisseur. — La raine a renversé avec beaucoup de peine cet édifice remarquable. Le reste de la ville a été sapé et incendié. Une seule mosquée fut épargnée. Elle n'était pas encore achevée.
Cette ville, qu'Abd-el-Kader croyait imprenable^ a été prise sans coup férir. Elle était complètement abandonnée. Nous n'y avons trouvé que quelques chiens et quelques malheureux chats. Ces derniers ont été victimes de l'appétit des vainqueurs, qui les ont métamorphosés en gibelottes.
Le 26, à quatre heures du matin, nous quittions cette ville en ruine, laissant les flammes achever notre œuvre de destruction. Une partie de l'armée d'Abd-el- Kader,qui campait aux environs,a escorté notre arrièregarde, assez vigoureusement, pendant quelques heures. Nous avons eu quelques blessés au régiment. Ma compagnie n'a pas été engagée.
Le 3o, nous campions devant Mascara, ville pleine de ruines aujourd'hui, mais qui a dû être autrefois trèsconsidérable et très-florissante. La ville était déserte.
Le i*"" juin, nous sommes partis de Mascara, et le 3, nous campions devant Mostaganem. Le r"juin, nous avons eu un passage très-difficile, dans un défilé comme on en voit peu. L'arrière -garde a perdu soixante et onze hommes, tant tués que blessés.
Je me porte très-bien.
Lundi 7, nous repartons pour une expédition de deux jours au moins. Je vous assure que si nous ne rôtissons
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pas, nous serons bien heureux. — Enfin, Dieu veuille me protéger encore.
On a laissé à Mascara le 1 5* léger et un bataillon du 41* de ligne. Il était question d'y laisser, au prochain ravitaillement que nous allons faire, un bataillon du régiment. Je voudrais bien que ce fût le mien, car je crois que ce sera le seul point ou il y aura à faire, et puis M. de Lamoricière doit y commander.
L'expédition du général Bugeaud a été parfaitement conduite. Quelle différence avec ce vieux scélérat de maréchal Valée !
Vous devez voir à mon griffonnage combien je suis pressé. Mon colonel, qui ne peut rien faire par luimême, est toujours sur mes talons, et c'est sur moi que pèsent toutes les affaires du régiment.
Adieu, mon brave oncle; embrassez pour moi tous nos bons parents, et croyez toujours à mon bien tendre attachement.
Mostaganem, 25 juillet 1841.
Mon bon et brave oncle, si vous voyiez dans quelle position je suis pour vous écrire, vous ririez bien. Le derrière dans le sable, j'ai comme table celui d'une gamelle renversée sur un petit tonneau. — Mon gribouillage vous dira du reste combien je suis gêné.
Me voilà rentré à Mostaganem, depuis le 19. J'en étais parti le 2. — Depuis le 5, nous sommes restés aux environs de Mascara, à moissonner, à récolter, à guerroyer.
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Le général Bugeaud, la veille de notre départ, réunit tous les officiers de la division et nous dit: a La guerre que nous allons faire n^est plus une guerre à coups de fusil. C'est en enlevant aux Arabes les ressources que le sol leur procure, que nous pourrons en finir avec eux. Ainsi, partez donc, allez couper du blé et de Torge. w
Nous sommes partis.
Nous avons rapporté un peu de blé, assez d'*orge, pas beaucoup de paille et... la /ofr^, aussi difficile à soumettre à la puissance de Part médical, que TArabie empêtrée au joug des Français.
L^occupation de Mascara a paru à tout le monde un coup terrible porté à la puissance d'Abd-el-Kader. — Moi le premier^ j'ai cru qu^en s'établissant solidement dans ce point formidable, qu^en rayonnant (terme étourdissant) dans toutes les directions, les tribus, les unes après les autres, devaient, dans Pespace de six mois de frottement à la civilisation européenne, venir apprendre à faire chez nous la fricassée de poulet... Mais va te promener, ces brigands de Bédouins n^aiment pas la cuisine française, et les voilà qui nous escortent à grands coups de fusil.
Ils nous ont seringues depuis Mascara jusqu'à Mostaganem, et sont tout prêts à nous seringuer encore si nous mettons le nez hors de nos cahutes.
Jamais je ne les ai vus si nombreux et si entreprenants. — Attaquant le jour nos arrière-gardes, la nuit nos postes avancés. Le i8, ils nous ont fusillés depuis une heure jusqu^à deux heures et demie du
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matin. Quelques hommes ont été tués et blessés dans le camp, malgré la précaution que nous avions prise de les faire coucher.
Pendant que nous trottions du côté de Mascara , les troupes laissées à Mostaganem se sont amusées à faire une petite expédition, pour aller recevoir la soumission d'une tribu dont le chef avait été pris il y a quelque temps. Au lieu d'une soumission, ils ont reçu des volées de balles et n'ont dû qu'à une retraite de nuit, prompte et bien silencieuse, un salut qui se trouvait rudement compromis par la présence de douze à quinze cents Kabyles et de trois à quatre mille cavaliers ^ui serraient de près la petite colonne, forte de seize cents hommes seulement.
Cette expédition porte le nom d'expédition de Souk-el'Miîou, d'une ville en ruine otiles troupes ont campé et tenaient position pendant toute la journée. — C'est là qu'on attendait la fameuse soumission sur laquelle on avait compté.
Vous verrez que de cette affaire on a fait un succès !
Notre petite armée s'en va par les maladies. La majeure partie passe par son derrière. Je ne sais où l'on retrouvera des hommes pour l'expédition d'automne.
De toutes ces courses-là, je me tire toujours fort bien. — Je vais on ne peut mieux.
Nous attendons ici notre ordre de départ pour Oran. J'espère que ça ne tardera pas, car nous sommes dans un état de délabrement complet.
Mais voici le moment venu oti il faut jeter ma
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Elle me jette sur les épaules un surcroît de besogne, dont le colonel ne me décharge guère, et dont M. de la Cipière, qui arrive tout nouvellement, ne peut pas me dépêtrer. — 11 a besoin, au contraire, d'une foule de choses, de pièces, de registres, d'états de toutes sortes que je suis obligé de lui fournir, ayant seul la clef de toute cette boutique. Du reste, malgré toute la peine que cela me donne, je le fais avec le plus grand plaisir pour M. de la Cipière, qui est pour moi plein de bienveillance. — C'est un brave homme, qui n'aime pas beaucoup Tespèce humaine, mais se rappelle toujours la famille avec bonheur; il m'en parle souvent et me charge de mille choses affectueuses pour vous.
Je voudrais, pour le i" de ligne, qu'il prît les rênes des affaires. Elles seraient mieux entre ses mains qu'entre les mains débiles de notre colonel, qui ne Test réellement que de nom.
Je suis encore au i" de ligne pour quelque temps. Je ne veux pas abandonner le régiment avant d avoir coulé à fond tous les travaux d'inspection générale et d'avoir débarrassé mes deux chefs de tout ce qui pourrait les arrêter dans la direction de leur machine régimentaire. — Il faut aussi que je mette au courant le capitaine qui me remplacera, de sorte que je ne pense guère pouvoir quitter avant quinze jours d'ici.
Quoique je n'aie plus, dans ce pauvre régiment, grand monde qui m'intéresse beaucoup, à part le père Georges pourtant, je m'éloignerai à regret de cette famille, où je vis depuis vingt ans.
Dernièrement, j'ai été voir M. de Lamoricière pour
LETTRES d'un SOLDAT. l6l
le remercier, comme il convenait, de tout l'intérêt qu'il me porte. Il m'a dit qu'il ferait tout son possible auprès du gouverneur pour me conserver dans la province d'Oran, et qu'il me donnerait, lors des expéditions de septembre, le commandement d'un bataillon d'élite. Cette position serait superbe, n'est-ce pas? Je doute que le général puisse réussir.
J'ai su aussi que je pourrais être placé immédiatement, comme major, dans les zouaves. Il paraît que si je voulais accepter cet emploi, cela ne ferait pas un pli. — Mais une foule de considérations m'arrêtent. D'abord, quoique l'on ne fasse pas long feu dans ces corps spéciaux, il m'ennuierait d'être fourré, pour trop longtemps peut-être, dans les paperasses. Puis, en arrivant à la tête de cette administration un peu problématique, il me faudrait remonter le tournebroche de manière à engrener tous les rouages et à donner à leur marche un certain ensemble.
Sans le vouloir, je heurterais Pierre, je froisserais Paul. Comme je ne comprends pas le désordre en matière d'administration, les mesures que j'adopterais me mettraient tout le monde à dos.
Ensuite, en supposant que la barque navigue avec calme, je passerais toujours, moi, paperassier, chiffonnier, après les guerriers qui suivront le chef à la guerre, et, de plus, je serais le bouc d'Israël sur lequel tomberaient toutes les calamités, si, malheureusement, à la suite d'une longue expédition, je n'avais pas, en boa major, trouvé à M. le colonel un logement digne de Sa Hautesse.
l62 LETTRES d'uN SOLDAT.
Les plumitifs sont toujours coulés, dans notre monde militaire où l'on ne sait pas apprécier les services qu^ils rendent. — Ainsi donc, au diable contrôles et matricules! enfourchons le palefroi de bataille et volons aux combats ! Oh ! s'il s'agissait d^une petite place de chef de bataillon dans les zouaves, à la bonne heure!
Enfin, j'attends, tout en piochant à la boutique du I*' de ligne, et je laisse à M. de Lamoricière le soin de mon avenir, puisqu'il a bien voulu s'en charger.
Aujourd'hui, le colonel Ai'a montré une petite lettre de S. A. R. Mgr le duc de Nemours, que je suis bien aise de vous faire connaître, et que vous pourrez garder dans nos archives de famille. — Vous verrez que, malgré tout, on veut bien encore s'intéresser à moi en haut lieu.
Mon colonel,
S. A. R. Mgr le duc de Nemours me charge d'avoir
Phonneur de vous prévenir que M. le capitaine de
Montagnac, en faveur duquel vous lui avez écrit, vient
d^étre nommé chef de bataillon au 6i* de ligne. Son
Altesse Royale désire que vous informiez M. de Mon-
tagnac qu'elle a vu cette nomination avec un grand
plaisir.
L'officier d'ordonnance de S. A, R, le
duc de Nemours,
Borel de Brevizel.
Cette lettre est très-honorable pour moi, et j^en suis très-fier. — Enfin, je trouve une foule jd'honnétes gens
qui me veulent du bien. Aurai-je assez d^un seul cœur pour leur en témoigner toute ma reconnaissance?
Après tant de bienveillance de la part de Mgr le duc de Nemours, j'ai cru devoir lui exprimer mes remercîments, et Je lui ai adressé quelques lignes qui partiront en même temps que cette lettre.
Et vous, mon cher oncle, comment allez-vous? Toutes ces bonnes nouvelles qui me concernent vous causent une foule de satisfactions que je vois d'ici et dont je jouis de tout mon cœur. J'espère, mon cher oncle, que ce ne seront pas les dernières que je vous procurerai.
Embrassez bien pour moi toute notre bonne famille, depuis le premier jusqu'au dernier, et vous, mon cher oncle, soyez bien pénétré de mon inaltérable attachement.
A. M. de Leuglqy»
Oran, 27 août 1841.
Mon cher de Leuglay... J'étais convaincu d'avance de tout le plaisir que vous ferait ma nomination au grade de chef de bataillon, car je sais l'attachement franc et solide que vous voulez bien me porter, attachement qui, soyez-en persuadé, vaut, pour moi, tout les honneurs possibles^ et où je puiserai une partie des satisfactions de ma vie....*
Je m'estimerais très-heureux de rester dans cette province. Sous les yeux de M. de Lamoricière et au
milieu des événements qui vont sans doute se dérouler dans cette panie de l'Afrique, paurais quelques chances que je ne trouverais pas ailleurs. Enfin, le sort
décidera
A rinstant, je reçois les deux paires d'épaulettes et l'épée que vous m^avez envoyées. Je vous remercie de votre exactitude et vous fais mon compliment de votre bon goût.
Peut-être ne le savez-vous pas, je suis un peu superstitieux, et je vois, dans les choses qu i paraissent souvent très-insignifiantes aux autres, certains pronostics fastes ou néfastes qui me redisent, comme autant d'é^ chos sumaturek, les événements heureux, les peines et les chagrins dont ma vie a été semée, ou me font présager, pour Tavenir, quelque réussite ou quelque malheur.
Ainsi, mon cher de Leuglay, la décoration que f ai reçue, il y a quelque temps, m^a été anachée sur la poitrine par mon lieutenant, homme que j'affectionne et qui a une belle âme. — Cette décoration, me suis-je dit, placée par une main semblable, doit briller plus tard de quelque éclat.
Ma nomination de chef de bataillon m^a été annoncée par un brave capitaine du 41*, ancien camarade d'école que j^estime beaucoup.
Bon augure !
Et vous, mon cher de Leuglay, vous m^armez d'une longue épée et des insignes du grade. N'est-ce pas la main de Dieu qui m'ouvre les portes de Pavenir à deux battants?...
LETTRES d'un SOLDAT. l65
Toutes ces idées-là peuvent avoir un caractère de niaiserie aux yeux de bien des gens... Pour moi, en dût-on rire, elles ont une portée céleste.
Au moment oti je termine cette phrase, je reçois un paquet de la division où je trouve un ordre de M. le gouverneur, m'autorisant à rester à la suite jusquV près l'inspection générale de mon régiment. — Seraitce déjà la promesse de M. de Lamoricière qui commencerait à se réaliser? — Bravo! si cela peut arriver à bonne fin et si je puis accrocher un bataillon dans cette province.
Amitié pour toujours.
A M. Bernard de Montagnac.
Mostaganem, 20 septembre 1841.
Mon cher oncle, c'est encore le derrière dans le sable de Mostaganem que je vous écris ces quelques mots.
L'inspection générale terminée, M. de Lamoricière, qui désirait me garder avec lui, m'a fait la galanterie de me donner le commandement d'un bataillon, composé de grenadiers et de voltigeurs réunis.
C'est donc avec ce bataillon d'élite que je ferai les expéditions qui vont commencer.
Ce commandement est beau. Il serait difficile d'en avoir un plus brillant, mais il n'est pas sans difficultés. Car vous comprendrez qu'il est assez difficile de donner à un corps composé de parties hétérogènes cet
l66 LETTRES d'un SOLDAT.
ensemble, cette unité qu'il est si important de former pour obtenir quelques résultats en guerre.
Ces différentes portions de corps ne sont réunies que momentanément et n'ont pas le temps de se fondre, de sorte que, en résumé, ces corps ont plus d'apparence que de fond. Cependant, je tâcherai d'en tirer quelque chose, mais ce ne sera pas sans peine. Je me trouve placé sous les ordres du fameux colonel Renaud, qui commande les deux bataillons d'élite de la division.— Je ne sais trop comment nous nous entendrons ensemble, — C'est une tête en l'air, sens dessus dessous, qui ne doit pas être commode à vivre. — J'aurai là une nouvelle étude à faire. — Les expéditions terminées, il est probable que je rejoindrai mon régiment.
Dans tous les cas, mon cher oncle, si je me trouve aujourd'hui dans cette situation, ne croyez pas que j'aie fait pour cela la moindre démarche. — On a voulu de moi. Je me suis laissé faire. — Qu'on continue à disposer de ma personne, jamais je ne dirai non. — Il y a beaucoup de choses qui m'étonnent, pour moi, et dont Je vous parlerai plus tard. — Plaise à Dieu que tout le bien qu'on me veut réussisse !
Je vais guerroyer, pendant quelque temps, dans cène province. — C'est demain que la première colonne se met en marche. — Nous marchons cette fois sur deux colonnes. — La deuxième, dont je fais partie, dite colonne de ravitaillement, part, après-demain 22, pour Mascara; elle est commandée par le général Lamoricière. Le général Bugeaud commande la première, dite colonne politique.
Nous aurons de la peine et des privations, je vous en réponds; mais qu'est-ce que cela, si je continue toujours à me bien porter?
Adieu, mon cher oncle; embrassez pour moi toute notre bonne famille, et croyez toujours à mon inébranlable attachement.
A M. Éli:{é de Montagnac^
Mostaganem, 20 septembre 184 1.
Mon cher frère, je suis encore dans la province d'Oran, me préparant, comme tu le sais, à guerroyer, pendant quelques mois, à la tête de mon bataillon d'élite.
Investi, tout d'un coup, d'un commandement pareil, au moment où je viens d'être nommé chef de bataillon, c'est trop beau. Aussi, crois-le bien, tous mes efforts tendront à justifier le choix qu'on a fait de moi.
J'ai déjà conduit mon bataillon à Mostaganem, et il n'a pas trop mal marché. Seulement j'ai eu un guignon terrible : j'avais été forcé, naturellement, d'acheter un cheval, un beau et bon petit cheval alezan, de cinq ans, que j'avais payé six cents francs. Je pars d'Oran, monté sur mon petit animal plein d'ardeur, brillant, fringant, charmant sous tous les rapports. D'arrièregarde, le premier jour, avec mon bataillon, j'ai un service de tous les diables à faire. Il faut galoper, trotter, dans tous les sens, et voilà, dès le deuxième jour, mon pauvre petit cheval blessé sur les rognons,
l68 LETTRES d'un SOLDAT.
avec une bosse grosse comme le poing et hors d'état d'être monté.
En arrivant à Mostaganem, il me faut, pour ne pas être à pied, me procurer un second cheval : huit ans, cinq cents francs, aussi bon et aussi beau que l'autre. Mais, en somme, c'est onze cents francs que je crache, sans boire ni manger. Je trouve cela dur; c'est un sacré trou que je viens de faire à la lune.
Il faut, mon pauvre garçon, que tu m'aides un peu dans cette dernière circonstance. J'ai acheté mon dernier cheval à un chef de bataillon du 8« tirailleurs, qui part pour la France et se rend en congé de convalescence à Phalsbourg.
Il m'a cédé son cheval à crédit, attendu que je n'avais pas le premier sou pour le payer. Jeté prierais de vouloir bien lui faire parvenir les cinq cents francs en question à l'adresse suivante : M. Uhrich, chef de bataillon, commandant le 8* bataillon de chasseurs à pied , chez son père, à Phalsbourg. Comme ce sont des dettes d'honneur en quelque sorte sacrées, je ne veux pas laisser traîner cela. — Je te renverrai cette somme par portions, tous les mois, et j'espère que dans deux mois au plus tard je serai quitte avec toi; mais tu auras encore ajouté un nouveau service à tous ceux que tu m'as rendus déjà.
Maintenant, Dieu veuille qu'il n'arrive pas de nouveaux accidents à ces deux coqiiins de chevaux. — Je t'assure que je suis joliment monté et brillamment monté. Je voudrais que tu visses ces deux polissons d'arabes, l'un alezan clair, l'autre alezan brûlé; je te
réponds qu'ils n^ont pas Tair de chevaux de marchands de cerises.
Quoique je ne sois pas cavalier, j'ai pris à cheval un aplomb qui étonne tous les troubadours de la i'* demibrigade. — Au fond, ils n'avaient pas, je le crois, grande confiance dans mes talents en équitation et me voyaient déjà franchissant l'espace par-dessus les oreilles de ma monture. — Ils se sont trompés. J'ai même reçu des compliments sur ma façon de manier mon animal. Je ne doute pas qu'à la fin de la campagne, je ne sois crâne comme la soupe et le bouilli.
Que les bonnes tantes et les petites sœurs ne se tourmentent donc pas de me voir perché sur un pur sang. Quoique je n'aie pas reçu beaucoup de leçons, je ne les ai pas oubliées, et j'ai une certaine souplesse dans les articulations qui me permet de suivre assez facilement les mouvements les plus difficiles.
Comment se porte toute la famille? Embrasse-la bien pour moi. Adieu, mon bon ami; je pars demain 22 pour la guerre. Vive la joie! et tout à toi pour la vie.
A M, de Leugîay,
6 novembre 1841.
Mon cher de Leuglay, ce n'est qu'à mon retour de Mascara que j'ai pu recevoir votre lettre du 14 septembre. Depuis le 4 octobre, nous tournons le dos à Mostaganem , nous jetant dans les montagnes, à trente lieues de Mascara, poursuivant, rasant les tribus,
lyO LETTRES d'oN SOLDAT.
ramassant des grains et des bestiaux, augmentant nos approvisionnements et répandant la terreur chez les Arabes que nous pourchassons dans leurs retraites les plus éloignées, là oti il semblait que Tœil du chrétien ne dût jamais pénétrer.
Cest donc aujourd'hui seulement que j'ai pu saisir votre bonne lettre. Je l'ai dévorée avec joie, comme tout ce qui vient de votre grand cœur. Votre horoscope, mon cher ami, s'en va toujours se réalisant, et la gloire m'apporte ses faveurs, déesse enchanteresse qui m'enivre, plus j'avance dans la carrière.
Comme j'ai dû vous le dire, j'ai suivi les dernières expéditions à la tête de mon beau bataillon d'élite, qui a fait son devoir en maintes occasions. Je rentre avec lui à Mostaganem, et dans dix jours je repars pour Mascara, accompagnant le général Lamoricière qui y conduit une colonne de six mille hommes destinée à opérer jusqu'au printemps.
Jamais je n'ai rêvé position plus belle? Sous les ordres de mon bienfaiteur, le brave Lamoricière, rétoilc de l'avenir brillera encore pour moi, je l'espère.
Nous avons tenu la campagne pendant trente et un jours. Partis le 4 octobre, rentrés le 5, nous n'avons cessé de rayonner, aux environs de Mascara, à trente lieues à la ronde. Razzias, attaque contre les tribus, soumissions, rencontres avec les réguliers d'Abd-el- Kader, avantages réels, immédiats, brillantes espérances pour l'avenir de cette question d'Afrique qui s'était si compliquée depuis dix ans, approvisionnement de Mascara au moyen du blé et de l'orge pris
dans les nombreux silos que nous n^avons cessé de découvrir, etc. Tels sont les résultats de notre longue expédition. Gloire au général Bugeaud! Gloire au brave Lamoricière! Les affaires sont en bon chemin, et six mois d'occupation autour de Mascara achèveront, je n^en doute pas, Pœuvre si largement ébauchée par notre gouverneur.
Recevez, mon cher de Leuglay, une bonne poignée de main bien franche, bien amicale, et croyez à mon attachement sans bornes.
A M. Bernard de Montagnac.
Oran, le 9 novembre 1841.
Mon cher oncle, je suis en ce moment à Oran, où je viens faire quelques emplettes, pour pouvoir exister pendant les trois ou quatre mois que je vais passer à Mascara avec mon bataillon d'élite, et je profite d'un petit moment qui me reste, pour jaser avec vous des affaires de notre monde d'Afrique.
Partis le 4 octobre de Mostaganem, comme vous l'avez vu par ma lettre du même mois, nous sommes restés en course jusqu'au 5 novembre; c'est donc trentedeux jours que nous avons passés loin de notre rivage ordinaire. Nous n'avons cessé, pendant ce temps, de manœuvrer dans toutes les directions. Saïda s'est écroulée sous nos coups; cette enceinte oîi Abd-el- Kader renfermait une grande partie de ses provisions, de ses munitions, contenait, dans son intérieur, quel-
ques constructions insignifiantes et quelques baraques pour un petit nombre d^habltants. A un des angles de cette enceinte, était une habitation d'un goût exquis, dans le style arabe, décorée de moulures en plâtre parfaitement dessinées, de bas-reliefs en marbre très-bien sculptés, de jolies galeries soutenues par plusieurs rangs de colonnes ; ]x>rtes et fenêtres à ogives, dalles en marbre blanc, etc., etc. ; une véritable bonbonnière. Cétait là que Pémir venait se reposer des fatigues de la guerre, et jouir d^un repos qui lui permettait de caresser mollement toutes ses grandes idées d^avenir.
Tout a été la proie des flammes que lui-même avait allumées avant notre arrivée. L'enceinte, dont le mur était d^un mètre quatre-vingts d^épaisseur, a été sapée à force de pétards qui ont trouvé une résistance que nos constructions les plus solides n'offriraient peut-être pas. Toujours des destructions! — Triste pensée, lorsque Ton songeavec quel peu de ressources cet homme éminemment remarquable avait formé de pareils établissements !
Nous sommes partis de là, la nuit du 24 octobre, pour chercher une tribu. A la pointe du jour, nous arrivions sur ses derrières, et on lui enlevait quelques centaines de bestiaux, avec une trentaine d'individus, femmes, hommes et enfants. La pluie nous surprit dans ces gorges, et le froid le plus intense nous saisit; jamais je n'ai eu aussi froid en Afrique. Ce temps glacial nous a duré près de huit jours, ce qui a empêché le gouverneur de tenir plus longtemps la campagne. Dans tous les cas, nous avons quelques tribus qui ont
LETTRES d'un SQLDAT. \y3
fait leur soumission, malgré le glaive d'Abd-el-Kader toujours suspendu sur leur tête.
Rentrés à Mostaganem le 5 novembre, nous devons y rester huit ou dix jours pour nous refaire, nous vêtir et nous ravitailler. De là, partira une division de six mille hommes qui ira s'établir à Mascara, sous les ordres de M. de Lamoricière. Mon bataillon en fait partie; jugez de ma joie. Cette position est pour moi la plus avantageuse possible.
Pardonnez-moiy mon cher oncle, d'éprouver une certaine satisfaction à aller m^établir, pendant trois ou quatre mois, à Mascara, et de me résigner, pendant ce temps, à ne pas recevoir de vous tous l'ombre d'une nouvelle; mais il y va de mon avenir, et, en songeant à moi, je m'occupe de vous. C'est pour vous que je voudrais cueillir, à la fin de ma vie, q\ielques lauriers, faible récompense de tout le bien que vous m'avez fait. Ne trouvez donc pas mauvais que je me jette à corps perdu dans la brillante carrière qui s'ouvre devant moi; c'est pour vous, mon brave oncle, c'est pour ces bonnes petites sœurs à qui je serais si heureux d'offrir une feuille de la palme après laquelle je cours avec l'acharnement d'un possédé. La main de Dieu s'étend sur ma destinée ; laissez- moi profiter de cette haute protection pour embellir un peu mon avenir et le vôtre. Ainsi, mon brave oncle, me voilà, pendant trois ou quatre mois, privé de vos nouvelles. Dieu veuille qu'il ne se passe aucun événement fâcheux pendant ce temps qui va s'écouler 1 Je me porte on ne peut mieux. Ma cavalerie est en
parfait état, et, avec ces deux fameuses conditions, je puis affronter toutes les difficultés possibles.
J*ai vu votre grand imbécile de X,.., espèce de bellâtre insignifiant qui est venu ici se couvrir d'opprobre. Cet animal arrive au moment où le colonel de son régiment passe maréchal de camp; peut-on avoir une plus belle position? Le voilà, sans avoir jamais vu brûler une amorce, à la tête d'un des meilleurs régiments d'Afrique. Mais il est bientôt jugé, et l'on tire du régiment d'Alger M. Z..., lieutenant-colo-
nel comme lui, pour commander le , vu Pineptie
et la haute incapacité de M. le lieutenant-colonel X... Ce qu'il y a de très-bizarre, c'est que M. Z... est aussi nul que lui et aussi peu capable de conduire ce pauvre régiment en campagne. Voilà donc ces deux grandes cruches dirigeant ce beau ei bon régiment plein de feu, composé des meilleurs éléments. Quelques occasions se présentent d'agir; ces deux imbéciles restent inactifs, et, conformément aux principes théoriques qu'ils ont puisés sur les bancs de Saumur, qui prescrivent de ne passer des allures lentes aux allures vives que graduellement, nos lapins marquent le pas ou trottent lorsqu'il faut prendre le grandissime galop de charge, et l'ennemi leur passe sous le nez ; de sorte que le malheureux régiment de chasseurs n'a rien fait dans cette campagne, grâce à ces deux emplâtres, tandis que le régiment de spahis, ramassis de chena^ pans, commandés par YoussoufT, a eu la palme. Enfin on renvoie ces deux bougres-là chacun chez lui, l'un en France, l'autre à son poste, à Alger, et le colonel
LETTRES d'un SOLDAT. lyS
M... vient prendre le commandement du 2* chasseurs. Et votre X... (qui n'a pas eu l'attention de me donner de vos nouvelles) emporte en quittant ce pays, où son avenir devait se dérouler brillant comme le soleil, la réputation d'un ..., réputation qu'il n'a pas volée. Quand un homme ne comprend pas mieux que lui l'honneur de commander un régiment semblable, et celui de marcher à l'ennemi, pour la première fois de sa vie, avec des hommes de cette trempe, aguerris et enrichis d'une réputation militaire largement méritée, il doit être revêtu de l'habit de chiffonnier, et avoir la queue d'un lièvre (symbole de la timidité) pendue au derrière. Le gouvernement n'a qu'à me le livrer, j'eme charge du costume !... — C'est ignoble!... Entre nous, tout cela.
Adieu, mon brave oncle; embrassez pour moi toute notre sainte famille ; qu'elle ne se tourmente pas de ma longue absence. Dieu veille sur moi. Adieu, n'attendez pas de lettres avant le mois de février ou de mars. Je me nourrirai à Mascara de l'attachement que je ne cesserai de vous garder.
Mostaganem, 20 novembre 1841.
Mon cher oncle, votre bonne lettre est encore venue me saisir avant mon départ pour Mascara, et je ne veux pas me mettre en route sans y répondre; car qui sait quand j'aurai le bonheur de recevoir de vos nouvelles et de vous écrire? Une fois là-bas, il n'y a plus à entendre parler de communications, et la pensée
iy6 LETTRES d'*VH SOLDAT.
seule pourra Crancbir Timmense distance qui va nous séparer. Nous serions déjà partis sans les obstacles innombrables qui naissent sous les pas du chef chargé d^une installation aussi longue et aussi diflScile. Il est probable que cela ne tardera pas; deux ou trois jours au plus. Le général Bedeau, qui doit prendre le commandement de Mostaganem, est arrivé; on n^attendait que lui pour se mettre en marche; ainsi nous allons lever Tancre. Les chances ne tarderont pas à se dérouler en notre faveur; j^espère donc que quelques circonstances se présenteront oti je pourrai agir. J ^aurais été fort contrarié, je vous le dirai franchement, de ne pas faire partie de cette division, qui, sous les ordres de M. de Lamoricière, va opérer d^une manière si active^ et décider une question qui embarrassait bien du monde^ et qui, depuis trois mois, a pris une tournure tout à fait favorable.
Une tribu très -puissante qui habite les bords du Chélif et les environs de Mostaganem, et qui peut mettre sur pied 2 ou 3, 000 fantassins et au moins autant de cavaliers, s'est rangée de notre bord. Abdel-Kader s^est présenté dernièrement avec une partie de ses réguliers, pour la châtier de sa défection ; il a été repoussé avec perte, on lui a tué une centaine d*hommes, et pris 80 chevaux. Ce succès a produit un effet moral très-puissant sur les deux partis. Partout les tribus sont disposées à venir à nous. Les bataillons de notre .colonne qui avaient regagné Oran se sont mis aussitôt en campagne pour aller chercher une portion de la tribu des Smélas qui nous avait
LETTRKS d'un SOLDAT. 1 77
abandonnés dans le temps. Les tribus des environs de Mascara n'attendent que notre arrivée pour se soumettre. Je n'aurais pas supposé un tel mouvement en notre faveur, lorsqu'au début de la campagne je les voyais si acharnées. 11 est vrai qu'elles ne comptaient pas non plus sur une poursuite aussi soutenue et aussi serrée. Il est fâcheux que le général Bugeaud tombe dans les mêmes abus que ses prédécesseurs, par la ridicule exagération de ses bulletins. Il en a paru un, pour ces dernières expéditions, que vous avez pu lire dans les journaux, et qui dépasse tout ce que j'ai vu jusqu'à ce jour : ça fait pitié; il y a les trois quarts, plus les trois quarts du dernier quart, à retrancher. Il est, entre autres, question d'un certain colonel *** qui a été tiré du i"' chasseurs pour commander le 2» dans le cours de ces expéditions ; on cite la rapidité avec laquelle il a conduit ses mouvements de cavalerie, tandis qu'il a fait l'inverse, avec une impéritie sans exemple. Ce bulletin est gros d'absurdités d'un bout à l'autre. Cela fait suer! Malgré tout, c'est le père Bugeaud qui a réellement compris la manière de fatiguer les Arabes, et qui a su conduire ces misérables affaires d'Afrique livrées, jusqu'à ce jour^ en de si mauvaises mains. Espérons qu'au printemps prochain nous vous rapporterons quelques fruits de notre installation à Mascara.
Je vous remercie, mon cher oncle, des bons conseils que vous me donnez dans votre lettre sur la manière de soigner un cheval ; si j'avais suivi ces préceptes, je n'aurais pas eu un des miens blessé sur le dos, au point
de ne pouvoir être monté. Veuillez, mon cher oncle, toutes les fois que vous m'écrirez, me faire un petit cours d'hippiatrique dont je profiterai, croyez-le bien. Moi, fantassin de vingt ans d'escrime sur le terre-plein de la vie, j'ai besoin, pour enfourcher le palefroi de bataille, de savoir comment il faut veiller à son entretien ; c'est essentiel pour gravir franchement le pic de la gloire. Je partirai d'ici assez bien monté; mes deux chevaux sont en bon état; celui qui a reçu une balle dans le jarret est bien rétabli; il a toujours la balle dans la plaie, mais cela ne le gène pas le moins du monde. Mon alezan, qui est parti de Mostaganem le 4 octobre, un peu blessé, a parfaitement fait toutes nos courses et va aussi très-bien. Dieu veuille, — s'il ne m'arrive pas d'accident, —qu'ils me mènent loin dans la carrière ! Ce sont deux bonnes bétes, et très-élégantes. Je me tiens assez solidement sur ces deux messieurs : malgré les temps de galop dans les rochers, dans les broussailles, dans les ravins, je ne me suis rapproché qu'une seule fois du sol ; c'est en voulant piquer, avec mon épée, un coquin de chien qui me poursuivait; je me suis baissé pour l'atteindre, le pied a manqué rétrier, et je me suis aplati sur un sable bien doux du reste; je n'ai eu que la peine de me relever. Je crois, sans trop de vanité, que je monterai tout aussi bien à cheval qu'un autre.
Les galères de Sa Majesté vont donc recruter jusque dans les Ardennes? X..., ce jeune élégant, devait finir par avoir son numéro sur la matricule de nos habillés de rouge, oti figurent déjà pas mal de sémillants
notaires. Je suis très-content qu^une fois dans la vie ]a main du destin s^appesantisse impitoyablement sur ces honnêtes gens , qui croient qu'avec de Targent, et sous le manteau d'une opulence factice, on a le droit dMtouffer toutes les infamies possibles.
Mon cher oncle, je trouve, comme vous, que je suis dans une très-belle position pour le moment, et je crois que je franchirai assez promptement la distance qui me sépare du grade de colonel; mais, pour cela, il faut que je reste en Afrique; c'est là seulement, sous les yeux de M. de Lamoricière, que je pourrai arriver. 11 faut que je me condamne à n'aller vous voir que de loin en loin, je trouverai plus tard le dédommagement à ce sacrifice, en offrant à ma famille une position honorable; je n'ai d'autre but que celui-là. Dieu veuille m'aider à vaincre toutes les difficultés dont la route est semée I Je partirai d*ici avec un beau bataillon de 5oo hommes, bien ficelé, bien organisé, et avec lequel on pourra faire de la vraie besogne.
Veuillez offrir à toutes les personnes qui s'intéressent à moi le témoignage de ma reconnaissance : au commandant Marlet, à M. Edouard de Failly et autres. Lorsque vous aurez occasion d'écrire à madame de Lascours, glissez pour moi un petit paragraphe à part, où vous lui exprimerez combien je suis sensible à l'intérêt qu'elle veut bien prendre à ce qui m'arrive d'heureux.
Et notre famille, comment va-t-elle ? nos sœurs, oncles, tantes, etc.? Embrassez bien pour moi tous ces bons parents.
:*: LETT3 ES 1 L"% SJJLDAT.
Je ac SI vais pas que le p<Tù M^iilet, notre ancien rrcfcrier. érjkii Esav>r dias le 1 1* lé^er; c'est un brave Z27Cja q-e :t y3,is prie d'accueillir, et qui sera bien csr.:en: de faire I2 connaissance de toute la famille. Ne r:' s priiez pas auprès de lui, lorsque vous le verrez; dsr.nez-Iuî une bonne poignée de main. Et Puech, que de vient -il ? ce brave Puech ! faites^lui mes amitiés, qu'il soit bien convaincu que )c ne Toublie pas.
Adieu, mon cher oncle, etc
Adressez-moi tou'ours vos lettres à Mostaganem, 2* i:a:aill3n d'ciite.
A ^î. Eli\é de Montagnac.
Mostaganem. 25 novembre 1841.
Mon brave frère, si je quittais les rivages de la province d'Oran sans te dire quelques mots d'amitié, avant de m'en terrer pour trois ou quatre mois dans les environs de Mascara^ je m^en voudrais, et je sentirais les soucis de Tabsence s'augmenter d^autant.
Je vais donc, au premier jour, reprendre, pour la sixième fois, la fameuse route de Mascara. Grand convoi, préparatifs immenses, transpons de moulins, de matériaux de toutes les façons, de graines, de charrues, etc., installation vigoureuse pour trois ou quatre mois. On labourera, on sèmera, on cultivera, on bâtira, on fortifiera, on tuera, on rasera, on pillera, on dévalisera, on videra les silos, on fera des beys de toutes les couleurs, des rouges, des bleus, des verts;
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les tribus accourront avec leurs femmes, leurs enfants, leurs chameaux, leurs chèvres, leurs moutons, leurs bœufs, leurs poules, leurs chiens : voilà des succès, voilà de brillants résultats ! la France en retentira, et Abd-el-Kader en rira jaune. Plaisanterie à part, ce séjour que nous allons faire à Mascara, et que nous allons employer très-activement, produira son effet, j^en suis persuadé : des tribus, aujourd'hui chancelantes, viendront à nous; de tous les côtés on parle de défections. — Ces jours-ci, le général Levasseur, avec sa petite division d'Oran, est allé chercher, à vingtcinq lieues, la tribu des Smélas, qui est venue à Oran avec 400 cavaliers, 200 chameaux, des femmes et des bétes de toutes les couleurs. Jamais les affaires d'Afrique n'ont été aussi avancées, et, grâce à Topiniâtreté du père Bugeaud, elles sont en bon chemin. A lui le pompon; seulement qu'il se dispense de mentir, dans ses pompeux bulletins qui font pitié. Je ne comprends pas que ce vieux Bugeaud, avec son bon sens, son jugement parfait des choses de la guerre, sa vieille habitude des hommes et des grands événements militaires , soit assez faible pour tomber dans ce pathos digne de quelques mauvais officiers d'état-major, tels que MM. X... ou Z... et autres pantins de la sorte. Ce vieux père Bugeaud, qui a grandi sous les fastes de l'Empire, va aussi rouler dans ces mesquines charlataneries, ça fait peine. Tu as dû voir, dans les journaux, son rapport sur les dernières expéditions que nous venons de faire; c'est à mourir de rire. Le fond est vrai, mais les détails et les citations sont aux
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trois quarts faux; il y aies 99 centièmes à retrancher. Me voilà encore remis sur le chantier pour quelque temps ; vivent la joie et les coups de fusil ! je n^aurais pas voulu, pour tout au monde, recevoir du ministre de la guerre J'ordre incongru de reprendre ma direction pour le 6i*. Le père Lamoricière me garde ici, bo.n gré, mal gré, et m'a donné un beau bataillon de grenadiers et de voltigeurs réunis; avec cela, vois-tu, on passe tous les Rubicons du monde, et Ton franchit l'Atlas comme Taigle au vol rapide. Le père Lamoricière se charge de mon avenir, je le lui abandonne; qu'il en dispose à son gré ! J'ai du sang dans les veines, une machine bien trempée, deux bons chevaux, Taraour de la guerre, c'est-à-dire tout ce qu'il faut pour galoper franchement vers l'avenir. Ne trouves-tu pas que l'étoile commence à pas mal briller au-dessus de mon horizon? Eh bien! si j'étais en France, je serais encore, moi, pauvre capitaine, à apprendre à de malheureux conscrits la position du premier rang. L'Afrique est bonne à quelque chose, vois-tu, quand ce ne serait qu'à pousser quelques honnêtes gens. A propos de pousser, comment pousse ta progéniture? la voilà qui grandit, qui vieillit loin de moi; ces bougres-là sont capables de faire de moi un grand-papa, lorsque je les verrai; embrasse ce las de mioches que j'aime bien, quoique je ne les connaisse pas. S'ils me voyaient avec mon costume de flambard, avec un grand fez à la turque, surmonté d'un grand gland qui me tombe jusque dans le milieu du dos, et là-dessous une figure de Cosaque, ils riraient
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bien, va, tes deux moutards, ou ils se sauveraient.
Et Clémence, comment va>t-elle ? embrasse-la bien pour moi ; quoique je ne lui écrive pas souvent, elle doit bien savoir quMl y a pour elle une bonne place dans mes affections.
Adieu, mon brave Élizé; je t'embrasse avec toute Taffection que tu me connais.
A M. Bernard de Montagnac.
Mascara, 9 janvier 1842.
Mon cher oncle, dans les derniers jours de décembre j^avais profité du départ d^un de nos espions pour vous expédier une petite missive large comme la sixième panie d^une carte, dans laquelle je vous donnais quelques détails sur ma position à Mascara et sur notre nouvelle installation dans cette grande cité déserte, en ruine. Le courrier chargé de ce léger paquet a été pris dans le trajet de Mascara à Mostaganem, et ma pauvre petite lettre, que j'avais eu tant de plaisir à vous écrire, que j'aurais été si heureux de voir en votre possession, est pour le moment entre les mains de notre infatigable Abd-el-Kader, qui, malgré les violents échecs qu'il reçoit sans cesse, tient toujours la campagne. Une autre occasion se présente, j'en profite avec joie et avec tout l'empressement d'un frénétique, pour vous donner de mes nouvelles, dont, je suis sûr, vous devenez avide comme moi des vôtres.
Depuis le i*' décembre que nous sommes à Mascara,
nous avons fait d'immense besogne. Tandis que, de ce côté, le général de Lamoricière réduit tout le pays, le général Bedeau, du côté de Mostaganem, soumet la tribu des Bordjias, des Béni-Chougaran , des Sidi- Daho et autres; du côté d'Oran, le père Mustapha installe un nouveau sultan dans Fouest; enfin, en même temps que notre question d'existence se décide, notre question politique prend une tournure tout à fait avantageuse. En résumé, Tarmée est en parfait état à Mascara, son moral est solide, et sa santé excellente. Sur trois jours nous avons deux jours de pain, tous les jours une ration de sucre et de café; les jours de mauvais temps, une ration d'eau-de-vie. Tout marche à merveille, excepjté le temps qui continuée nous contrarier beaucoup dans nos opérations. Je me trouve, quant à la température, transplanté en ce moment dans nos Ardennes : depuis huit jours la neige tombe à gros flocons (un pied de neige panout), il gèle à pierre fendre; en un mot, c'est notre hiver ardennais. Ce souvenir me serait un peu plus agréable, s'il ne me pinçait pas tant le bout des doigts et les pieds. Logé dans une grande chambre sans porte, le froid me talonne légèrement; j'ai pourtant, dans ce moment, entre les jambes, une espèce de feu, qui me permet de remuer les doigts pour ^ous écrire, tout en m'enfumant comme un jambon, car ce feu est dans le milieu de ma chambre et m'enveloppe d'un épais nuage. C'est égal, je me porte parfaitement, mes chevaux aussi. Mon pauvre vieux qui a reçu jadis une balle est parfaitement guéri; mais j*ai un guignon
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accablant : ma selle ne vaut pas le diable, et, malgré toutes les précautions que je puis prendre, elle blesse toujours mes chevaux. Il y en a un que je ne puis plus monter, cette selle étant trop petite, trop étroite pour lui. J'ai été prévenu tellement à la hâte, avant de partir d'Oran, que je n'ai pu organiser mon harnachement convenablement. Je suis peut-être un des officiers les mieux montés, et c'est à peine si je puis me servir de mes chevaux.
Vous, mes braves parents, comment allez- vous? Cette réponse, quand pourrai-je l'avoir ?Notre séjour à Mascara va, sans doute, se prolonger encore longtemps, pour en finir avec tous ces Arabes. Je pense qu'à la fin de Tannée 1842, tout sera bien avancé, et qu'alors je pourrai aller vous embrasser.
Nous avons eu quelques engagements assez sérieux, presque toutes les fois que nous avons été aux silos ; trois fois je me suis trouvé à même d'agir avec mon bataillon, et j'ai reçu des éloges du général; entre autres, la veille de notre arrivée a Mascara, le 3o novembre, oîi nous avons fait un retour offensif sur de nombreux cavaliers et fantassins qui nous harcelaient depuis le matin, et oti mon bataillon a pas mal donné de l'avant; je n'étais pas le dernier, comme vous pouvez le penser. Enfin, j'espère que je n'aurai pas perdu mon temps en venant passer ici quelques mois. L'air de la guerre fait du bien à respirer et dilate les âmes vigoureusement trempées. Je suis, du reste, très-heureux d'avoir suivi le général Lamoricière pour mon apprentissage militaire. On apprend bien des choses
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avec des hommes semblables. Lamoricière doit avoir une belle page dans les fastes de notre guerre d^Afrique. Il a résolu le grand problème contre lequel tant d'intelligences sont venues échouer (de faire vivre nos soldats, en Afrique, sans avoir besoin de ces immenses convois d'approvisionnements de tout genre). Le blé nourrit l'Arabe, s'est-il dit, pourquoi ne nourrirait-il pas nos soldats ? L'épreuve a réussi ; nos soldats sont bien nourris et se portent à merveille. — Vive le brave Lamoricière!...
Nous attendons avec impatience le beau temps pour recommencer nos excursions, et poursuivre la grande tribu des Hachems, qui ne veut pas entendre raison.
Maintenant, cher oncle, revenons à vous : comme, un de ces jours, nous allons recevoir un convoi de Mostaganem, adressez-moi à Mascara quelques lettres qui me seront apportées la première fois que nous aurons des rapports avec la division de Mostaganem. Avec quel bonheur je les dévorerai , ces bonnes lettres! Embrassez pour moi mes chères petites soeurs, oncle, tante, Élizé, sa femme et sa petite famille; enfla ne m'oubliez pas auprès de tous les excellents parenu et amis qui veulent bien s'intéresser à moi. Dites à Elizé que son cheval est beau et flambant.
Adieu, mon brave oncle; recevez tous mes vœui pour cette nouvelle année qui vient s'asseoir sur notre pauvre chef dégarni. Encore un pas de plus, qui nous éloigne du rivage de la vie!
Demain lo, à six heures du matin, malgré la neige,
la gelée et toutes les intempéries, nous nous mettrons en route.
Mascara, 19 décembre 1841 — 2 février 1842 '.
Nous sommes au 19 décembre; le vent souffle, la pluie fouette sur ma terrasse ébranlée; seul, sous ma masure sans porte ni fenêtre, en présence d'une mal* heureuse chandelle que Pair fait fondre d'un côté, je me nourris de cette pensée consolante, loin de tout ce qui m'est cher au monde : vous, vous, toujours vous; — et ma plume glisse avec bonheur sur ce papier pour vous adresser quelques expressions de tendresse et de souvenir. Où trouver des satisfactions, au milieu du vide dans lequel mon existence se déroule, si ce n'est au fond de mon cœur, où je vous retrouve tous, et où chacun de vous a sa petite niche, comme autant^ de saints que je passe ma vie à adorer? Salut donc, mon brave oncle ; salut, mes excellents parents ! Du fond des ruines de notre pauvre cité, puisse ma voix aller jusqu'à vous; recevez toutes mes bénédictions, et les expressions ferventes de rattachement le plus pur, le plus durable.
Je vous commence aujourd'hui cette espèce de journal; je ne sais à qui je le confierai pour qu^il vous arrive, et je ne sais à quelle époque il me sera permis de le livrer aux éventualités d'un voyage aussi long et
' Cette lettre, commencée le 19 décembre et continuée le 28 janvier, porte le timbre de la poste, de Mostaganem, du 2 février.
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aussi pénible; mais causons toujours, et notre imagination saura bien franchir les distances qui nous séparent.
Nous sommes donc à Mascara depuis le i*' décembre au soir : douze mille hommes environ, jetés au milieu d'une ville immense en ruine, presque sans moyens d'existence, pour les hommes comme pour les bêtes, et sans bois. Autour de nous des plaines arides. Heureusement, dans ce pays qui a Tair d'un désert, la terre renferme des trésors. Cest elle qui se chargera de nous fournir toutes nos ressources, toutes nos richesses. Mais comment les découvrir, ces greniers inépuisables? Le sol que nous foulons semble vouloir nous cacher avec soin ses antres mystérieux.
Enfin, nous voilà à trente lieues de nos bases d'opération, transplantés, comme par enchantement, au milieu de cette ville où, depuis six mois, deux bataillons sont occupés journellement à tirer des décombres quelques édifices habitables. Nous voilà, dis-je, sans autres approvisionnements que ceux qui ont été apponés dans cette ville pour alimenter, pendant quelques mois^ une faible garnison; et, qui plus est, nous y arrivons au moment oti un troupeau de trois cents bœufs, un grand nombre de chèvres et de moutons, que nous y avions conduits à grands frais, viennent d'être enlevés, ainsi qu'un officier d'état-major. Il ne nous reste, pour substanter les estomacs de douze mille individus, que deux cent quatre-vingts bœufs bien grêles, bien chétifs. Vous croyez que pour cela nous allons mourir de faim ? pas du tout, — du jour au
leodemain, nous tombons en quelque sorte dans Tabondance. Le i"'au soir, nous nous nichons dans nos turnes; le 2, on s'établit tant bien que mal; on fait des murs d'enceinte , on se ferme, on se loge : ce sont les fourmis à l'œuvre; le 3, on achève les travaux ébauchés, et le 4, à six heures du matin, branle-bas général. Toutes les troupes de la division mettent le cap à Test plein. Nous voilà en campagne, au gré du destin, et liant notre vie à une ombre d'espérance qui peut nous échapper.
A deux heures de l'après-midi, nous arrivons sur un terrain couvert de silos. La terre s'ouvre partout et partout nous montre ses trésors cachés : c'est de l'orge, c'est du blé, c'est du sel en abondance, et toutes espèces d'approvisionnements. Tout le monde est bientôt à l'ouvrage, et chacun remplit sa sacoche de misère : chaque soldat se charge à quinze kilos de blé; il n'y a plus assez de bétes de somme, de chevaux de cavalerie pour transporter tout ce que ces greniers souterrains nous vomissent de ressources de tout genre. On reste donc, le 5 et le 6, à se nourir, bêtes et gens, sur les silos, et le 6, dans l'après-midi, on regagne lourdement Mascara, où l'on traîne d'immenses provisions. Nous y entrons le 7 au soir. Nous ne prenons que le temps nécessaire pour nous décharger de la razzia de la veille, et, le 8, à six heures du matin, nous voilà repartis dans une nouvelle direction. A midi, nous rencontrons les silos; mêmes richesses, nouveau convoi aussi abondant que le premier.
Notre existence commence à s'assurer. Le 10, après
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avoir enlevé tout ce que les Arabes avaient si précieusement enfoui, nous regagnons nos magasins qui attendent béants qu'on leur verse ces belles récoltes. Le 14, nous regagnons de nouveau les montagnes, et nous tombons sur de nouvelles mines de blé et d'orge plus abondantes que jamais; malheureusement, le mauvais temps s'en mêle, et nous arrête dans nos travaux; pourtant, malgré les difGcultés que nous avons à vaincre, notre chargement est complet, et nous rapportons des masses de grains et de paille. Nous sommes en repos depuis celte dernière rentrée, à cause du mauvais temps qui nous empêche de tenir la campagne. Vous avez bien du blé, comment vous en tirez-vous pour l'employer à la nourriture de vos hommes? me .direz-vous. Eh bien, chaque soldat est devenu maçon, meunier, boulanger — et surtout consommateur. Dans chaque compagnie on élève des fours, dans chaque compagnie il y a un certain nombre de moulins arabes portatifs, et qui se manœuvrent à la main; on fait de la farine, on fait de la bouillie, des galettes et même du pain. Se met-on en campagne, les petits moulins, qui sont tout bonnement deux meules de pierre d'un pied, un pied et demi de diamètre, les petits moulins sont portés par des bourricots, et, aussitôt arrivés au bivouac, ils fonctionnent, la farine se fait, et le troubadour s'applique bientôt sur la conscience une épaisse pâtée très-saine et très-nourrissante. Le brave Lamoricière a donc résolu le grand problème de faire vivre le soldat en Afrique. Parfaitement instruit de toutes les ressources du pays, il met le
doigt sur toutes ses richesses incalculables, et trouve le moyen, au milieu de véritables déserts, de faire vivre sa petite armée mieux que sur aucun des autres points d'Afrique où nous avons des hommes et des chevaux. Tout ce que fait le général Lamoricière à Mascara est admirable; il sort de cette tête de soldat des idées plus brillantes, plus lumineuses tous les jours. Jamais homme n'a eu plus de difficultés à vaincre, et jamais homme ne s'est tiré d*un pareil dédale avec plus d'audace, plus d'intelligence que lui. Entouré de gens incapables de lui donner une idée, et toujours plutôt disposés à lui jeter des bâtons dans les jambes, il a trouvé, dans son génie, dans son activité, dans sa fermeté, tous les moyens de créer, de renverser, de réédifier de nouveau, enfin d'établir son installation sur des bases solides, pour les trois ou quatre mois que sa division doit y séjourner, et d'assurer, pour la campagne du printemps prochain, des garanties d'existence à Tarmée qui devra expéditionner de ce côté. Le général Lamoricière est un homme bien supérieur à tous les autres, et on ne relèvera jamais assez dans l'opinion publique. Quant à moi, je renonce à trouver des expressions suffisantes pour rendre à ce brave général le tribut d'éloges qu'il mérite. Dans des circonstances qui auraient, sans doute, arrêté net tout autre homme que lui, et pouvaient nous mettre à deux doigts de notre perte, il s'est montré au-dessus de tout ce qu'on peut dire. Les affaires de cette province prennent une tournure des plus avantageuses pour nous; partout les tribus sont en souffrance, et n'attendent que le moment de se
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soustraire au joug d'Abd-el-Kader. Les Hachems seuls, la tribu la plus considérable des environs de Mascara, tiennent fermement à la cause de leur chef; mais nous allons passer quelques mois à les traquer dans tous les sens, et je ne doute pas que nous ne finissions par les fatiguer tellement qu'ils ne se décident à prendre un parti.
Cependant notre troupeau commençait à diminuer; nous étions au bout de nos lanières ; — il fallait absolument de la viande.
Le 21, nous recevons Tordre de filer, à minuit, sans tambours ni trompettes. A la pointe du jour, nous tombons sur une tribu qui se croit parfaitement à Tabri dans ses excavations et ses ravins escarpés. Le régiment de spahis est lancé, nos deux bataillons d'élite, qui font tête de colonne, se précipitent dans toutes ces infractuosités presque infranchissables; deux heures après, nous ramenions 614 bœufs, 684 moutons, 400 ânes, 60 chevaux ou mulets, et 180 prisonniers, hommes, femmes et enfants; vous voyez que nous avons un peu renchéri sur la prise que les Arabes nous ont faite il y a quelques semaines. Cette razzia a parfaitement réussi ; elle est d'autant plus avantageuse que nous commencions à être à la portion congrue pour la viande. Vous voyez que la Providence nous protège I
Nous avons tué une cinquantaine d'individus. Ce genre d'expédition a quelque chose de très-bizarre et offre, en même temps, des scènes bien pénibles. Aussitôt remplacement de la tribu connu, chacun se lance,
se disperse dans une direction quelconque ; on arrive sur les tentes, dontles habitants, réveillés par rapproche des soldats, sortent péle-méle avec leurs troupeaux, leurs femmes, leurs enfants ; tout ce monde se sauve dans tous les sens; les coups de fusil partent de tous les côtés sur les misérables surpris sans défense; hommes, femmes, enfants poursuivis, sont bientôt enveloppés et réunis par quelques soldats qui les con« duisent. Les bœufs, les moutons, les chèvres, les chevaux, tous les bestiaux enfin, qui fuient sont vite ramassés. Celui-ci attrape un mouton, le tue, le dépèce : c'est Taffaire d'une minute; celui-là poursuit un veau avec lequel il roule, cul par-dessus tête, dans le fond d'un ravin; les autres se jettent sous les tentes, oîi ils se chargent de butin; et chacun sort de là affublé, couvert de tapis, de paquets de laine, de pots de beurre, de poules, d'armes et d'une foule d'autres choses que l'on trouve en très-grande quantité dans ces douars souvent très-riches. Le feu est ensuite mis partout à ce que Ton ne peut emporter, et betes et gens sont conduits au convoi; tout cela crie, tout cela bêle, tout cela brait; c'est un tapage étourdissant. On quitte enfin la position, fier de son succès; alors commence la fusillade : les cavaliers qui d'abord avaient pris la fuite reviennent lorsqu'ils voient la colonne leur tourner le dos; ils harcèlent les arrière-gardes, on leur riposte, on les éloigne, et Ton rentre avec ses prises, glorieux trophées d'une brillante journée.
Aussitôt arrivés, grande distribution de moutons, de chèvres, etc. De tous les côtés, on égorge ces mal-
heureux innocents, qui, encore tout palpitants, frémissent dans la marmite du troupier toujours affamé. Tout le monde est satisfait : Les voraces se sont rempli Testomac ; le général en chef a grossi ses approvisionnements. Ses soucis sur Texistence de sa troupe ont cessé, chacun envisage l'avenir avec quiétude et s'endort en attendant une nouvelle marche de nuit.
Mais, hélas! les beaux jours sont passés, Thiver à la figure livide nous jette sans pitié son manteau de frimas sur les épaules. Nous voilà dans les neiges, dans les glaces; les dégels s*ensuivent, les pluies, les ouragans; enfin tout le cortège horrible de la saison rigoureuse défile sans pitié avec ses hordes de calamités. Devant cette épouvantable débâcle de Tatmosphère en courroux, nos malheureuses baraques en ruine s'écroulent, les nouveaux édifices construits, pendant Tété, avec du simple mortier, se délayent sous les torrents de pluie qui crèvent de partout; de tous les côtés des éboulements, des écroulements, des accidents, des sinistres; ce sont des bestiaux écrasés sous les décombres, des hommes assommés par des murailles qui s'affaissent; enfin c'est un véritable désastre. Nos magasins se remplissent d*eau, nos vivres se détériorent, nos fours s'écroulent, nos moulins mal outillés se brisent. Tout est en désarroi, par la faute d'un génie peu constructeur, qui avait édifié à grands frais, pendant l'été, avec des matériaux manquant de solidité, et sans calculer les éventualités d'un hiver rigoureux. L'expérience de quelques gens du pays aurait pourtant pu guider nos ingénieurs militaires; mais leur
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morgue indélébile les a jetés dans une fausse voie, dont nous sortons boueux et trempés jusqu^aux os. Pauvre génie! — qui n^a pas même les connaissances pratiques du dernier des maîtres maçons. Il ne manquait plus que ces effroyables difficultés que nous crée la saison, pour ébranler notre installation et reculer la solution de cette question d^Afrique dont les progrés ont été si extraordinaires depuis trois mois. Enfin, nous voilà au 17 janvier, et depuis le 19 décembre, la pluie, la neige, la grêle nous abîment. Malgré tout cela, nous poursuivons Tennemi, nous lui enlevons femmes, enfants, bestiaux; blé, orge, etc. Nos bestiaux pris à la razzia du 21 décembre étaient en partie mangés ou morts de froid et de misère, et nous étions réduits à la portion excessivement congrue. Le 1 3 de ce mois, notre brave et infatigable Lamoricière, profitant d'une petite éclaircie, sort, à sept heures du soir, avec ses deux bataillons d^élite, dont les sacs ont été chargés sur des mulets, et marche toute la nuit; le froid est excessif; on passe une rivière assez forte, barrière qui nous sépare des tribus contre lesquelles nous marchons; mon bataillon et les spahis sont lancés; nos hommes, dégagés de leurs sacs, de ce fardeau qui leur coupe ordinairement bras et jambes, suivent la cavalerie à petite distance; les bœufs, les moutons, les chevaux tombent en notre pouvoir, et mon petit bataillon, qu^une course soutenue pendant près d'une heure a diminué considérablement, va ramasser, à deux grandes lieues du point de départ, un troupeau de cent cinquante bœufs et un de quatre
cents moutons; ce trophée-là en valait bien un aut da ns les circonstances présentes, où nous coin mendon manquer complètement de viande. Le général Lan ricière m'a fait quelques compliments.
Pendant que mon petit bataillon ra^^iait pour s compte particulier, les autres troupes de la divisi apportaient aussi à la masse force bestiaux; enfin dix heures du matin nous avions au convoi mille bœt et trois mille moutons ou chèvres, quelques cl: vaux, quelques mulets et des prisonniers. Nousvo donc encore remontés en viande; mais le temps, l'ii pitoyable temps va toujours grondant, et nous décii notre malheureux bétail par centaines. La Providen a assez éprouvé notre patience, il faut espérer qu'el nous dédommagera de tant de vicissitudes. Sans mauvais temps, nous aurions reçu un convoi de Mo taganem, et j'aurais peut-être une lettre de vous! qui sait quand nous le recevrons?... Si le temps remetuit au beau, nous aurions une foule de razzias faire, et nous pourrions rallier les tribus qui, de tout parts, demandent à se soumettre. Je mets en fi qu'avec quelques beaux jours, tout serait termii pour le mois de mai. Au moyen d'espions, que l'ii expédie de côtés et d'autres, on reçoit, de temps ( temps, des nouvelles de Mostaganem; il paraît qi les intempéries ont été telles que l'on est resté viog trois jours sans pouvoir communiquer ni avec Orai ni avec Alger. Malgré cela, le père Bugeaud, l'aYcatt reuï père Bugeaud, a su braver la tempéie, et, au mi ment oh l'on y pensait le moine, il est arrivé à Mo5U
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ganem avec quelques bataillons qu'il amenait d'Alger, y a ramassé quelques compagnies , puis s*est dirigé sur Oran, pour y prendre les contingents qui s'y trouvaient, et, de là, marcher sur Tlemcen, où un certain nœud politique semble s'être formé, et oti il faut une force supérieure pour en finir.
28 janvier, — J'arrive à Tinstant d'une course de quatre jours que nous venons de faire pour vider des silos. Nous avons rapporté, tant sur le dos de nos hommes que sur celui denos bétesdesomme, desapprovisionnements considérables, et, au moment oti nous rentrons d'un côté, le général Bedeau arrive de l'autre avec un convoi. Le général Bedeau repart immédiatement pour Mostaganem; j'ai tout au plus le temps de vous dire adieu, et de vous répéter ce que je vous ai annoncé dans le cours de ma lettre, c'est que je me porte toujours bien. Le beau temps commence à revenir depuis deux jours; je vais me trouver heureux de pouvoir reprendre, sur une échelle plus vaste, nos opérations, qui nous conduiront infailliblement à une solution définitive pour le printemps.
Adieu donc, mon brave et cher oncle; embrassez pour moi toute notre sainte et bonne famille, et croyez à l'attachement sans bornes que je ne cesserai jamais de vous garder.
Mes chevaux vont bien; j*ai trouvé une meilleure selle ; je suis sauvé.
Écrivez-moi à Mascara, vos lettres me parviendront.
iqS lettres d'un soldat.
A M. Eli\é de Montagnac.
Mascara, 28 janvier 1842.
Mon brave ami, un convoi conduit par le général Bedeau, venant de Mostaganem, m'apporte ta bonne lettre; je profite de son départ pour y répondre quelques lignes et t'exprimer tout le bonheur qu'elle m'a causé. Tu as eu une fameuse idée de livrer cette feuille de papier aux hasards d^une traversée lointaine; la Providence Ta bien guidée, elle est arrivée avec le soleil qui, depuis deux mois, semblait s^étre voilé pour nous punir de notre présence dans ces contrées. Merci, mon brave ami; suis toujours tes pensées, toutes les fois qu'elles te diront de venir à moi.
Je ne comprends pas que le commandant Uhrich ne t^ait pas accusé réception des cinq cents francsque je t'ai prié delui adresser; mais tranquillise-toi sur le sort de cette somme, j'ai su, avant n^on départ de Mostaganem, par son frère, chef de bataillon au 23*, que les cinq cents francs étaient arrivés à destination. C'est maintenant à moi à faire voyager les mandats; patience! En attendant que la fortune me permette de m'acquitter envers toi de cet immense service, je me sers largement de ton beau et bon cheval, malgré la balle qu'il a toujours logée au-dessus du jarret. Je te promets qu'il fiait ici un service actif, car, quel que soit le temps, le père Lamoricîère nous mène battre la campagne : razzias sur razzias, enlèvement des silos, etc., etc.
Enfin, à force de nous remuer dans cette province, à force de poursuivre les Arabes dans toutes les directionsy et malgré les immenses difficultés que la saison nous a opposées, nous sommes arrivés à des résultats tels qu^il n'y a plus à douter qu^au printemps prochain tout sera terminé.
Toutes les tribus environnantes, excepté celle des Hachem, la plus considérable, sont soumises, ce qui rend nos communications entre Mostaganem et Mascara entièrement libres. De Tautre côté d'Oran, dans Touest, les défections s'opèrent; le père Mustapha et ses nombreux cavaliers remuent vigoureusement les tribus qui font résistance; le père Bugeaud, l'infatigable père Bugeaud, Tintrépide père Bugeaud, vient de partir pour Tlemcen, et je ne doute pas qu'il n^achève, par un coup de maître, ce qui est en voie d'exécution. On ne sait oti est Abd-el-Kader, on pense qu'il est aux portes du Maroc, pour pouvoir filer avec sa famille, aussitôt qu'il verra la partie entièrement perdue pour lui.
Les deux mois d'occupation de Mascara ont fait plus que nos onze années d'occupation en Afrique. Il fallait aussi le général Lamoricière pour conduire cette barque avec tant d'habileté, au milieu du faisceau de difficultés qui l'enlaçaient de toutes parts.
Depuis longtemps on n'a pas eu de troupes mieux aguerries et plus endurcies aux fatigues que celles qui composent notre petite division; on peut aller partout avec CCS lapins-là, et traverser l'Afrique dans tous les sens; je te réponds qu'au printemps elles feront une
fameuse besogne. J'espère bien qu'il ne prendra fantaisie à personne de me tirer d'ici, et qu'on me laissera voir, jusqu'à la fin, le dénoûment du drame où j ai aussi joué une espèce de rôle. Je n'ai d'autre route à prendre, pour arriver, que celle que je suis dans ce moment, et il faut la suivre le plus longtemps possible. J'ai une santé de fer, un sang bouillant, une nature, en un mot, solidement tremjxe au service pénible de ce pays, Ténergie du métier, le goût de toutes ces entreprises ; avec cela et l'aide de Dieu, je résisterai à la tâche, et celui qui tient le plus ferme et le plus longtemps arrive toujours. Il faut que je touche le but que je me suis proposé, et que je sois colonel avant de quitter l'Afrique. Cela ne m'empêchera pas d'aller vous embrasser lorsque je verrai les affaires à peu près terminées, et que je n'entendrai plus parler le mousquet. J'espère que ce sera peut-être à la fin de cette année. Il me faudrait cela pour bien couronner l'œuvre.
Je ne te donne pas de grands détails sur tout ce que nous faisons ici, mais tu trouveras dans une lettre que j'écris à mon oncle une foule de choses que je ne puis te dire aujourd'hui, à cause du peu de temps qui me reste.
Je vois souvent M. Bernard, sous-lieutenant au 1 5* léger; c'est un brave garçon ; je ne savais pas qu'il eût été proposé pour la décoration, il ne m'en a jamais parlé. Je verrai si je puis glisser quelque chose au général Lamoricière en sa faveur; ce n'est pas facile; le général n'aime pas trop qu'on vienne lui
souffler ces choses-là; il a la prétention de juger luimême les sujets qu'il met en avant; mais tu peux être persuadé que je ferai tout ce que je pourrai pour lui être utile dans cette circonstance.
Je voudrais bien aussi, mon brave ami, faire la connaissance de tes bons petits moutards qui m'aiment sans me connaître. Embrasse-les bien pour moi, ainsi que la bonne Clémence, qui sait toujours te rendre si heureux. Dis à Célestine que je vais lui commencer une grande lettre, et que je la lui ferai parvenir par le prochain convoi, qui aura lieu dans dix jours. Embrasse pour moi cette bonne petite sœur et toute notre excellente famille.
Adieu.
A M. de Leuglay,
Mascara, le ii février 1842.
Mon cher de Leuglay, votre aimable lettre est venue me trouver jusqu'à Mascara, malgré les obstacles qui se mutipliaient alors sur son passage. Je m'empresse d'y repondre par le général Bedeau, qui part pour Mostaganem. Vous ignorez sans doute les opérations décisives qui nous ont procuré la soumission de presque toutes les tribus des environs de Mascara, d'Oran et de Mostaganem, et les immenses résultats qu'ont produits nos deux mois et demi d'installation à Mascara. Dans votre province d'Alger, on vous fait des histoires, des paquets de toutes les façons, et
la vérité, après avoir traversé nos montagnes et la mer, arrive à Alger tout à fait dénaturée. Personne ne peut se faire une idée de la manière dont les opérations ont été conduites ici par notre brave général Lamoricière. Il faut avoir été sur les lieux^ avoir assisté, jour par jour, à ce foyer d^idées éclatantes de génie, pour raisonner sur tout ce qui arrive aujourd'hui, et calculer les chances d'avenir que la main habile de notre Massinissa a réunies sur le théâtre d'Afrique.
Le I" décembre, une petite armée de 8,000 hommes arrive à Mascara.
Le mauvais temps, et quel mauvais temps ! vient bientôt l'entra ver; mais rien n'arrête l'infatigable aaivite de notre brave général. Les torrents de pluie nous inondent^ la neige s'amasse, nos malheureuses maisons s'écroulent; les projets n'en suivent pas moins leur cours avec rapidité : razzias sur razzias, enlèvements des silos, et, à la suite de ces heureuses expéditions, des soumissions de tous les côtés : les Bordjias qui se soumettent au général Bedeau, les Garabas à Mustapha, les Beni-Chougara , les Sidi d'Aho, les gens d*El-Bordj de Calaa et autres à M. de Lamoricière; en un mot, débâcle générale. Abd-el-Kader réfugié dans le Maroc ; anéantissement de sa puissance ici-bas, défection complète chez ses réguliers, plus un seul coup de fusil de la part des Arabes, et nos communications de Mostaganem à Mascara entièrement libres. La tribu des Hachem seule tient bon, et ne veut pas abandonner la cause d'un de ses fils. (Admi-
LETTRES d'un SOLDAT. 2o3
rable conduite !) Le 4 février, nous partons de Mas» cara, à huit heures du soir, et nous arrivons sur des magasins où nous prenons dix-sept barils de poudre et enlevons quelques prisonniers; le 7, autre marche de nuit, et, à la pointe du jour, nous tombons sur une partie de la tribu des Hachem. Nous enlevons mille cinq cents bœufs, deux mille moutons, quatre-vingts chevaux ou mulets, un butin très-considérable, et trois cents prisonniers, dont deux cents femmes ou enfants et une centaine d'hommes : désordre partout dans cette puissante tribu qui voulait nous résister, épouvante générale, désespoir, etc. Cette razzia est la plus terrible que nous ayons faite encore; aussi at-elle eu d'immenses résultats : les chefs des Hachem sont arrivés aujourd'hui et veulent entrer en négociation.
Mais le général Lamoricière les veut tous à la fois, avec des conditions rudes, ou pas du tout; ils sont repartis, promettant qu'ils se rendraient. Pendant que nous rasons de ce côté, le général Bedeau, autre perruquier de première qualité [barbero de qualîdad)^ châtie une tribu des bords du Chélif, les Méranlias, qui empêchaient les Medjeher de venir à Mostaganem, leur enlève force femmes, enfants et bestiaux, et obtient, le lendemain, une soumission complète.
Tout marche à grands pas vers une solution définitive de cette grande question qui nous tient tant en garde depuis 1 8 3o, et au printemps tout sera fini; ànous maintenant de tenir ferme les rênes de notre nouvelle puissance, et de ne pas aller, du jour au lendemain.
nous endormir sur les deux oreilles, après nous être enivrés de notre brillant succès. Laissons, dans tous les cas, le général Larooricière à la tête des affaires d'Afrique, et, dans quelque temps d'ici, vous verrez les établissements se former, le pays devenir florissant, et, qui plus est, les omnibus, voire même les omnibusrestaurants, circuler sur cette terre oîi des générations françaises sont appelées à grandir. Gloire au général Lamoricière, gloire à lui tout seul !... Dieu veuille le conserver pour la consolidation de notre puissance en Afrique !
Le général Lamoricière a eu à luner ici contre toutes les difficultés possibles, dont les plus ardues, les plus poignantes, venaient certainement des hommes qui, placés autour de lui, auraient dû Faider de toute leur énergie (s'ils en avaient eu) et de tout leur pouvoir. D'un autre côté, c'est le temps qui se déchaîne contre nous : pluie, neige, grêle, gelée, pendant cinquante-quatre jours, sans cesser. Ensuite nos maisons, où la main impitoyable de notre génie est venue maladroitement s'appesantir, qui s'écroulent, et nos soldats, nous-mêmes, sans abri. Nos magasins, nos fours, nos moulins, nos écuries inondés. Malgré tout cela, même activité; nous sillonnons la plaine et les montagnes dans tous les sens ; le ciel est la seule voûte qui nous couvre. L'existence morale grandit, s'élève, la vie matérielle va toujours son train, et le génie de notre Lamoricière est toujours plus éclatant. Vivent Dieu et notre brave général! Pendant que nous anéantissons la puis-
sance d^Abd-el-Kader de ce côté, le père Bugeaud est à Tlemcen qui cherche A en établir une autre; son caractère aventureux s^en va ramant sur cette mer d'obstacles. Que fait-il par là? Aucune nouvelle ne nous arrive de lui ; peut-être un de ces jours va-t-il nous tomber sur les épaules, avec la petite division qu'il trimbale, depuis quelque temps, dans les broussailles.
Je ne donnerais pas, mon cher de Leuglay, le temps que j'ai passé à Mascara [K)urtout Tor du monde, tant sous le rapport des opérations intéressantes que j*y ai vues se dérouler, que sous le rapport de mon instruction militaire. Mes trente-deux années de soldat ne m'auraient jamais appris ce que j*ai puisé auprès du général Lamoricière, dans les deux mois et demi que je suis resté sous ses ordres.
Je suis toujours à la tête de mon bataillon d'élite que Ton emploie ici à toutes sauces. Il remplace les zouaves dans cette province. Le général Lamoricière, qui veut toujours le faire agir, le fait voyager sans sacs, toutes les fois qu'il y a quelques coups de main (ou coups de pied plutôt) à donner; les sacs sont portés par des mulets attachés au bataillon. Le général appelle ses bataillons d'élite « sa grosse cavalerie ». Je vous assure qu'ils donnent vigoureusement; nous sommes toujours les premiers lancés, et les derniers à i'arrière-gardp. Ça marche bien. J'aime à croire qu'on me laissera encore longtemps à la tête de ce bataillon qui est peut-être appelé à jouer un certain rôle dans les opérations prochaines. Dieu le
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veuille!... Et \oq5^ mon cher de Ixngfay, comment allez-Tous ? Répondez-moi vite à Mascaïa. Je me porte bien, et vous garde toujours un solide attachement.
A M. Bernard de Montagnac.
Mascara, 8 mars 1842.
Mon cher oncle, j'arrive à l'instant d'une course qui a duré onze jours : partis le 26 février, nous rentrons le 8 mars; nous avons rayonné autour de Mascara dans un espace de vingt-cinq à trente lieues , rasant, battant, frottant, pillant, brûlant, saccageant, boule versant les tribusqui ne se décidaient pas assez vite à virer de bord de notre côté. Le 27, le i*' bataillon d'élite a enlevé un poste composé de soixante à quatrevingts cavaliers réguliers; vingt-cinq ont été tués, et trente ont été pris; les autres se sont sauvés. Dans le nombre de ceux que Ton a pris, se trouvent Taga de la cavalerie régulière d*Abd-el-Kader, et un caïd trèsinfluent, chef d'une tribu qui peut mettre mille à mille deux cents cavaliers sur pied. Les autres jours ont amené d'autres succès : des troupeaux très-nombreux, du butin de tout genre, des femmes, des enfants, des hommes de toutes les couleurs; enfin, après une semaine et demie de marches de nuit et de jour , de contre-marches de toutes sortes, de fatigues inouïes, nous sommes rentrés aujourd'hui 8, traînant après nous quatre cents prisonniers, et un troupeau
immense en bœufs, chèvres et moutons. Dans le nombre des prisonniers se trouvent trois caïds trèsimportants, un marabout très-vénéré dans le pays, et Taga de la cavalerie; ces résultats sont magnifiques. Nous ramenons aussi plusieurs tribus qui viennent s'établir sous Mascara. Il est probable que ce dernier coup que nous venons de porter aux Hachem , si dévoués à la cause de leur chef, va nous rallier tout ce qui paraissait encore indécis. Nous les avons taquinés dans tous les sens, les poursuivant la nuit, le jour, dans toutes les directions. Demain nous repartons encore pour huit à dix jours, afin de donner le dernier coup de râteau. Je pense qu'après cette course tout sera fini pour ces Hachem, qui étaient venus dernièrement nous faire de belles promesses de soumission, et sont revenus, à ce qu'il paraît, sur leur première détermination. Les communications entre Oran, Mostaganem et Mascara sont parfaitement sûres; aujourd'hui, il est arrivé d'Oran un convoi de vivres très-considérable, apporté par les Arabes. Mascara est dans l'abondance, on ne sait où fourrer tout ce qui nous arrive; nous sommes approvisionnés de tous les côtés, notre marché regorge de tout; voilà le résultat de nos trois mois de séjour à Mascara, et de nos expéditions continuelles, dans tous les sens, autour de cette ville. Eh bien, on ne sait encore rien de tout cela en France; personne ne sait ce qui s'est fait ici. On ignore la brillante opération du général Lamoricière, grâce au mauvais vouloir du père Bugeaud, qui trouve plus rationnel de préconiser
un colonel X..., stupide animal, mauvais charlatan. Gascon et poltron, qui a su se poser, dans ces affaires d^ Afrique, comme un personnage important, et qui n'a jamais fait ici quede grossières balourdises. Oh! il faut espérer que la France saura un jour la vérité, et rendra au général Lamoricière la large part de gloire qui lui revient sans paruge, à lui tout seul; car si, aujourd'hui, TAfrique est en paix, c'est à lui qu'on le doit, c'est à l'occupation de Mascara. Si le père Bugeaud est allé s'établir, sans coup férir, à Tlemcen, c'est parce que le général Lamoricière, par sa présence dans cette province y avait épouvanté les tribus lointaines, et que celles-ci, voyant les châtiments infligés par nous aux récalcitrants, ont trouvé prudent de se jeter aux pieds du premier qui s*est présenté au milieu d'elles avec une force un peu imposante, dans la crainte d'essuyer le même sort. Le cœur de l'Afrique pour nous, c'est Mascara; du moment où nous l'avons frappé, ce cœur, le colosse est tombé. Mais, encore une fois, il fallait venir à Mascara, y rester un hiver entier, s'y remuer comme nous l'avons fait, sans autres ressources que le blé que nous prenions dans les silos, que les troupeaux que nous prenions à l'ennemi; il fallait, en un mot, le génie, l'activité, Tintelligence de notre Lamoricière, son entente parfaite du cavalier arabe et de la langue, sa connaissance du pays, pour réussir ainsi en si peu de temps. Tout est fini ; il nous reste maintenant à donner le dernier coup de balai pour ramasser ce qui traîne. Toutes les populations sont soumises; les Hachem, en très-petit nombre, se sauvent encore; mais
nous ne tarderons pas à les atteindre. Tout ce qui s'est passé ici étonnera un jour la France, et Ton saura, je Tespère, rendre justice à Thomme qui a sauvé Thonneur national que tant de généraux incapables avaient mis, depuis onze ans, sous les pieds d'un sultan improvisé. Ahl gloire au général Lamoricière, gloire à lui tout seul! Lui seul a fait la guerre depuis trois mois, sans cesser un seul jour; il Ta faite comme on devait la faire aux Arabes, et si, depuis onze ans, on avait osé prendre ainsi le timon des affaires d'Afrique, vous circuleriez en diligence de Médéah à Mascara.
Je ne reçois rien de vous ; est-ce que, par hasard, mes lettres ne vous seraient pas parvenues? Je vais toujours bien, mes chevaux sont fatigués et blessés, mais il faut qu'ils marchent quand même. II y a longtemps qu'armée n'a trimé comme la nôtre. Nos soldats ne sont plus couverts que de guenilles; leurs capotes, leurs pantalons restent, tous les jours, dans les broussailles. Malgré cela, ils se portent tous parfaitement, sont gais et acceptent, sans sourciller, toutes les fatigues. Si, par un moyen quelconque, on faisait sauter cette division de Mascara sur la place du Carrousel, le public monterait sur les toits pour la voir. On ne sait plus de quelle couleur nous sommes.
En attendant, depuis l'Empire, jamais nous n'avons eu de troupes comme celles-là, aussi aguerries, aussi rompues aux fatigues, faites à toutes les privations. Sur quatre-vingt-dix-huit jours que nous sommes dans la province de Mascara, nous en avons passé déjà soixante-quinze dehors, et Dieu sait par quel temps !