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Voilà au moinfs ce que Ton peut appeler une campagne; aussi y a-t-il des résultats comme on n*en a jamais eu, depuis onze ans d'occupation.
Et vous autres, braves et dignes parents, comment allez-vous? J'ai bien besoin d'avoir de vos nouvelles. Vous devez voir à mon écriture combien je suis pressé; c'est qu'il va partir un courrier tout à l'heure, et demain je serai en campagne.
Adieu, mon cher oncle; embrassez pour moi toute notre sainte famille, et croyez toujours à mon attachement inaltérable.
Mascara, 3i mars 1S42.
Mon cher oncle, je commençais à désespérer de recevoir de vos nouvelles; enfin, aujourd'hui, en rentrant d'une expédition qui a commencé le 10 et fini le 3 1 de ce mois, j'ai trouvé votre bonne lettre m'attendant à Mascara. J'ai abandonné un moment la peau et le cœur de sauvage qui me recouvrent, et me dirige aujourd'hui pour m 'entourer des douceurs de l'afTection que je retrouve toujours si pure, si solide chez vous, mon brave oncle. J'avais bien besoin de ces bonnes lignes pour chasser un peu tous les souvenirs de mort, de misère, de scènes d'horreur dont nous accablons les malheureuses populations que nous poursuivons à outrance. Que de choses j'ai à vous dire sur cette longue carrière de dévastation parcourue par nous, depuis quatre mois que nous sommes dans la province de Mascara, et surtout pendant la dernière tournée que
nous venons de faire! Comme je vous Tai écrit dans une de mes dernières lettres, les tribus étaient en partie soumises^ à part quelques dissidences que nous nous promettions bien de faire cesser, en châtiant vigoureusement les entêtés. Le lo, nous sommes donc partis de Mascara, emportant environ six jours de vivres, et nous nous sommes dirigés sur des silos. Là, nous avons encore pris du blé pour dix jours, de Forge pour six, et en avant la brigade ! Le soleil est brillant, le ciel nous promet une série de beaux jours. Il faut en profiter pour anéantir ce qui veut encore nous opposer une certaine force d'inertie. Nous louvoyons dans la broussaille, dans les rochers, dans les montagnes, nous attrapons quelques troupeaux, quelques prisonniers; mais ce n'est pas encore ce qu*il nous faut. Le i5,les deux bataillons d'élite, déchargés de leurs sacs, partent à trois heures du matin, précédés des spahis et de quelques chasseurs, et, à huit heures du matin, tombent sur des douars assez considérables de la tribu des Sdamas, leur enlèvent environ quatre mille têtes de bétail, une centaine de prisonniers, des chevaux, des mulets, des ânes et un butin immense en tapis, tentes, riches étoffes, armes et objets de luxe; en un mot, font une razzia complète. Au nombre des prisonniers se sont trouvés un marabout très-influent et un capitaine des réguliers d'Abd-el- Kader. Les résultats de cette affaire ont été la soumission de cette partie de tribu rasée. Le marabout et les autres prisonniers nous ont indiqué des silos trèsabondants où nous sommes allés vivre pendant deux
jours. Ils nous ont mis à même d'attraper encore quelques individus qui ne se défiaient pas de nous et vivaient, dans la plus parfaite sécurité, sur les abondants silos qu^ils avaient creusés au fond de goi^esdont Dieu seul et eux devaient connaître remplacement. Deux femmes furent prises qui nous indiquèrent la réunion de quelques douars, à deux journées de marche des silos que nous vidions. Le 22, à trois heures et demie du matin, voilà encore les deux bataillons dMlite en branle avec la cavalerie, et, à sept heures, nous tombons, après avoir risqué cent fois de nous briser les reins, dans une gorge très-profonde oU se reposait en paix, loin de nous, une population assez nombreuse. Nous lui enlevons tout ce qu'elle possédait, en chevaux, bestiaux et butin, et nous lui fusons cent cinquante prisonniers.
Les malheureux n'avaient pas eu le temps de se sauver; nous les trouvions blottis comme des lièvres dans les épais maquis qui couvrent ces montagnes sauvages. Les trois quarts de ces pauvres diables étaient trahis par leurs chiens, qui se mettaient à aboyer quand ils nous sentaient passer à portée des buissons où ils étaient cachés, et Ton trouvait là-dessous toute une famille. .Quelques individus, se voyant découverts, essayaient de se sauver; mais un coup de fusil leur arrivait aussitôt au débucher. C'était une vraie traque *. Après cette journée pénible,
" « Lorsqu'il avait à foire des opérations de cette nature, de Montagnac recommandait toujours aux troupes d'épargner les
LETTRES d'un SOLDAT. 2l3
nous sommes venus encore nous approvisionner sur des silos, et nous sommes rentrés à dix heures du soir au camp que nous avions quitté le matin. Nous y avons trouvé la colonne commandée par le général d'Arboville, qui, venue de Mostaganem, s'est jointe à nous, pour opérer dans une autre direction, en coordonnant ses mouvements aux nôtres, afin de couper toutes les populations en désordre qui ne pouvaient guère faire autrement que de se jeter sur Tune ou sur Pautre des deux colonnes. Cest, en effet, ce qui est arrivé.
Les prisonniers que nous avions faits le 22 nous mirent encore sur les traces de quelques habitants chez qui nous devions trouver des armes, de la poudre et des vivres en abondance. Le 24, nous sommes arrivés sur les lieux, après une marche de nuit très-pénible, et nous n'avons rien découvert. Le temps était sombre et glacial, le vent soufflait avec force, nous annonçant quelque bourrasque terrible. Après nous être arrêtés juste ce qu'il fallait pour visiter et fouiller le pays, nous nous mettons en marche, nous dirigeant vers remplacement où la colonne qui était partie trois heures après nous, devait s'établir. Le colonel Yousouff, qui était, avec ses spahis, en tête de notre petite colonne d'élite, aperçoit, dans le lointain, deux points blancs; il pousse immédiatement en avant quelquesuns de ses cavaliers, et bientôt ceux-ci nous appellent
vieillards, les femmes et les enfants. » — Biographie du colonel de Montagnac, par E. J. Remy, officier d'infanterie. 1847.
avec toute Ténergie d'hommes qui ont découven quelque chose d'extraordinaire. Au même instant la neige se met à tomber à gros flocons, nous prenons le pas de course, et nous voilà avec la cavalerie au milieu de cinquante-neuf douars de quinze à vingt tentes chacun, fuyant dans toutes les directions, abandonnant femmes, enfants, troupeaux, bêtes de somme chargées et un butin immense.
Malheureusement, la neige augmente^ on ne se voit plus à dix pas ; nous sommes dans des bois épais, pêle-mêle avec les Arabes qui fuient, les chevaux qui renversent leurs charges, les chameaux qui se sauvent. Les femmes^ les enfants accrochés dans les épaisses broussailles qu'ils sont obligés de traverser, se rendent à nous. On tue, on égorge; les cris des épouvantés, des mourants se mêlent au bruit des bestiaux qui mugissent, bêlent de tous côtés; — c'est un enfer, où, au lieu de feu qui nous grille, la neige nous inonde. Le temps est toujours plus atroce, et donne encore à toutes ces scènes d'horreur un caractère plus lugubre. Chaque soldat arrive avec quelques pauvres femmes ou enfants qu'il chasse, comme des bêtes, devant lui, ou tient, par le cou, un homme qui veut encore résister. Le troupeau se grossit des contingents qui sortent de partout, et le nombre de nos prisonniers augmente ; nos soldats, malgré la tempête, battent les bois et cherchent à ramasser quelque chose; la cavalerie est sur les traces d'un nombreux convoi qu'elle finit par atteindre; mais les diflicultés du terrain sont trop fortes pour qu'elle puisse rien ramener. — Une
section des carabiniers du i3" léger (i*' bataillon d'élite), qui était jointe à mon bataillon, arrive aussi sur une caravane qui fuit; elle la coupe, elle essaye de diriger la prise considérable qu'elle a faite ; mais les précipices qu'il lui faut franchir sont glissants » la neige les encombre, les animaux s'y enfoncent^ elle ne peut venir à bout de se tirer de là qu'en abandonnant une partie de ce qu'elle a pris. La voilà donc voguant à l'aventure, à une demi-lieue du point de ralliement, où le noyau du bataillon est resté ; elle cherche son chemin pour nous rejoindre, mais la neige, qui tombe toujours, l'empêche de voir à deux pas ; — elle s'égare ! . . . Pendant ce temps-là, les autres portions du bataillon, qui chassaient dans différents sens, amènent prisonniers et bestiaux, et^ dans l'espace d'une heure, on a rassemblé trois cents individus et plus de six mille têtes de bétail. — On ne sait que faire de cet immense butin.
Nous n'attendons plus, pour nous mettre en mouvement et rejoindre le camp, dont nous devons être à deux lieues environ, que la rentrée de la section de carabiniers qui opère pour son compte. Nous faisons toutes les sonneries, toutes les batteries possibles, des feux de peloton, de bataillon (autant que les armes veulent bien partir), personne ne revient... Plusieurs heures se passent à attendre, la bourrasque va toujours croissant, la nuit approche, la position du camp n'est pas exactement connue; il faut pourtant prendre un parti. — Nous nous décidons à abandonner l'immense troupeau que nous avons réuni, et qui embarrasserait
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notre marche, et à emmener seulement les prisonniers. Encore une fois, parmi ces prisonniers, se trouve un homme qui peut nous guider vers Tendroit où le général Lamoricière est campé avec toute sa division et son convoi. Après deux heures de marche pénible, nous arrivons enfin au bivouac, oU fument, de loin en loin, quelques feux que la violence de la neige empêche de brûler. — Il y a partout un pied de neige, hommes et chevaux, tout est couvert d'un manteau de frimas; Paspect du bivouac a quelque chose de sinistre. — On n^entend que le bêlement des moutons et les cris de quelques malheureux enfants que nous avons pris, et qui meurent de froid dans les bras de leurs mères. La nuit est close; les pâles rayons de la lune essayent de se faire jour à travers Tépais voile de neige qui s*est interposé entre cette planète et la terre, et laissent entrevoir quelques scènes déchirantes. Autour d^une grande tente d^ambulance, sont groupés nos prisonniers; une masse de femmes entassées les unes contre les autres, et qui n'ont pu trouver asile sous la tente, sont exposées aux intempéries de cette nuit horrible ; elles pressent sur leurs seins leurs enfants que le froid a déjà engourdis; leurs gémissements se mêlent aux cris plaintifs de ces pauvres petites créatures; on essaye en vain d'allumer un peu de feu autour d^elles; le vent, la neige s'y opposent; on les aide de toutes les ressources que Ton peut réunir, on leur donne toutes les couvertures dont l'ambulance peut disposer; mais le froid est trop intense, et toutes ces précautions sont inutiles.
La neige augmente toujours; la pluie vient ensuite grossir ce gâchis au milieu duquel gisent hommes, chevaux, bagages, etc. Je ne puis mieux vous mettre à même de juger de ce coup d'œil qu'en vous priant de vous reporter au tableau de Gros représentant le champ de bataille d'Eylau. — A quatre heures, on bat la diane. — Cest tout au plus si le bruit sourd du tambour peut se faire entendre; les hommes, harassés de la veille, sont sous la neige ; le froid les a saisis, ils sont hébétés. Ils vous regardent d'un air stupide, lorsqu'on leur dît de se lever, de se remuer pour se réchauffer, de faire du feu afin de manger quelque chose de chaud. Ils restent plantés comme des automates; quelques officiers et sous-officiers énergiques sont obligés de jouer du bâton pour stimuler un peu ces images de Dieu que le froid a anéanties. Voyant que, dans mon bataillon^ je n'obtenais pas ce que je voulais, je prends le pas de course, et me voilà sautant à pieds joints sur tout ce que je rencontre par terre: j'attrape une figure d'un côté, je marche sur le ventre à l'un, j'applique de grands coups de pied dans le c à d'autres; enfin, en un clin d'oeil, tous ces fantômes sont debout et se sauvent dans toutes les directions, de peur d'avoir quelques taloches de moi. Un instant après, toutes ces machines, qui avaient l'air d'avoir la mort dans le dos, apportent du bois, font du feu, et ont bientôt l'estomac garni d'un peu de bouillie de farine ou d'un gobelet de café! Il fallait prendre ce parti-là pour vaincre la démoralisation qui commençait à les gagner. A dix heures du matin, nous levons
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notre triste camp, et nous nous dirigeons vers remplacement od, la veille, nous avions fait cette fameuse razzia, et où nous avions laissé plus de six mille têtes de bétail. Le terrain que nous parcourons est jonché de cadavres de chèvres, de moutons, morts de froid ; quelques hommes, femmes et enfants gisent dans les broussailles, morts ou mourants. Partout des bagages abandonnés, des tapis, des tentes, toute espèce dbbjets.
Nous prenons la route d'une petite ville appelée Frendah. Le temps est encore plus épouvantable que la veille; ce n'est plus de la neige, c'est de la pluie qui tombe à flots, avec un vent très- violent; le froid est excessif. Nous semons partout nos bestiaux sur la route, ils meurent ou se blottissent sous les buissons; impossible de les faire avancer. Enfin, à huit heures du soir, nous arrivons à cette prétendue ville; c'est un amas de petites baraques à terrasses; on y case toute la division. Nous y sommes entassés comme des harengs; bien heureux de trouver ces abris. La nuit est encore très-mauvaise; le lendemain, le soleil, qui nes'étaitpas montré depuis près de trois jours, reparaît radieux; on se sèche, on se nettoie; — voilà nos vicissitudes oubliées. Nous passons la journée à Frendah, et, le 27, à cinq heures du matin, nous quittons ces turnes qui nous ont été d'un si grand secours, pour mettre le cap sur Mascara, oti nous arrivons le 3i.
Le général Lamoricière profita de notre séjour à Frendah pour faire rechercher, par une colonne de quatre cents hommes, les bestiaux que nous avions
laissés en chemin la veille; cette colonne rencontra dans toutes les directions des cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants. Ces malheureux , après avoir épuisé toutes leurs facultés physiques, étaient tombés anéantis. Cette expédition, par un temps horrible, a eu des conséquences immenses pour l'accomplissement de notre œuvre : toutes les fractions de tribus, et surtout la grande portion des Hachem, se sont rendues immédiatement. Partout sur notre passage arrivaient les chevaux de soumission, et des députations de ces populations, parmi lesquelles nous avions jeté le désordre, venaient demander merci. D'un autre côté, le général d'Arboville achevait la soumission des Flittas qui, seuls, tenaient encore. Aujourd'hui, tout est fini, les tribus sont aux environs de Mascara, dans la vaste plaine d'Eghris; il ne nous reste plus maintenant qu'à organiser ces nombreuses populations et à polir enfin l'œuvre immense que nous venons de terminer dans Tespace de quatre mois d'hiver.
Il est temps que nous ayons un peu de repos; on ne se figurera jamais les fatigues que nous avons éprouvées; du reste, nous ne nous en plaindrons pas. Nous sommes heureux d'avoir achevé, en si peu de temps, ce que douze années d'occupation n'avaient pu ébaucher.
La section des carabiniers du i3% dont je vous ai parlé plus haut, est rentrée le 26 au soir; c'est un marabout, que nous tenions comme prisonnier, qui a été la retrouver, à dix lieues de Frendah. Cette malheureuse fraction, commandée par M. le lieutenant de Li-
gny, s'étant trouvée égarée de la colonne, a vogué, à Taventure, pendant toute la nuit du 24 au 25 ; le lendemain, mêmes courses, mêmes fatigues en pure perte; enfin ]e lieutenant de Ligny fut rejoint par le marabout, qui vint le trouver au milieu des montagnes les plus ardues. Cet Arabe n'avait pas reçu de M. de Lamoricière un petit billet qui permît à M. de Ligny de ne pas douter de sa bonne foi; c^était de la part du général un oubli qui pouvait avoir des conséquences trèsgraves, car ce jeune officier, qui, depuis quelque temps, se voyait entouré, à une certaine distance, par de nombreux Kabyles et de nombreux cavaliers, crut d'abord que cet Arabe, qui venait le chercher, lui tendait un piège ; il fallut toutes les protestations de notre marabout, tous les gestes les plus persuasifs que pût lui inspirer sa religion, pour que M. de Ligny crût à la mission dont il était chargé. Il se décida donc à suivre le marabout, et arriva à Frendah, à onze heures du soir; il était resté quarante-huit heures détaché de la colonne, errant dans toutes les directions, sans aucun moyen d'existence, ni pour ses hommes ni pour lui, attendu que les sacs des hommes avaient été chargés sur des mulets et laissés au convoi; pour toute nourriture, ils n'avaient que quelques galettes, que M. de Ligny fit partager, à la dernière extrémité, entre tous ses carabiniers. Le détachement rentra dans un état de fatigue difficile à décrire.
Il y a dans cet épisode bien des circonstances remarquables à citer, pour prouver jusqu'à quel point, dans l'espace de quatre mois, nous avons imprimé à
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toutes ces populations, jadis si iières et si menaçantes, le respect de notre puissance, qu'elles avaient toujours méconnue, et de quelle terreur nous les avons frappées.
M. de Ligny, avec ses vingt-trois hommes, s^est trouvé, tout d^un coup, au milieu de plusieurs tribus dont les soumissions n'étaient pas encore bien arrêtées. Ces masses d^individus, à son approche, se sont dispersés et ont fui dans toutes les directions ; cependant, revenus de leur première frayeur, de nombreux cavaliers et beaucoup de Kabyles se sont présentés à quelque distance; notre jeune officier a fait bonne contenance, a même souvent simulé quelques mouvements offensifs contre ces bandes armées : tous alors s^éloignaient. Enfin, pendant les journées du 25 et du 26, il les a tenus en respect, jusqu^au moment où le marabout est venu le rechercher.
Il y a trois mois, trois bataillons auraient eu toute la peine du monde à se tirer d'affaire, à deux lieues de Mascara; et, aujourd'hui, vingt-trois hommes et un officier voyagent, pendant quarante-huit heures, à trente lieues de Mascara, sans qu'un seul coup de fusil leur soit tiré, dans un pays oti jamais les Turcs n'ont pénétré.
Voilà, je l'espère, une preuve bien convaincante de l'effet terrible qu'a exercé sur tous les Arabes notre nouveau mode de guerre, notre persévérance à les poursuivre et notre système de destruction de tous leurs moyens d'existence, système qui, jusqu'alors, n'avait été employé que sur une très-petite échelle.
Comme vous le dites fort bien, mon cher onde, nous menons ici une véritable vie de brigands, surtout nos deux bataillons délite qui sont toujours les seuls mis en avant dans ces circonstances; aussi nos soldats sont-ils devenus d^une sauvagerie à faire dresser les cheveux sur la tête d'un honnête bourgeois .
Il serait vraiment dangereux de faire rentrer maintenant ces bougres-lâ en France, où Ton ne saurait fournir un aliment à leur énergie et à leur activité.
Il est temps que nous cessions cette existence; nous commençons à devenir impossibles.
Ce qu'il y a de bien extraordinaire aussi, c^est notre costume. Figurez-vous une foule de grands diables vêtus de haillons rafistolés avec de la toile, des mor ceaux de laine de toutes les couleurs, et des morceaux de peaux de chèvre ou de mouton, couverts de poux; coiffés les uns de képis, les autres de fez, quelquesuns de chapeaux de feutre, d'autres dMnormes som^ breros de palmier, d'un pied et demi de haut, finissant en pointe, et dont les bords ont un pied de rayon (coiffures ramassées dans les razzias) ; Textrémité infé rieure du personnage garnie de peau de mouton ou de peau de bœuf, avec leurs poils, faute de souliers. Ajoutez à cela une face basanée, une longue barbe pour ceux qui en ont; — de véritables sauvages, en un mot.
Depuis que nous sommes ici, nous n^avons reçu aucun effet d'habillement; aussi nos lapins, qui, sur cent vingt jours, en ont passé quatre-vingts au bivouac, à courir les montagnes, sont-ils en guenilles : Paspect
des cocardiers a, en réalité, quelque chose d'imposant. C'est un coup d'œil vraiment pittoresque.
Nous allons pourtant profiter de nos quelques jours de repos pour nous vêtir un peu et nous débarrasser du voisinage incommode de certains messieurs, à raie de mulet, qui nous astiquent le cuir d'une vigoureuse façon ; je sais bien que, pour ma part, après les chasses que j'ai faites à MM. les Arabes, j'en ai une fameuse à faire dans mes culottes et dans ma chemise!... Assez causé de cela !...
Il ne faudrait pas pourtant croire que, parce que toutes les populations de ce pays ont demandé merci, Tennemi soit tout à fait anéanti. Abd-el-Kader a prouvé dernièrement, du côté de Tlemcen, qu'il avait à sa disposition encore quelques milliers d'individus capables de tenter un coup de main. Pendant que nous courions après nos Hachems en désordre, l'émir, avec quinze cents cavaliers et trois mille fantassins, enlevait un convoi civil qui se rendait d'Oran à Tlemcen. Le général Bedeau, qui commande par là, a eu deux combats à lui livrer. Dans le premier^ il a tué à l'ennemi soixante-dix hommes^ et, dans le second, il en est resté deux cent vingt sur le champ de bataille; avec un peu de cavalerie, il aurait eu un succès complet. S'il en est ainsi dans le pays de Tlemcen ou d*Oran, c'est un peu de la faute du général Bugeaud, qui s'est empressé d'accepter les soumissions de toutes les tribus des environs, sans, préalablement, les châtier à fond, et leur ôter leurs moyens d'existence. Loin de cela, il leur a laissé toutes leurs forces, de sorte qu'elles se
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moquent de nous, en donnant passage à Abd-el-Kader et à ses troupes, et en lui facilitant^ sans doute, les mo7ens de nous attaquer avec avantage. Si, au lieu de cette demi-concession dont le général Bugeaud s*est contenté, il les avait com prom ises vis-à-vis d^ Abd-el-Kader, en les forçant, sous peine d*étre ra:{\iées, à lui livrer bataille toutes les fois qu^il se présenterait, comme Ta fait le général Lamoricière avec Ben-Tami qui dominait dans cette province, Abd-el-Kader ne serait plus qu'un fantôme errant loin du cercle de son ancienne puissance. Mais le général Bugeaud était pressé de présenter des résultats à la Chambre, et il a bâti sur le sable. Nous serons peut-être obligés, un de ces jours, de pousser une pointe dans Touest, et d^aller chambarder toutes ces populations que le père Bugeaud a laissées dans une trop parfaite tranquillité, tranquillité qui pourrait bien nous devenir funeste. Il s^est aussi amusé à faire de la politique, dans la province d'Alger, avec un certain chef, Sidi-Ambarach, qui le trompe, qui a eu Tair d^accepter des conditions de paix, et qui, en attendant, fait administrer de bons coups de fusil au papa Rumigny, qu'une main malheureuse a jeté dans ce pays d^Afrique, auquel il est aussi impropre que le serait notre bonne tante Thérèse'.
Cependant le père Bugeaud est avec toute sa famille à Blidah, oîi il attend les soumissions qui n'arrivent pas. 11 faudra encore que Lamoricière et ses deux ba-
' Mademoiselle Thérèse de Montagnac, douce et sainte fille qui vivait toute en Dieu.
taillons d'élite aillent donner quelques petites leçons de razzia à ces honnêtes gens-là. C'est que réellement nous sommes passés maîtres en pareille matière.
Mes premières lettres vous ont mis au courant du commencement de nos opérations, vous en voyez la fin, à la grande gloire du général Lamoricière. Je ne me serais jamais douté que nous fussions arrivés si vite à ce renversement d'une puissance dont les rouages avaient été si bien montés, et dont la grandeur était vraiment imposante I
En voilà assez sur les affaires d'Afrique, passées, présentes et futures. Revenons un peu à mon individu, dont je ne vous ai encore rien dit. Je vais toujours très-bien, mes chevaux ne vont pas trop mal; je ne comprends pas qu'ils aient encore leurs quatre jambes attachées au ventre, après le service que je leur ai fait faire. Il faut qu'ils soient réellement d'une bonne composition.
Vous me demandez, dans un paragraphe de votre lettre, ce que nous faisons des femmes que nous prenons. On en garde quelques-unes comme otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu, à l'enchère, comme bétes de somme; voilà le cas que l'on fait, dans ce pays , des fleurs que la nature a fait éclore pour embaumer notre vie! Parmi ces femmes, il y en a souvent de très-jolies; il y a aussi des enfants charmants. Ces pauvres petits moutards sont vraiment intéressants. Dans toutes les opérations de guerre que nous faisons depuis quatre mois, il y a des scènes à attendrir un rocher, si l'on
avait le temps de s'attendrir un peu. Eh bien ! on en arrive à regarder tout cela avec une sèche indifférence qui fait frémir.
Adieu, mon brave oncle; embrassez pour moi toute notre sainte famille, faites, aux uns et aux autres, un feu roulant d'expressions amicales; qu'ils soient tous bien persuadés, tante, oncles, sœurs et frère, de mon attachement sans bornes. Je n'ai pas besoin de protester de celui que je vous ai voué depuis bientôt trenteneuf ans, vous le connaissez, n'est-ce pas, mon cher oncle?
A M. Éli\é de Montagnac.
Mascara, S-y avril 1842.
C'est aujourd'hui jour de fête et de repos; je ne puis mieux le célébrer qu'en causant un peu avec toi des choses de ce monde, dont les couleurs sont souvent si sombres. Ta famille vient d'avoir sous les yeux un tableau bien déchirant; notre oncle m'en a donné les détails; crois que je prends la part la plus vive au chagrin qu'a dû vous causer à tous le dénoûment tragique de cette scène où Tamour filial était si éprouvé. Dieu veuille que la série de malheurs qui semble s'ouvrir pour la famille du Rotois s'arrête à ce dernier coup 1 Notre pauvre Clémence a de rudes assauts à supporter depuis quelque temps ; heureusement son courage sait faire face aux vicissitudes terribles qui l'accablent, et elle trouve dans son âme fortement trempée
toutes les ressources possibles pour lutter contre le malheur. Apporte-lui de ma part les meilleures consolations que tu pourras trouver dans ton cœur, et exprime-lui tout ce que l'amitié te suggérera de plus vrai. Elle n'ignore pas, je Tespère, Taffection que je lui ai vouée.
Si, d'un côté, elle a de cruelles souffrances à endurer, elle trouve, d'autre part, dans son intérieur, de réelles compensations ; car sa petite famille lui offre, paraît-il, toutes les satisfactions qu*elle peut désirer. Je voudrais bien connaître ces bons petits moutards dont tout le monde me fait tant d'éloges; en attendant, embrasse* les pour moi, et dis-leur que je les aime bien. Je ne tarderai probablement pas à- aller faire leur connaissance, car tout semble terminé dans la province d'Oran, et j'espère qu'à la fin de cette année, je pourrai bien accrocher un petit bout de permission pour aller vous embrasser tous. Après six ans d'Afrique, sans débrider, il est bien temps d'aller se réchauffer au foyer de la famille, de cette brave et digne famille qui est l'objet de tous mes vœux, le but où tendent toutes mes pensées, mon avenir en un mot : le cercle où je veux concentrer les quelques années d'existence que le Ciel me laissera, après mes trente années de pacte militaire. Vois-tu, mon brave frère, le jour où la main de la Providence me ramènera au milieu de vous, sera un des plus beaux de ma vie. Je l'attends avec une vive impatience, crois-le bien.
Comme je te le disais plus haut, tout est fini dans la province d'Oran; la puissante tribu des Hachem,
que nous poursuivons depuis quatre mois, a fini, malgré ses serments de ne jamais se rendre aux chrétiens, par céder à notre infatigable persévérance. Depuis le mois de décembre, où nous avions commencé nos opérations, nous vidions leurs silos. Nous étions parvenus à les diviser, nous leurs enlevions leurs troupeaux, leurs femmes et leurs enfants; au mois de janvier, tout le territoire entre Mascara, Mostaganem et Oran était à nous; tous les jours de nouveaux succès leur prouvaient notre force, notre puissance; les réguliers d'Abd-el-Kader, qui bloquaient en quelque sorte Mascara, s*étaient retirés loin de ces parages; le chef de Tinfanterie était passé de notre bord; le 28 février, Pagha de la cavalerie et soixante cavaliers avaient été pris ou tués. Tous ces coups, qui auraient dû les accabler, n^avaient pu amener la grande portion de la tribu à nous demander merci ; il a fallu cène expédition de vingt-deux jours, les opérations combinées de deux colonnes agissantes, pour obtenir enfin ce que douze ans d'occupation n'avaient pu réaliser et ce que trente ans de guerre incessante, comme nous la faisions jusqu^à présent, n'auraient pu décider. 11 fallait ce mode de guerre inauguré par M. de Lamoricière, cette opiniâtreté diabolique, ce nouveau genre de vie appliqué à notre armée, qui, jusqu'à ce jour, ne pouvait se passer d'immenses et lourds convois; il fallait ces bataillons d^infanterie débarrassés de leurs pesants fardeaux, arrivant, aussi vite que la cavalerie, au milieu des tribus épouvantées, franchissant les obstacles les plus ardus, frappant partout, fouillant
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dans les repaires les plus cachés, poussant les troupeaux avec plus de rapidité que ne pouvaient le faire les Arabes eux-mêmes, tenant la campagne par tous les temps, courant nuit et jour, saisissant, dans toutes les directions, ces populations en désordre, ramenant, à deux ou trois, trente ou quarante prisonniers désarmés par Taudace de nos flibustiers. Enfin , dans les vingt-deux jours que nous sommes restés dehors, nous avons ramassé, à quarante lieues à la ronde, tout ce qui offrait encore quelques dissidences, et, après trois razzias terribles que nous avons faites sur ces peuplades errantes, nous les avons vues nous amener leurs chevaux de soumission, et demander grâce. Deux journées horribles, le 25 et le 26, oh les éléments semblaient s'être conjurés contre nous, ont porté le dernier coup à cette tribu des Hachem dont une grande portion cherchait encore à nous échapper par la fuite.
Tout est terminé aujourd'hui : pas la plus petite portion des tribus n'a méconnu notre pouvoir, et toutes se sont rangées sous le joug terrible que nous leur imposions depuis le mois de décembre.
Il n'existe plus un seul régulier de ce côté. Ben-Tami, après avoir remis aux quelques cavaliers qui lui restaient, ses armes, et les faibles ressources qu'il possédait encore en étoffes ou en vivres, est allé, seul, s'établir chez une petite tribu qui habite les confins du désert.
Il ne s^agit plus maintenant que d'organiser ces populations; ce n'est pas une petite affaire; mais qu'on
laisse M. de Lamorîcière meure à son œuvre la dernière main ! Personne mieux que lui ne peut résoudre cette grande question, où se couleront tous lesBugeaud de la terre, etsurtoutnos économistes les plusdistingués. . Il est impossible de se figurer à quelle extrémité nous ' avons réduit ces malheureuses populations; nous leur avons enlevé, pendant quatre mois, toutes leurs ressources en blé ou en orge. Nous leur avons pris leurs troupeaux, leurs tentes, leurs tapis, tous leurs objets de ménage, en un mot toute leur fortune; il n^ ^ donc qu'une longue paix qui puisse les remettre de tant de maux. Il ne fallait pas leur laisser la force de se remuer plus tard et de prendre encore leur vol avec audace. Il fallait couper les ailes à l'oiseau farouche pour le garder; c'est ce que M. de Lamoricière a parfaitement compris, et ce que le père Bugeaud n'a pas fait dans son cercle de Tlemcenetd'Oran, où il a accepté, comme un bon enfant, les prétendues soumissions des grandes tribus des Beni-Amen et des Garabas pour pouvoir présenter à la Chambre des résultats pompeux et de fastueux bulletins.
M. de Lamoricière, lui, a su les diviser et les compromettre avec tout ce qu'il y a eu d'Arabes dissidents, de sorte qu'ils sont à nous sans partage, par la force et le sabre, arguments irrésistibles qui vont jusqu'au cœur lorsque l'on veut se donner la peine de les employer.
Dans la province d'Alger, ils ne font que des brioches. Ils ont fait une espèce de traité avec un certain Ambarach qui se moque d'eux, et leur fait flanquer dts
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coups de fusil dans les fesses. Le papa Rutnigny, qui ne ruminera jamais grandVhose de bien malin, est venu ici caracoler; qu*il prenne garde de sVnfoncer dans les marais de la Mitidja, et de piquer une tête dans ce fameux fossé que Thiver a dégradé fortement en diiférents endroits, et sur lequel sont pourtant fondées toutes les espérances de colonisation.
Malgré toutes les peines que s*est données ici le général Lamoricière, on lui a créé une foule de difficultés, plus aiguës les unes que les autres, et qui émanent des bureaux de M. le gouverneur ou de la rue Saint-Dominique. D'une part, ce sont des reproches du père Bugeaud de ce qu'il n'en finit pas avec les tribus de ces contrées, et retarde la marche des opérations sur d''autres points de TAfrique. Il ne veut pas voir, ce brave homme qui nous suppose dans Tinaction, que, sur cent vingt jours passés dans cette partie de l'Afrique, nous avons été quatre-vingt-dix jours à battre la campagne, n'ayant pour toute nourriture que de la farine et de Teau, voyageant nuit et jour, exposés à toutes les intempéries d'une saison qui, cette année, a été exceptionnellement rigoureuse, n'ayant pas même un moment pour secouer, rapiécer, rafistoler nos effets délabrés. On a trouvéaussi que nous étions trop riches des parts de prises qui nous revenaient par suite des razzias ou autres coups de main de guerre ; au lieu de laisser aux capteurs ces misérables petites sommes qu'ils gagnent au prix de mille fatigues, de mille privations et de tous les dangers de la guerre, on ordonne qu'un tiers sera versé à TÉtat, l'autre tiers à la caisse
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coloniale, et qu^nfin le dernier tiers restera aux capteurs! Qu^ils viennent donc, ces sales écomifleurs de pièces de six liards, passer ici la moitié d'une des nuits que nous avons endurées; ils verront si les soldats qu^ils trouvent si riches et qui sont aujourd'hui couvens de haillons, ont seulement de quoi acheter un bout de toile pour se vêtir et de quoi se procurer, au poids de Tor, un peu de sucre pour refaire leurs estomacs fatigués. — Un beau jour, ces vils agioteurs s'établiront sur le sol que nous avons couvert de notre sueur et de notre sang; alors, ils nous refuseront, sans doute, une planche pour nous abriter, et trouveront fort extraordinaire que nous osions revendiquer une petite place dans un coin de baraque, sur cette terre où ils n'auraient jamais f... les griffes si nous ne l'avions conquise. Ces infâmes financiers, grands tripoteurs de nos affaires gouvernementales, ne vont-ils pas jusqu'à menacer le général Lamoricière, s^il manque encore de se conformer à leur ordre saugrenu sur les parts de prises, de lui retenir, sur ses appointements, le montant des sommes dont il se sera permis de disposer !... C'est ainsi pourtant que Ton traite les hommes qui usent leur génie, leurs talents, leur persévérante énergie, et se tuent à la tâche pour rendre à la France sa puissance et sa gloire. C^est ainsi que nos chefs de TÉtat mettent au niveau d'un misérable valet à gages, à qui Ton retient cent sols pour avoir cassé une carafe, ce soldat qui est le seul capable de soutenir Tétoile brillante attachée par lui à notre firmament. Lui qui, depuis quatre mois, n^a même
pas eu le temps de faire mettre un point à ses vêtements, dont le dernier fripier ne voudrait pas!...
Cest ignoble!... O mon pauvre pays, tu n'es vraiment pas digne d'avoir pour défenseurs de tes intérêts les plus cbers des hommes sachant soutenir avec fermeté le sceptre de ta grandeur!... Il est cruel de penser que les ennemis les plus acharnés de Lamoricière sont entortillés comme des serpents autour des piliers du bureau de notre gouverneur, trop disposé, malheureusement, à se laisser circonvenir et charmer par les sifflements de ces reptiles qui lui rampent entre les jambes.
Quand ce ne sont pas les piqûres de nos guêpes gouvernementales qui harcèlent notre pauvre général, ce sont les lacets de cette impitoyable administration des vivres, dirigée par de misérables intendants, qui l'arrêtent dans sa marche. Aujourd'hui que nous avons attiré sous notre bannière, à force de châtiments, toutes ces tribus réduites à la plus cruelle expression, nous ne pouvons plus aller le fusil à la main, comme nous le faisions avant, chercher notre nourriture sur les quelques grains de blé que nous leur avons laissés, ni leur prendre leurs troupeaux. Il nous faut donc recourir aux approvisionnements fournis par l'administration. Eh bieni croirait-on que, depuis un mois, le commerce civil, les habitants de Mascara, de Mostaganem ou d'Oran, ont amené ici plus de trente mille quintaux de marchandises, et que notre infernale administration n'a pas encore pu y conduire sept cents quintaux de denrées pour notre subsistance, et cela.
alors qu*elle a à sa disposition tous les transports des Garabas , du Medjehers ^ des douars de Mustapha et autres, c^est-à-dire plus de trois mille bétes de somme de tout genre : chevaux, mulets, chameaux, ânes, bœufs porteurs, etc? Au lieu d'envoyer les vivres que le général réclame à outrance, on envoie ici un tarif mesquin, pour le nolis des' moyens de transport que nous devons nous procurer, avec Tordre exprès, sous peine de retenue sur les appointements du géné^ rai, de ne pas s'en écarter d'un centime; note bien que, depuis six ans, on essaye de mettre ce tarif en vigueur dans la province de Constantine, et qu'aussitôt qu'on essaye de l'employer, on ne trouve plus un ' Arabe qui veuille louer ses animaux. Dans la province d'Oran, où l'on est maître du pays et des populations depuis environ deux mois , ce n'est qu'à force de prières, de menaces et de promesses que Ton a obtenu des Arabes qu'ils nous loueraient leurs transports pour alimenter nos postes éloignés du littoral, et encore a-t-il fallu les payer assez cher : mais, quel que soit le prix, ils nous sont indispensables dans ces circonstances; il faut donc en passer un peu par ce qu'ils demandent. Eh bien! on veut, du jour au lendemain, leur imposer les conditions rétrécies de ce tarif ridicule : ils ont donc refusé leurs moyens de transport. — Quelque chose de plus fort que tout cela : il y a trois mois, \ts Garabas ont fait un convoi d'Oran à Mostaganem et de Mostaganem à Mascara. Le croirait-on ? A Oran, notre sale administration des finances n'a pas encore payé ces Arabes!... Il a donc fallu que le général
Lamoricière, quinepeutpas encore bouger d'ici, expédiât à Oran son chef d'état-major, avec mission de cingler un peu tous ces farceurs et de se rendre, aussitôt que possible, à Alger^. pour se plaindre au gouverneur. Il est à remarquer qu'on se plaît à créer une masse de difficultés à tous ceux qui réussissent dans ce pays. Nos financiers d'Oran, pour se débarrasser des trop justes réclamations des Garabas, les ont renvoyés à Mascara se faire payer, et, à Mascara, il n*y a même pas de quoi faire la solde de la troupe. Afin de ne pas ballotter davantage les Arabes trop positifs pour s'en tenir à de nouvelles promesses, et afin de ne pas se les aliéner, dans un moment oti l'on a besoin d'eux, le général a été obligé de puiser dans toutes les bourses, chez tous les marchands, pour réunir la somme qui leur était due. Ce mauvais vouloir de la part des employés d'Oran est incroyable, d'autant plus qu'à Oran, leurs caisses sont pleines, et qu'ils nous font tous les jours des envois d'argent.
Enfin, notre général, après avoir lutté pendant quatre mois contre les difficultés de tout genre de l'immense entreprise qu'il avait embrassée, est encore obligé de combattre les obstacles que lui opposent sans cesse les hommes qui devraient être les premiers à lui aplanir sa tâche. Notre pauvre général est quelquefois navré du peu d'égards qu'on lui témoigne et du peu d'intérêt que nos gouvernants prennent aux grandes choses qu'il a faites !... Pitoyable régime parlementaire, tu n'es pas digne de comprendre des hommes de cœur qui se sacrifient corps et âme pour
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la gloire de la France!... Il te faut des épices et de la mélasse pour les empoter tout à ton aise!... Envoie donc ici tes aristocrates de comptoir, tes chevaliers du pain d'épice, ils te feront de la gloire à ta façon, assaisonnée d'une sauce de platitude digne de toi!... Pauvres ministres! comment allez- vous vous dépêtrer dans tout ce dédale qu^un homme de génie a créé, et où lui seul voyage avec tant d*an et de bonheur?
En attendant que notre gouvernement veuille prendre un parti, ce qui n*est pas chose facile, je suis toujours là, fixe au poste, prêt à lui donner tout ce que je possède de facultés physiques et morales. Je vais très-bien, mes chevaux aussi. Il nVst pas question de me retirer mon commandement, ce dont je suis enchanté. Je suis donc appelé à jouer, soit ici, soit dans Touest, encore un certain rôle. — Cette vie me va, sous tous les rapports. Je te dirai tout bas que je crois être proposé pour officier de la Légion d^honneur (fameuse affaire!)... N'en disons pourtant rien à personne. Les propositions du général vont partir aujourd'hui 7 avril. J'espère que Tannée 1843 me verra avec les épaulettes de lieutenant-colonel... Il a dû paraître déjà un rapport du général Lamoricière; je pense qu'il aura été fortement question du bataillon d'élite, et de sa manière de faire dans les dernières opérations. Un autre rapport, btaucoup plus étendu, va paraître au premier jour; il devra être bien intéressant.
La France, peut-être, comprendra un peu notre conduite dans cette province!...
Tu as dû recevoir quelques-unes de mes lettres, car je pense que, malgré le retard apporté par la mauvaise saison dans les arrivages, elles auront fini par aborder nos frontières d'Ardennes. Répondez-moi donc tous, tant que vous êtes, à qui j'expédie ces chiffons de papier que les rares instants dont je jouis me permettent de noircir. J'ai besoin de vos paroles d'amitié pour couper les longs entr'actes de l'absence. Embrasse bien pour moi oncles, tante, sœurs, que j'aime tant à suivre dans mon imagination, et sois toujours bien convaincu, mon brave frère, de tout mon attachement.
Je t*envoie 400 francs, à la garde de Dieu. Puissentils te parvenir! Je tâcherai de l'envoyer le plus tôt possible les 1 00 autres. Merci toujours. — Ma foi ! voilà encore 100 francs qui m'arrivent à l'instant, ainsi les 5oo francs sont complets. Merci, merci, cent fois merci !
Oran, 21 avril 1842.
Tu vas sans doute être bien étonné, mon cher ami, après m'avoir vu, il y a huit jours, à Mascara, de me trouver aujourd'hui à Oran. C'est pourtant ainsi que les choses se passent. — Depuis le 17, nous sommes ici ; le général Lamoricière, dont la présence était utile de ce côté, et qui était en même temps pressé de voir ravitailler sa division de chapardeurs, afin de pouvoir la remettre en campagne le plus tôt possible, a pensé que ce qu'il y avait de plus simple à faire pour atteindre promptement ce but, était d'amener à Oran tous ces
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lapins-là. Cétaitle moyen, en même temps, de donner quelques douceurs à ces fameux troubadours en guenilles, qui, depuis quatre mois, ne vivaient que de farine et d'eau. Ib referont leurs culones et leur estomac, et partiront âambards. Je t avouerai franchement que j^ai éprouvé une certaine jouissance à poovoir, pour la première fois depuis huit mois, ôter mon pantalon et mon caleçon, et me fourrer entre deux draps, sur un bon matelas, à l'abri du vent, dans une bonne chambre, avec portes et fenêtres.
Nous sommes ici pour peu de temps, je crois; nous ne tarderons pas à filer pour aller achever de chambarder les quelques tribus des environs de Tlemcen qui se permettent encore de nous être hostiles, ou à remonter le Chélif pour aller nous joindre à la division du père Bugeaud, qui doit traquer les habitants de ces contrées jusque vers les Bibans, En attendant, je me prépare; je recouds mes nippes et je me remonte en sellerie et en bête de somme, ce qui n^'est pas une petite affaire. Si j'avais quelques sols, je changerais mes deux chevaux qui, pour le moment, sont complètement hors de service; si, dans huit jours, on paruit, je serais obligé de monter à cheval sur des abcès.
Me voilà donc, comme tu le vois, encore une fois, entre deux bêtes, le c. par terre; et, pour comble de misères, j*ai, dans ce moment, Tongle du gros orteil arraché, ce qui m'empêche de marcher.
Du reste, je me porte bien, aussi bien que possible. Plus je vais, plus je vois que ma vieille carcasse est trempée dur; je ne bois que de Peau et prends trois fois
du café par jour : le matin, quelle que soit Theure, aussitôt que je me lève; dans la journée, si j'ai le temps, et toujours le soir; ce que jem^applique chaque matin par le cornet équivaut au moins à quatre des tasses que vous autres, gens honnêtes et pacifiques, vous pouvez absorber. Eh bien î jamais je n'ai l'ombre d'une indisposition; et, chose remarquable, jamais je ne suis enrhumé.
Avec tout cela, je n'ai pas de chevaux. Je n'en trouve ici que de 6 à 800 francs, et qui ne sont pas merveilleux. Je regrette de t'avoir expédié tes 5oo francs, ils me font un peu faute en ce moment; je ne pouvais pas prévoir que je décamperais si vite de Mascara. Tant pis, j'enfourcherai mes palefrois avec leurs abcès et leurs croûtes.
As-tu reçu, avez- vous reçu, ont-ils reçu les nombreuses lettres que j'ai expédiées, aux uns et aux autres, de Mascara? Depuis une éternité, je ne reçois rien de vous qui me dise que les feuilles de papier que je ne cesse de vous adresser vous parviennent. Écrivez-moi donc, braves et respectables parents, j'ai besoin de vos lettres.
Nos affaires d'Afrique continuent à ne pas mal aller ; espérons qu'elles prendront, chaque jour, un nouvel essor plus satisfaisant.
Adieu, mon brave frère ; écris-moi le plus tôt que tu pourras, et sois toujours bien convaincu de la large part d'amitié que je te garde.
Embrasse pour moi Clémence et les moutards.
Oran, 27 avril 1842.
Mon cher ami, au moment où je termine cette lettre, je reçois Tordre de partir demain avec toute la division Lamoricière. C'est bien prompt, nous ne nous attendions pas à décamper si vite. — Il paraît qu^il y a encore quelque anguille sous roche.
Nous ne savons pas où nous allons. C^est tout au plus si mes chevaux et n^ sellerie sont en état. — Enfin, il faut filer; nous voilà pour quelques mois à battre la campagne. Adieu, mon cher ami; sois toujours bien pénétré de mon attachement et de ma reconnaissance.
Mascara, 3 juin 1842.
Hier, en rentrant d'une course de dix-huit jours, mon cher ami, j'ai trouvé ta bonne grande lettre. Elle m'a fait oublier toutes mes fatigues et ces scènes de violence qui finissent par dessécher les rouages de notre frêle machine, au point de les faire crier comme des ressorts qu'on aurait oublié de graisser. Puissent donc tes pensées venir souvent adoucir les rudes épreuves auxquelles est exposé mon sec et dur personnage!
Je t'ai dit, dans une de mes lettres de la fin du mois d'avril, que nous partions, le 28, pour une course quelconque. — Le 28, en effet, nous nous sommes mis en mouvement, avec la nombreuse cavalerie arabe
du père Mustapha. Après avoir, pendant quatorze jours, voyagé sur les bords du désert, pour raser quelques tribus éloignées qui avaient manqué à leurs engagements, ou ne s'étaient pas encore soumises, nous sommes arrivés à Mascara le i6 mai.
Le père Bugeaud ayant emmené avec lui le régiment de chasseurs à cheval, celui des spahis, ainsi que la majeure partie des moyens de transport, il a fallu que notre général s'ingéniât pour organiser son train des équipages, et inventât une foule de ressources pour faire face aux éventualités de la campagne qu^il allait entreprendre.
En dépit de toutes les difficultés imaginables, il a trouvé le moyen de réunir à sa &meuse division de chapardeurs, plus flambante que jamais, des goums (ou masses de cavalerie indigène] assez considérables tirés des tribus des Hacbem, des Beni-Chougran et autres, qui, il y a six mois, nous allongeaient des coups de fusil. — C'est ainsi montés que, le i5, nous avons quitté Mascara, emportant sur le dos de nos hommes dix jours de vivres, et traînant un convoi formé des chevaux et des ânes réquisitionilés chez les Arabes, avec dix autres jours de vivres.
Nous mettons directement le cap à Test, et nous voilà filant vers l'immense pays des Flittas que nous n'avons pas eu le temps de visiter pendant Thiver, et dont la population avait paru se soumettre au père Bugeaud, lors de la première tournée dans la vallée du Chélif.
Nous allions donc nous assurer si ces honnêtes gens
étaient de bonne foi. Dès qu'ils nous virent au centre de leurs riches moissons, ils arrivèrent, de tous les côtés, pour protester de leur dévouement. Nous dûmes cesser nos ravages et nous vînmes camper sur les bords de la Mina, pendant quelques Jours, en attendant qu'ik réalisassent leurs promesses de nous amener des chevaux, du grain, etc. Mais nous ne tardâmes pas à nous apercevoir que toutes leurs flagorneries n'étaient que ruses pour se donner le temps de faire filer leurs familles et leurs troupeaux loin de nous.
Le 1 9, le général de Lamoricière fait charger sur des mulets les sacs de 25o hommes de mon bataillon, et à deux heures du matin nous nous enfonçons avec là cavalerie dans les montagnes. A cinq heures, nos goums, dispersés dans les gorges, arrivent sur les tribus, qui décampent, comme d'habitude, abandonnant femmes, enfants, troupeaux, butin. Mon bataillon, qui a suivi au pas de course, est à un quart de lieue de la cavalerie. Quelques coups de fusil m'annoncent que les tribus sont aux prises avec les nôtres. Je ne tarde pas à découvrir, dans le lointain, à travers les bois et sur les cimes des montagnes, quelques individus et quelques bestiaux en fuite. J'ordonne aussitôt un changement de direction à droite, afin de leur barrer le passage, et, après une heure de marche dans des ravins très-escarpés et très-boisés, j'arrive sur la majeure partie de la population que la cavalerie pourchassait. A force de fouiller dans les énormes précipices, remplis de buissons très-fourrés, nous avons fini par ramener, en hommes, femmes et enfants, cent qua-
tre-vingt-sept individus et six cents têtes de bétail, bœufs, chèvres, moutons, chevaux, ânes et mulets.
Le lendemain, nous apercevions, sur les hauteurs voisines, des groupes assez nombreux, et, pour la première fois depuis le mois de janvier, nous entendions siffler les balles.
Le lendemain, même démonstration. Quelques hommes d'une tribu soumise, qui se rendaient au camp, sont même arrêtés et dévalisés. Trois d'entre eux sont tués. Le 22, les groupes deviennent plus nombreux et plus compactes. Vers huit heures du matin, notre cavalerie, qui est d'avant-garde, est attaquée. Le général ordonne aussitôt à tous nos goums de se lancer franchement sur l'ennemi. Les Hachem sont en tête. Les Beni-Chougran et autres se joignent à eux; nos Mukalias (cavalerie irrégulière indigène) les suivent, et cent spahis, les seuls qu'on nous ait laissés, forment la réserve. Quelques bataillons d'infanterie, à qui Ton a fait quitter les sacs, viennent après. (Mon bataillon était d'arrière-garde.)
L'ennemi lâche pied aussitôt et perd une dizaine d'^hommes, dont un jeune chef très-influent, joli jeune homme de vingt-deux ans, d'une bravoure chevaleresque, lieutenant dans les irréguliers d'Abd-el-Kader, et qui aima mieux se faire tuer en défendant la cause de son maître, qu'obtenir par une lâche désertion quelque subvention du gouvernement français. 11 est vraiment cruel de voir disparaître de pareils caractères.
Ce brave garçon, malgré les hostilités, était venu très-souvent à nos bivouacs apporter des lettres de
iG.
M. de Mirandol, le jeune officier d^état-major fait prisonnier à Mascara. — Il s'était chargé plusieurs fois de commissions pour lui, lui avait porté du linge, du sucre, du café et autres objets que nous envoyions à notre camarade.
Il paraissait très-attaché à ce pauvre Mirandol, à qui sa mort, j'en suis bien persuadé, fera beaucoup de peine. — Du reste, nous n'avons aucune nouvelle de ce pauvre Mirandol depuis longtemps. S'il n'est pas mort, son sort doit être bien triste.
Le 23, nous entrions dans les ruines de Takadempt. Une partie de la ville avait été reconstruite. Du vaste fort que nous avions fait sauter l'année dernière, ils avaient relevé une redoute dans laquelle se trouvait une prison voûtée, d^une extrême solidité.
Tout a été encore une fois renversé, et tout ce qui existait en fait de maisons a été détruit. Dajis des silos, on a trouvé deux beaux étaux en fer fabriqués à Paris, un cric, du fer, du cuivre, etc. Le califa Ben-Tami avait réorganisé une espèce de noyau de troupes composé de deux cents réguliers, de trois ou quatre cents cavaliers, et c'est avec ces faibles forces, à la tête desquelles étaient quelques chefs restés fidèles à la cause d'Abd-el-Kader, qu'il maintenait les tribus de cette partie de la province et les empêchait de se rallier à nous.
Après cet engagement, tout a disparu ; nous n'avons plus aperçu un cavalier hostile.
Le 24, à midi, nous avons quitté Takadempt, et nous avons continué notre marche vers l'est. Nous
sommes entrés chez les Ouled-Chérif, tribu très-considérable, appuyée au désert d'un côté, et de Pautre aux montagnes qui séparent la province d'Oran de la province d'Alger. Nous sommes restés pendant quatre Jours sur leur territoire, pour recevoir la soumission de ces nombreuses peuplades et leur donner une base d'organisation. Tous les cavaliers en masse sont venus saluer les vainqueurs. — Ils nous ont amené des chevaux et apporté du blé. C'est par eux que nous avons appris ce qui s'est passé à Takadempt, depuis la chute de la puissance d'Abd-el-Kader; par eux aussi, nous avons appris que les malheureux Flittas qui avaient fait les insolents à notre passage, y avaient été poussés par le fameux Sidi-Ambarach, qui était venu, de la province d'Alger, pour faire une razzia, et par les forces réunies à Takadempt qui les traquaient assez vigoureusement.
Enfin, pendant que nous étions chez les Ouled-Chérif, les Flittas, que nous avions rasés le 19, vinrent nous faire leur soumission. On leur rendit leurs femmes et leurs enfants, mais on garda les hommes, jusqu'à ce qu'ils aient rempli tous leurs engagements. — Les affaires, comme tu le vois, allaient pour le mieux, et tout se réalisait au gré de notre général. Mais voilà bien une autre histoire! Pendant que nous revenions tranquillement vers Mascara, à petites journées, traversant les immenses contrées oti nous avions tant travaillé pendant l'hiver, et recevant partout les témoignages d'amitié de populations excessivement respectueuses, le général de Lamoricière reçoit, le 3o,
une lettre par laquelle on lui annonce quWbd-el- Kader, chassé des environs de Tlemcen par le général Bedeau, a débouché dans la plaine d'Eghrîs, au milieu des Hachem, suivi d^unc centaine de cavaliers, qu^il a entraîné quelques tribus, et qu'il jette chez les autres le désordre et Pinquiétude.
Ces nouvelles nous paraissent sinistres. Chacun s'^imagine que Tapparition de Témir, dont le prestige • est encore si éblouissant, va soulever les populations sur lesquelles il régnait il y a quelques jours; on croit que tous nos succès vont s'évanouir devant cette grande ombre qui, depuis six mois, avait cessé d'errer dans cette partie de la province... — Que faire?
Nous sommes à trente-cinq lieues de Mascara, et notre présence aux alentours de cette ville est urgente. — Malgré le soleil de plomb qui nous accable, deux jours de marche forcée nous transportent à Mascara.
Le mal était loin d'être ce qu'on l'avait supposé. Abd-el-Kader, en effet, s'était établi avec 40 cavaliers au milieu de la plaine d'Eghris, mais n'avait entraîné que quelques tentes. (Une tente est une famille.)
Les Hachem -Garabas avaient fait bonne contenance, et, loin d'écouter les insinuations de leur ancien chef, ils avaient envoyé ses proclamations au commandant supérieur de Mascara. — Les tentes qui l'avaient suivi étaient des Hachem-Cheragas, dont nous avions les cavaliers avec nous. Tout est rentré dans l'ordre, et Abd-el-Kader voit encore une fois s'évanouir ses espérances. On prétend qu'il est errant avec quelques cavaliers sur la frontière du désert.
Dans tous les cas, rentrés le 2 à Mascara, nous devions en partir, aujourd'hui 3, pour aller donner la chasse à V ombre prestigieuse. Le départ a été remis à demain, afin de permettre au père Mustapha, parti d'Oran avec tous ses goums, Garabas, Smélas et autres, de se joindre à nous, pour traquer son plus mortel ennemi.
Nos hommes ont reçu dix jours de vivres, le convoi en porte à peu près la même quantité. Nous voilà donc dehors pour une vingtaine de jours encore. Et il fait chaud!... Je t'assure qu^il faut être d^une sacrée trempe pour tenir à un métier aussi dur et aussi prolongé. — Enfin, Dieu soit loué! je vais bien, et l'intérêt qui découle de ces opérations me fait passer aisément sur les fatigues exorbitantes que nous endurons.
Mais, avec tout cela, mes deux chevaux sont sur le flanc. L'un est complètement hors de service, l'autre, le tien, celui qui a une balle dans le jarret, et que j'ai ménagé pendant ces dernières courses, pourra m'aider un peu pendant celle que nous allons entreprendre.
— Enfin, pour pouvoir aller, j'ai été oblige d'acheter à la remonte un cheval de sept ans qui me coûte 228 78. Me voilà donc à la tête de trois chevaux et d'un mulet.
Ne crois pas qu'il y ait de ma faute ni de celle de mon ordonnance dans tous les ennuis qui m'arrivent.
— Depuis les dix mois que je tiens un cheval entre les jambes, j'en ai appris plus que les trois quarts des officiers de cavalerie de France, avec leur sot paque-
tage et leur système absurde de n'avoir des chevaux que pour aller au pas et les engraisser à Pécurie.
Va donc, dans les régiments de cavalerie française, demander aux officiers^ dont pas un aujourd'hui na fait la guerre, de rester pendant vingt-quatre heures à cheval, sans desseller, par monts et par vaux, franchissant rochers et précipices! £h bien! depuis dix mois, cela ne m*est pas arrivé une fois, mais vingt fois.
Ont-ib souvent vu, ces messieurs, après des courses de dix ou douze lieues dans les pays les plus ardus, leurs chevaux arriver tout en nage au bivouac, y recevoir la pluie, la neige, sans être autrement garantis que par un mauvais morceau de couverture qui ne tarde pas à iiaire sur leur dos TefFet d*une éponge glacée?
Je défie le premier officier de ton régiment de cavalerie de Sedan de passer avec son meilleur cheval, et ses quatre pattes, là où cent fois je suis passé au grand galop. — Je ne me donne pas comme un écuyer, tant S'en faut, mais j'ai un aplomb qui me fait franchir tous les obstacles devant lesquels j'ai vu pas mal de prétendus cavaliers renâcler.
Je soigne mes chevaux, comme doivent être soignes des chevaux de guerre. Je ne les dorlote pas, je les nourris bien, je les panse bien, quand j'en ai le temps. Je ne les desselle jamais que trois ou quatre heures après l'arrivée au bivouac; je les fais bouchonner avec force... Eh bien! malgré tout, les pauvres betes sont abîmées. — Pourquoi? parce que je n'ai jamais pu
avoir que de la drogue, en fait de harnachement; que mes chevaux ont été blessés dans le principe, et quUls n^ont jamais eu le temps de se guérir complètement.
Il en sera ainsi jusqu^à ce que tu m^aies choisi à Paris et envoyé une selle des plus soignées et des plus solides. — Je compte sur toi pour cette commission délicate.
Adieu, mon vieil ami; je ne puis t'en dire plus long, nous sommes appelés au rapport chez le général de Lamoricière, qui va probablement nous donner ses instructions pour demain; adieu donc, assure bien de mon inaltérable affection, dont tu as une large part, toute cette bonne et excellente famille qui t'entoure, jeunes, vieux, anciens et nouveaux.
A toi.
A M, Bernard de Montagnac.
Mascara, 18 juin 1842.
Mon brave oncle, après les longues courses que nous sommes obligés de faire pour maintenir intacte notre œuvre tardivement ébauchée, la plus agréable compensation à toutes mes fatigues est de trouver, en rentrant, une aimable lettre de vous ou de quelqu'un de notre bonne famille ; c'est là ma récompense, et croyez qu'elle est bien douce. J'ai reçu, en arrivant à Mascara, votre lettre du i3 mai; je profite des quarante-huit heures que le général Lamoricière nous laisse, pour y répondre et vous donner quelques détails
25o LETTRES d"'uN SOLDAT.
sur ce que nous venons de faire. Comme vous avez dû le voir par la lettre que j'ai écrite à Elizé^ en date du 3 juin, c'est le 4 de ce mois que nous nous sommes mis en marche, nous dirigeant vers le sud, pour faire diversion à l'apparition d'Abd-el-Kader dans ces parages, et châtier une tribu qui lui avait donné aide et assistance. Après avoir passé à Saïda, nous sommes allés nous établir sur la ligne du désert, au centre de cette population qui nous était devenue hostile et protégeait notre ennemi. Nous sommes restés dans ce pays depuis le 8 jusqu'au 14, mangeant Forge et le blé de ces honnêtes gens. Enfin, le i3, à neuf heures du matin, nous avons vu arriver, à notre camp^ une nombreuse caravane Acortée par un goum -de cavaliers assez considérable; c'était Ja grande tribu des Djaffras qui nous amenait ses femmes portées, à dos de chameaux, dans des espèces de palanquins recouverts de tentures blanches et rouges, terminées en pointe; coup d'œil réellement fantastique et que le mirage enrichissait encore de toutes ses bizarreries. Comme les habitants du désert nous faisaient la galanterie de nous présenter leurs femmes , nous dûmes y répondre par une brillante fantasia. L'escadron de spahis qui est avec nous, et toute notre cavalerie arabe irrégulière, placés à environ deux cents mètres des Djaffras, lancent sur ceux-ci des groupes de deux, de quatre cavaliers, qui se précipitent au galop de charge, et tirent leurs coups de fusil, à brùle-pourpoint , sous le nez de ces dames (fon joli petit jeu) ; les groupes s'augmentent, la terre tremble
SOUS les pieds des chevaux, la fusillade grossit, la poussière s^élève; bientôt toutes les masses sont en mouvement; c'est un bruit infernal; et au milieu de tout ce fracas, nos houris, juchées sur leurs dromadaires, reçoivent avec impassibilité ces bruyantes et dangereuses politesses, auxquelles elles ne répondent que par un petit cri très-clair : lou-iou-iou-iou, etc., etc., qui se termine p)ar un léger gémissement ressemblant beaucoup au dernier soupir d^un jeu d'orgues. Un honnête chameau, chargé de dames, a été victime de ces aimables jeux : un galant spahi français avait oublié une balle dans son fusil, et Pa logée dans la carcasse du pauvre animal.
Le 14, nous avons levé le bivouac, où nous étions depuis le 8, sans autre bois que quelques mauvaises racines d'une certaine herbe appelée la chia, seule plante que Ton trouve dans ces immenses plaines où la végétation est nulle presque partout, excepté dans quelques bas-fonds où Ton récolte un peu d'orge ou de blé. Aussi loin que Tœil peut s'étendre, on n'aperçoit pas un seul arbre. Hier i", nous sommes rentrés à Mascara. Pendant que nous dévorions et amenions à merci cette vaste tribu des DjafFras, Abd-el-Kader circulait derrière nous, cherchant des prosélytes, en trouvant un assez grand nombre, et, avec son noyau de quatre cents ou cinq cents cavaliers, entraînait certaines portions des Hachem sur lesquelles il avait déjà fait autrefois quelques tentatives. Voilà donc notre fameux ennemi qui, chassé de Tlemcen et du Maroc, revient ici chercher sa vie sur l'ancien théâtre
de sa puissance, et réveiller dans le cœur de ses vieux serviteurs ce dévouement dont ils lui ont donné pendant longtemps des preuves si énergiques. Tout cela n^a rien d'étonnant. Abd-el-Kader se sent trop de supériorité pour abandonner la partie, ayant encore une carte entre les mains. Il veut mourir sur la brèche, avec les débris qu*il a sauvés. Cette fin est la seule digne d'un homme comme lui. Seulement, nous serons obligés de le traquer encore pendant quelque temps, et je ne doute pas que nous n^arrivions, non pas à rattraper, mais à anéantir tous ceux qui se sont rattachés à sa cause; car plus il aura de monde autour de lui, plus il lui sera difficile de trouver à faire vivre les siens sur le pays : aujourd'hui toutes ces populations au milieu desquelles il s'est jeté, sauf quelques dissidents, se sont placées sous notre domination, et n'ont d'autres moyens d'existence que les récoltes sur pied, car nous leur avons tout enlevé cet hiver. Elles ne commettront jamais la bévue de donner un grain de blé à nos ennemis, et de s'exposer à perdre en entier leurs faibles ressources, par une violation du pacte qu'elles ont fait avec nous; toutes, du reste, ont prouve qu'Abd-el-Kader n'avait plus à compter sur elles, car toutes elles l'ont repoussé à coups de fusil. Les Flittas seuls, que nous n'avions pas eu le temps de bien frotter encore, ont reçu leur ancien sultan; nous allons donc nous établir chez ces braves Flittas qui possèdent le pays le plus riche des environs, et y vivre, en orge et en blé, jusqu'à ce que tout ait été complètement ravagé. Pendant ce temps, avec les deux mille cava-
liers que commande le père Mustapha, et les tribus environnantes, nous nous chargeons d'attraper, sans trop courir, les serviteurs d*Abd-el-Kader. Au moins, nos pauvres chevaux vont joliment se refaire, au milieu de ces brillantes moissons, tandis que, si toutes les affaires avaient été terminées, il ne nous resterait plus le moindre champ à dévorer, et en raison de Tamitléqui nous lie aux tribus soumises, nos animaux auraient fait, par suite, bien maigre chère. Il est très-heureux d'^avoir toujours quelques entêtés qui ne veuillent pas baisser pavillon devant nous, c'est tout économie pour rÉtat.
Les choses en sont donc là, qu'Abd*el-Kader est aux environs de Mascara, et qu'il essaye un dernier effort; mais toutes ses tentatives seront vaines. Nous avons détruit complètement sa puissance morale et matérielle dans l'espace de six mois; il nous sera certes bien permis d'espérer anéantir en quelques jours les faibles restes de ce colosse dont nous avions édifié le piédestal. Avec des troupes comme les nôtres, rien ne peut résister. Nos affaires vont, du reste, toujours très-bien, et moi aussi ; mes deux chevaux que j'ai tant fatigués pendant l'hiver, et qui dernièrement étaient encore blessés, vont bien.
Le dernier petit cheval que je me suis procuré est très-bon ; il a le dos bien fait, peu de garrot, et se blessera difficilement, je l'espère. — J'y aurai l'œil.
Vous ne pouvez pas vous figurer le métier qu'ont fait les chevaux de certains officiers, dans ces pénibles expéditions; et, je le dis sans vanité^ il n'y a pas quatre
officiers, dans la division, qui aient fait, avec les leurs, un service comme celui que j'ai fait avec les miens. Croyez, mon cher oncle, que je m'y connais autant que le premier officier de cavalerie venu, pour ce qui est de la manière de soigner les chevaux. Lorsque pendant dix mois on en a sans cesse deux ou trois sous les yeux, que Ton couche continuellement à côté d'eux, qu'on les voit manger, boire et dormir, qu'on les a toujours entre les jambes, il faudrait être plus que cheval, plus que bourrique pour ne pas comprendre comment on doit mener ces bétes-là. J'ai acquis plus de pratique depuis le temps que j'ai des chevaux à ma disposition, que je n'aurais pu le faire pendant trente années de service, en France, dans un régiment de cavalerie.
Je ne monte jamais à cheval sans avoir inspecté minutieusement ma sellerie et mon paquetage, et je défie bien qui que ce soit de seller un cheval avec plus de soin que moi. Vous me voyez toujours, mon cher oncle, malheureux officier de tourlourous méprisant et détestant les chevaux; je les déteste toujours pas mal; car je les trouve trop stupides pour pouvoir m'y attacher, mais je les soigne comme je soignerais une bonne arme pour m'en servir avec avantage. Croyez bien que si j'avais eu de bonnes selles, jamais mes chevaux n'auraient été blessés. Je vous remercie de vouloir bien vous occuper de l'équipement que j'ai demandé à Élizé, je ne doute pas que le colonel Chatry de la Fosse ne me choisisse quelque chose de bon; du reste, ce ne sera jamais trop parfait, trop solide; car vous
comprendrez que, quand sur trois cent soixante-cinq jours on en passe trois cent trente-trois à cheval, il faut un équipement d'une vigoureuse composition.
En voilà assez sur mes selles et sur mes chevaux. Je voudrais bien pouvoir aller passer quelques mois avec vous; mais je ne puis encore lâcher la partie, car je dois accomplir jusqu'au bout la mission dont le général Lamoricière m'a honoré. Quant à l'avancement qui peut en résulter, il n'y faut pas songer : on prend à tâche d'annihiler tout ce qui sort de la division de Mascara, et, malgré les travaux immenses que nous avons achevés, nous n'avons pas eu, pour nos malheureux sous-officiers et soldats, une seule petite décoration. Pourtant, depuis les guerres de l'Empire, jamais on n'a vu division plus active, ni troupes plus aguerries. Je voudrais que vous vissiez nos bataillons d'élite surtout; ils sont admirables. Figurez vous des carcasses d'hommes qui, depuis dix mois, n'ont cessé de supporter toutes les privations, toutes les intempéries imaginables, recouvertes d'un cuir basané comme des tiges de bottes , et sous lequel se meuvent des muscles, devenus ficelles, que le diable ne briserait pas; toujours gais, obéissant comme par enchantement à tout ce qu'on leur ordonne, comprenant qu'ils sont au-dessus des autres soldats de la division, pleins d'amour-propre, se tirant d'affaire partout, dans les positions les plus embarrassantes, sans que les officiers ou sous-officiers s'en mêlent ; en un mot, les types les plus remarquables que j'aie encore vus depuis que je roule dans le monde militaire. On est bien fier,
allez, mon cher oncle, lorsqubn a sous ses ordres des lapins comme ceux-là, et l'on est heureux de penser que la France peut produire encore d^aussi beaux caractères. J^ai, dans mon bataillon, deux compagnies du 41* et deux compagnies du i*^ de ligne (grenadiers et voltigeurs); si, par un moyen quelconque, vous faisiez tomber les deux compagnies du i*'de ligne surtout au milieu de la place du Carrousel, on grimperait sur les grilles pour les voir. Ces deux compagnies, lorsque nous partîmes de Mascara, au moisd^avril, pour Oran, restèrent à Mascara et ne vinrent pas, comme les autres, se ravitailler, se vêtir à Oran. Pendant que nousjouissions de dix jours de repos, elles continuaient à trimer ici; ces compagnies n'ont donc reçu, depuis le mois de novembre 1841, aucun effet d'habillement; elles ne sont vêtues que de pièces et de morceaux, les capotes sont devenues des vestes, les pantalons sont de toile, en grande partie recousus, rapiécés ; la coiffure? des chapeaux de toutes les formes que les hommes se sont fabriqués eux-mêmes, avec de la paille; quelques képis déformés subsistent encore et augmentent, par leur forme bizarre, le coup d*œil étonnamment pittoresque de cette troupe en guenilles, et, sous ces costumes éraillés, écourtés, rafistolés, de bonnes faces énergiques qui ne demandent que plaies et bosses. Moi qui ne suis pas toujours bien disposé en faveur des soldats, je ne cesse d*admirer ceux-ci. Ces braves gens ont fait beaucoup et n'ont pas le moindre signe de récompenses!...
1 9 maL — Nous partons aujourd'hui à trois heures de
Ta près-midi; Tordre vient de m'ètre communiqué. Adieu, mon cher oncle; exprimez à nos bons parents et amis tout ce que l'amitié vous suggérera, et croyez, pour votre compte particulier, à la plus solide de toutes les affections que le cœur de Thomme puisse nourrir.
A M, de Leuglay,
Mascara, 19 juin 1842.
Mon brave de Leuglay, vous trouverez peut-être extraordinaire de n'avoir pas reçu de réponse à votre dernière lettre, mais c'est seulement avant-hier, 17, en rentrant d'une course de treize jours, que je l'ai trouvée.
Parti d'Oran le 28 avril, arrivé ici le !•' mai, je suis reparti le i5, rentré le i*' juin, reparti le 4, enfin rentré avant-hier 17.
Ces courses réitérées ont servi à aller, dans l'Est, rallier plusieurs tribus que nous n'avions pas pu travailler l'hiver; à détruire, pour la deuxième fois, Ta-> kadempt, où Ben-Tami avait replâtré quelques maisons; à forcer la fameuse tribu des DjafTras à se soumettre, enfin à consolider l'œuvre gigantesque que nous avons si rapidement ébauchée. Abd-el-Kader, chassé de TOuest, a reparu dans la province de Mascara, à la tête d'un goum qui s'est grossi de quelques mécontents, et d'un certain nombre de réguliers qu'il a ramenés deTlemcen ou qu'il a trouvés chez Ben-Tami, ce qui lui fait environ quatre ou cinq cents cavaliers.
II a essayé, sans succès, de remuer le vieux dévouement de ses anciens serviteurs. Plusieurs tribus Tout reçu à coups de fusil; il s^est enfui chez les Flittas, qui n'ont pas assez d^énergie pour l'éloigner. — Nous panons ce soir, à trois heures de Taprès-midi; nous nous établirons chez ces honnêtes Flittas, dont nous mangerons le blé et Torge; cela leur apprendra à tenir leurs promesses. Nous serons secondés par les deux mille cavaliers de Mustapha qui viennent de faire avec nous la dernière tournée, et par les nombreux cavaliers des tribus alliées qui nous entourent. — Il faudra donc que tout ce qui est encore avec Abd-el-Kader arrive à la botte.
Cet homme extraordinaire joue sa dernière carte. Il veut finir en combattant, ce qui est une fin digne de lui.
Tout marche parfaitement, du reste, surtout cette étonnante division qui, depuis sept mois, n^a pas ea un moment de repos. — Eh bien ! il n^est pas question d'elle! On n'en parle pas plus que si elle naviguait dans les catacombes. — Nos soldats sont admirables!
Je ne sais, mon cher de Leuglay, quand je pourrai aller vous voir à Alger, car je suis bien décidé à ne quitter mon bataillon d^élite que quand on me fourrera à la porte, et je ne pense pas que notre brave Lamoricière me fourre dehors avant que tout soit fini.
Vive Dieu ! mon cher de Leuglay, la santé va toujours bien, et le cœur aussi, pour les amis comme pour la guerre. — Conservez-moi toujours une bonne part dans vos affections.
LKTTRES d'un SOLDAT. 25q
A M. Éli:{é de Montagnac.
Mascara, 27 juillet 1842.
Comme je te l'ai appris par ma dernière lettre, mon cher ami, c'est le 19 que nous avons quitté Mascara. — Cest le 25 juillet que nous y sommes rentrés. — Avec le général Lamoricière, c'est toujours de plus fort en plus fort.
Nous sommes donc allés nous établir au bord de la Mina, à quatre jours de marche de Mascara, sur le territoire d'une tribu encore un peu indécise et qui avait reçu Abd-el-Kader lors de son passage.
Nous avons moissonné depuis le 22 juin jusqu'au 6 juillet, ce qui nous a rapporté environ huit cents quintaux d'orge et quatre cents de blé, qui ont été transportés à Mascara, et, le 7,nous nous sommes mis en marche, en remontant la Mina, cinglant vers le sud-est et suivant, à petites journées, Abd-el-Kader qui marchait devant nous avec quelques malheureux Hachem.
Nous sommes encore une fois arrivés sur la ligne du désert que nous avions déjà franchie à la fin du mois de mai. — Nos hommes se sont chargés de quatre jours de bois, et nous voilà nous enfonçant dans cette immense plaine de sable, où la végétation ne se retrouve que de loin en loin, autour de quelques sources. Après deux jours de marche, nous avons vu arriver les Harars, qui s'étaient rendus à nous lors de notre premier passage.
26o LETTRES d'uN SOLDAT.
Ces Harars sont les plus grands voleurs du pays. Ils occupent une partie du désert, ne vivent que de rapines et sont, par conséquent, en guerre avec toutes les autres tribus des environs. — Ce sont les écumeurs du désert. — Tout ce qui passe à leur fwrtéc est sûr d^tre rasé. — Bien que leurs moyens d*existence soient, par le fait, un peu précaires, ils sont trèsriches. Ils ont considérablement de chameaux et beaucoup de chevaux d'excellente race.
Ces coquins-là, nous voyant traverser le désen, se sont, naturellement, figuré que ce n^était pas pourv cueillir des prunes, et qu'en leur qualité de brigands, ils pouvaient s^associer à nous pour dévaliser Abd-cl- Kader et les siens.
Voilà donc deux mille cavaliers, six mille chameaux, avec femmes, enfants, qui, tout d^un coup, se déroulent, comme un tourbillon, à la suite de notre petite colonne de deux mille hommes. — C'est bien le coup d^œil le plus pittoresque, le plus fantastique dont il puisse être donné de jouir.
Le soleil nous plombe à 45« de chaleur. La terre est brûlée, et, aussi loin que Poeil peut s'étendre, ne présente partout qu'une teinte grisâtre. Les flammes semblent en sortir et produisent les ondulations du mirage, dont les effets si bizarres font toujours plus d'impression chaque fois qu'on les voit : ce sont des armées de géants qui se plient, se replient, tournoient, voltigent; ce sont des figures, plus monstrueuses les unes que les autres, qui se déroulent, s'élèvent, gran* dissent, subissent les transformations les plusextraor-
dinaires, et, à travers tous ces êtres imaginaires ou réels, nos petits bataillons, chargés jusque par-dessus les oreilles, cheminent gaiement, au milieu d^un pays oîi deux armées turques ont été complètement détruites. Une petite source d^eau excellente, placée là par la main de la Providence, nous indique oti nous devons nous arrêter. C'est là que le bivouac va s'établir. Autour de nous s'élèvent les tentes de nos flibustiers du désert.
Les chameaux se rallient, apportant les femmes et les enfants, dans des palanquins d'un genre très-remarquable, et que je n'avais pas encore vus dans cette partie de l'Ouest oQ nous sommes allés au commencement de juin. — Ces palanquins ou atatiches ressemblent à de grandes corbeilles en forme de nacelles. C'est un assemblage de cerceaux en bois très-flexible, qui compose ce système de transport fort ingénieux. Plusieurs de ces cerceaux se croisant au-dessus de la nacelle, forment une espèce de carcasse semblable à , celle d'une capote de cabriolet, et servent à recevoir les tentures qui doivent abriter du soleil. Tout cela se relie à deux arçons en bois placés à l'avant et à l'arrière du chameau, et assemblés de chaque côté par deux traverses en croix. Tout cet échafaudage s'emboîte étroitement sur un bât en paille ou en laine. L'intérieur de l'édifice est garni de coussins et de tapis pour combler les vides formés pur les cerceaux et par la bosse du dromadaire qui s'élève dans le milieu de la nacelle; de sorte que la personne qui s'y trouve y est installée de la façon la plus moelleuse. — Des deux
côtés de la nacelle, pendent de riches tapis; ils se rattachent à un immense filet, en laine de différentes couleurs, qui couvre tout le chameau depuis les oreilles. A chaque nœud du filet, se trouvent des petits pompons de nuances variées, formant, par leurs dispositions symétriques, des dessins très-originaux. — Des cordons garnis de gros glands de laine tombent élégamment de distance en distance, et s'harmonisent parfaitement avec les couleurs du tapis, dont les tons se trouvent rappelés partout, dans le filet et dans les garnitures. La tête du chameau est couverte de plumes d'autruche formant panache. La partie supé> rieure de Vatatiche en est aussi garnie, et toute la corbeille est recouverte de toile de coton cramoisie. C'est là-dessous que repose mollement un être plus ou moins enchanteur. Tous les détails de cette installation de voyage sont agencés avec un goût exquis, et c'est au fond du désert, chez des hommes qui n'ont aucun rapport avec les masses civilisées, que Ton trouve ces assemblages luxueux qui feraient honneur à nos premiers tapissiers de Paris.
Ainsi escortés par tous ces honnêtes bandits, nous nous sommes enfoncés dans le désert. Grand nombre de silos remplis de blé et d'orge, appartenant à Abdel-Kader, ont été vidés par nos Harars. Quelques récoltes, assez riches, que ce malheureux chef*décfau avait cachées au loin, pour les soustraire à nos courses désastreuses, nous ont servi de pâture.
Enfin, le i3, nous sommes arrivés au fond d'une gorge, fermée par un rocher taillé à pic sur trois faces,
et ayant la forme d'un diadème. Au sommet de ce rocher, s'élevaient quelques cabanes; c*est sur ce nid d'*aigle qu'Abd-el-Kader avait transporté quelques matériaux échappés à la ruine de Takadempt : des outils (entre autres un tour), des armes, des munitions et des tentes.
Sur un autre rocher, au sud de celui-ci, étaient des silos très-abondants. Ils furent vidés tant par nous que par nos flibustiers.
Ce point extraordinaire s'appelle Goudjilah, Il se relie à une chaîne de montagnes assez épaisse, couverte de bois et qui borne cette première zone. Au delà de ces montagnes, au sud, s'étend une vaste plaine semblable à celle que nous venons de parcourir, et, à Test, d'immenses terrains, de même aspect, sans culture.
Notre but était atteint, nous enlevions les dernières ressources d*Abd-el-Kader, nous lui prouvions qu'en dépit du soleil de juillet, nous pouvions, sans la plus petite difficulté, parcourir, avec deux mille hommes, un pays oti deux armées turques avaient été détruites, et oïl lui-même ne pénétrait qu^en tremblant au temps de sa puissance. — Nous détruisions parmi les populations l'efiet de ses assertions mensongères qui avaient pour but de nous représenter, à leurs yeux, pour des êtres faibles, incapables de la moindre persévérance, et prêts à abandonner, au premier jour, ce que nous avions ébauché la veille.
Cette belle expédition a produit une impression immense sur toutes les tribus du cercle de Mascara. Nous les avons trouvées partout sur notre passage, et
il n^est pas un Arabe aujourd'hui qui ne soit bien pénétré de notre force. Il est vrai qu'ils en ont ressenti les effets d'une rude façon.
Jamais expédition plus belle , plus intéressante, plus hardie, n^a été entreprise.
Partis le 19 juin, avec dix jours de vivres sur le dus de nos hommes, nous sommes restés trente-six jours dehors.
Munis de nos petits moulins qui nous ont sauvé la vie pendant Thiver, nous avons, avec le blé que nous trouvions sur pied, fait de la farine, des galettes et de la bouillie.
Le 25, nous rentrions à Mascara, flambants comme le soleil qui nous chauffait les reins, n'ayant à notre ambulance que treize malades.
Nos soldats, partis avec une assez bonne paire de souliers aux pieds, avaient presque tous été obligés de se faire des chaussures avec des peaux de bœuf. — Sur cent hommes, soixante-quinze avaient les pieds ainsi garnis. A peine les malheureux bœufs que nous abattions tous les jours pour notre nourriture étaientils écorchés, que cinquante ou soixante coquins s'en arrachaient la peau. — Il était à craindre qu'ils n'allassent tailler nos bestiaux vivants, pour se confectionner une paire de chaussures à leur guise.
Au point de vue politique, l'effet moral produit par notre course est des plus importants. — Au point de vue topographique, elle a fait connaître un pays sur lequel on n'avait que des données extrêmement vagues. Et c'est avec deux mille hommes quW s*est enfoncé
dans ces contrées, où il y a dix mois on n^aurait pas osé s aventurer avec vingt mille. — Tout cela, ce me semble, mérite bien une petite mention honorable au père Lamoricièrc !
Je vais bien, aussi bien que possible.
Bon pied, bon œil, bon estomac et bon cœur, ce qui ne s'accorde pas toujours.
Malgré mes quarante ans bientôt, je n*ai pas encore signe de douleurs. — Ma carcasse, sèche comme celle d'un vieux navire, est en parfait état. Jamais d'indisposition.
Dieu veuille me protéger ainsi longtemps; je pourrai rendre encore quelques services à la patrie.
Je suis obligé de te quitter. Je vais au rapport chez le général de Lamoricière. Je reprendrai ma lettre dès que je le pourrai.
Notre général m'a appris, le 27 à midi, que les ordres les plus sévères lui avaient été lancés du ministère pour me faire rejoindre mon 6i* régiment, et, le 29, je dois partir pour Oran.-
Le 28, je dîne chez le général de Lamoricière. Il m'exprime, de la façon la plus touchante, les regrets qu'il éprouve de me voir m'éloigner de lui. — En rentrant chez moi, je trouve une lettre, sous pli ouvert, à l'adresse du général Négrier; en voici la teneur :
« Mascara, 28 juillet 1842.
a Mon général, M. le commandant de Montagnac, chef de bataillon au 61' de ligne, nous quitte
aujourd'hui pour rejoindre son régiment et passer sous vos ordres. Nommé au moment où j'allais, dans des circonstances difficiles. m*établir à Mascara, cet officier supérieur a consenti, sur ma proposition, à retarder son départ et à prendre le commandement de Tun des bataillons d'élite que je formais avec les compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 3* bataillons de nos régiments.
a M. de Montagnac a servi, dans cette situation, de la manière la plus distinguée; vous trouverez chez lui vigueur de corps, élévation et fermeté de caractère. Il est à la hauteur des missions les plus épineuses.
a Je ne fais qu'acquitter une dette en recommandant à toute votre bienveillance un officier qui m'a donné autant de preuves de zèle et de dévouement que M. de Montagnac; je ne doute point que si les occasions se présentent, il n'acquière bientôt dans votre estime le rang où il s'est placé dans la mienne.
Il Veuillez agréer, mon général, l'assurance de mon respectueux dévouement.
(( De Lamoricière. »
Dis-moi, est-ce qu'une pareille appréciation, de la part d'un homme comme le général de Lamoricière, n'équivaut pas à tous les honneurs de la terre? Est-ce qu'avec un aussi beau titre, on ne doit pas se faire enfoncer la poitrine dix mille fois à la tête de son bataillon ?
J'espère que, dans la province de Constantine, je ne serai pas au-dessous de la haute opinion que le général
de Lamoricière donne de moi au général Négrier. Adieu, )e te quitte, mon cher ami, je reprendrai ma lettre en arrivant à Oran.
Oran, 4 août 1842.
Cest le 3 que j'arrive à Oran. Ton pauvre vieux cheval, qu i depuis dix mois me rendait tant de services, se déclare morveux. Il faut Ta battre. Je me suis défait de mon gris et de ma mule; il me reste mon alezan clair, qui, malgré ses blessures et ses misères, est encore un fort beau et bon cheval; je l'emmènerai, si je trouve un capitaine assez complaisant pour le recevoir à son bord. Il me faut un cheval à enfourcher là-bas en arrivant.
Je suis heureux, mon brave ami, de la satisfaction que vous ont causée les aimables paroles de nos princes '; ce ne sera pas, je Tespère^ la dernière de ce genre que je .vous vaudrai.
Nous avons été tous profondément frappés du terrible événement arrivé au duc d'Orléans. C'est une pêne irréparable pour l'armée et peut-être la source de bien des embarras pour la France. Pauvre France! Dieu veuille la protéger!
Embrasse pour moi toute la famille et nos bons vieux parents; je vais écrire quelques lignes aux uns et aux autres. Adieu, mon cher frère; exprime bien toute mon amitié à Clémence. Je t'embrasse.
' Lors du voyage que firent à Sedan le duc d'Orléans et le duc de Nemours.