‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 10 sur 36 · LETTRE XI · texte numérisé non relu

LETTRE XI

Industrie des soieries. — Les Français ont vendu aux Etats-Unis .90 0/0 de leur consommation. — Aujourd'hui 4 0/0. — Ils ont perdu également le commerce des soies grèges. — Soie artificielle : ^ Rien n'égale l*habileté des Français à inventer de nouvelles choses, si ce n*est leur inhabileté à en tirer profit. »

Cette industrie est une des plus prospères des Etats-Unis. En 1875, il y a un peu plus de quarante ans, les Français vendaient aux Etats-Unis pour environ soixante millions de soieries qui représentaient 90 % de la consommation américaine. Aujourd'hui la population de rUnion a plus que doublé, et ses besoins ont plus que décuplé. Les Français vendent toujours à peu près le même chiffre d'étoffes de soie aux Américains, environ 60 millions ; mais ce chiffre ne représente plus que 4 % de la consommation américaine, qui est passée pendant cette période de 60 millions de francs, à quinze cents millions.

A l'abri de droits protecteurs, qui n'ont rien de bien excessif, puisque l^s Français im«

Ô4 LETTRES D^ll ^BIL ÀlféRICAlK

portent toujours la même quantité que jadis et même davantage et que les Japonais^ qui n'importaient rien en 1875, venHent aux Américains à peu près autant qu'eux, s'est constituée l'industrie nationale des soieries, qui est actuellement la plus importante du monde. H était facile à vo3 compatriotes de prendre la meilleure plaea dans eette industrie si prospère. Ils avaient le goût, la connaissance du métier, la clientèle et le capital. A part de rares exceptions, ils se sont cependant tenus à l'écart. Est-ce parce qu'ils ont l'horreur de l'expatriation ? Non, certes, car les Lyonnais tiennent la tête dans l'industrie russe des soieries. Ils possèdent également des usines en Italie et dans l'Alsace. Us sont parmi les Français ceux qui vont le plus facilement s'installer à l'étranger.

On les trouve en Algérie, en Tunisie, à Ma« dagascar, en Espagne, dons l'Amérique du Sud, dans l'Afrique Occidentale. Ils possèdent des établissements prospères en Chine et au Japon. C'est donc qu'ils ont eu peur des Américains et ils ont eu bien tort, car l'Américain pur semg, autsmt qu'on peut appliquer ce

terme à un Américain, n'a pris lui-même qu'une fiaible part au développement de cette industrie formidable»

Le roi de la soie opère avec 6tOOO métiers; il nous est arrivé de Vienne, (Autriche), il y a a5 ans.

Par ordre d'importance les deux affaires qui prennent rang après la sienne appartiennent à des Suisses, qui sont venus eu Amérique, l'un y il a quarante ans et l'autre il y a vingt ans. Ensuite, toujours par ordre d'importance, on cite une maison américainci installée dans le New England depuis trois générations. Puis, deux frères américains, qui partis de rien, sans aucune connaissance professionnelle ni technique, sont aujourd'hui à la tête d'une société au capital de vingt millions de dollars. Ils ont changé leur nom à la confionnance germanique, pour la traduction de ce même nom en anglais ; ils ont amassé une fortune considérable et ont cela de particulier qu'un seul des frères travaille à la fois tandis que l'autre s'amuse et parcourt le monde. Au bout de deux ans, l'explorateur revient fabriquer de la soierie, tandis que le fabricant va se promener à son touri

A Lyon le3 bureaux des fabricants sont généralement ornés d'un portrait de Jacquard, d'un cheval de course qui franchit une haie de taffetas noir ; chez les deux frères en question les murs sont garnis de dépouilles de lions, tigres, buffles, etc. Je cite leur exemple parce qu'il est caractéristique et pour donner aux Français un peu plus de confiance en euxmêmes. En Amérique une très forte éducation technique n'est pas toujours nécessaire.

Ensuite on peut citer la grande usine de Siinbury, qui fabrique pour quinze millions de dollars de soieries et appartient à des Allemands d'Elberfeld. Cette usine s'est spécialisée dans les articles mélangés, jqui étaient, il y a 25 ans, une spécialité absolument française. Les Français se sont laissés déposséder sans combattre, la clientèle leur appartenait exclusivement. Ce n'est pas une industrie allemande que cette maison a apportée en Amérique, mais c'est une- industrie française, car les Français étaient de beaucoup supérieurs dans cette branche de l'industrie soyeuse.

Parmi lea dix plus importants fabricants des Etats-Unis on ne peut citer que deux

Américains et un Français. C'est un champ d'activité qui vous appartenait tout entier, et que vous avez laissé prendre, non pas par les Américains, mais par des étrangers qui vous ont emprunté, pour s'installer, vos contremaîtres et vos clients. La plupart se sont établis avec peu ou point de capital et ont développé leurs affaires avec leurs profits. Ce n'est pas du reste le capital qui vous manquait.

Il y a aussi aux Etats-Unis une douzaine de fabriques de velours de soie. Parmi ces fabriques, deux sont américaines, une française, les autres ont été créées par des Alsaciens, des Allemands et des Anglais.

L'industrie de la teinture des soies, elle, a été créée par des Français, des Alsaciens et des Suisses, tous à la tête de maisons prospères. Ce qui a été fait dans la teinture aurait pu être fait dan« le tissage des étoffes.

Gnnmerce des soies»

En 1870,, après le percement du Canal de Suez, le commerce des soies grèges abandonna le marché de Londres pour venir à Lyon. Les

commerçants lyonnais établirent des maisons à Yokohama, à Shanghaï, à Canton, et aux Indes. Ils possédaient ou, commanditaient des lilatures en Syrie, en AnatoUe. Ils allèrent en Perse, en Afghanistan, acheter des cocons. Il y a quarante ans les filatures et les moulinages de soie, aussi bien en Europe que dans le Levant ou dans TExtrême-Orient, étaient contrôlés par des maisons françaises. Rien n'était plus simple que de conserver entre vos mains le marché des soies à New- York. Aujourd'hui l'Amérique importe plus de la moitié des soies produites par le monde entier, maïs ces soies sont vendues aux Américains par des Italiens, des Suisses, des Japonais et des Hindous. Votre pays n'est représenté parmi les quarante maisons qui se divisent ce chiffre d'affaires de près d'un milliard de francs que par une seule maison dirigée par une dame veuve.

Ce commerce est loin de constituer un monopole. Peut y entrer qui veut. Il y a encore des Français à Yokohama, à Shanghaï et a Canton, dont !es exportations aux Etats-Unis pourraient être distribuées par des Français. Il suffit qu*ils y vieni^erit connaissc^nt leur

métier pour trouver ici^ à monter des affaires ou à travailler dans les maisons existantes.

Industrie de k Serfe artifidéUa.

Le procédé pour fabriquer la soie artificielle avec la cellulose végétale a été découvert par un Français, capitaine d'artillerie, le comte de Chardonnet, il y a à peu près vingt ans. La Société de Chardonnet, dont le principal établissement se trouve à Besançon, a fondé des succursales en Suisse, en Italie, en Belgique, et en Hongrie. Plus tard d'autres procédés furent.découverts pour fabriquer cette soie artificielle par d'autres moyens. Les Français continuèrent à occuper une place prépondérante dans ces nouvelles inventions. On fabrique la soie artificielle en France un peu partout et un peu de toutes les manières. Il y a des usines en Normandie, près de Dieppe à Givet, à Saint-Chamond, à Saint-Etienne, et aussi dans l'Ardèche ; mais ce sont des Anglais venus plus tard à cette industrie, qui ont fondé aux Etats-Unis l'affaire la plus importante. Leurs usines situées à Marcus Hook, près de Philadelphie, fabriquent plus de cent

mille livres de soie par semaine. On peut citer ici le mot sévère mais juste : « Rien n'égale r habileté des Français à inventer des nouvelles choses, si ce n'est toutefois leur inhabileté à en tirer profit. »

Dans ce cas, comme dans tant d'autres que nous citons, ce ne sont pas des Américains qui sont venus installer et développer ces industries aux Etats-Unis. Ce sont des Anglais, cette fois, et c'est un chimiste russe qui est à la tête d'une nouvelle usine, la National Artificial Silk Company, qui se monte à Cleveland.

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