‹ Lettres d'un vieil Américain à un FrançaisChapitre 9 sur 36 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

L ouTtùsr d'art. — Il y aura toujours place pour le talwt et Fintel [igence. — • La mode; la France crée tous les modèles, des étrangers les exploitent. — Mettez votre pays en valeur. — Lc!B Français qui s'iaitalleraient chez nous ne seraient pas perdui pour la France.

J'entends le* obserTationt des gens qui liront mes lettres :

^ Nous^ sommes un pays d'artistes, nous sommes des gens de goût ; nous repoussons arec horreur cette conception du travail qui consiste à regarder la machine en défendant à l'ouvrier d'exercer son adresse et son habileté professionnelle. »

Il faut prendre l'industrie comme elle est, ou la laisser.

Les ouvriers de la Monnaie doivent fabriquer des louis et des ecus sans y incorporer leur goût ni leur fantaisie personnelle, et il en sera de même pour les pièces mécaniques qui entrent dans la fabrication des machines à coudre, à écrire, dds automobiles.

Cela veut-il dire qu'il n'y a plus de place pour l'intelligence ? Que non I

D'abord, il faut les créer, ces machines admirables qui font tout elles-mêmes, depuis des boutonnières jusqu'à des pieds de fauteuil l^ouis XV. Il faut aussi créer des modèles, et là il faut des ouvriers de premier ordre, des dessinateurs originaux. L'ouvrier habile, le .bon mécanicien ne sera jamais laissé devant une machine qui fabrique à la grosçe des vis ou des clous.- Il sera réclamé et attiré à coups de dollars dans les ateliers où l'on crée ces machines, où on les monte et où on les règle.

On fait à New- York, à Chicago, des chapeaux à la grosse ; mais il faut créer, modifier, composer les modèles qui vont être répétés des milliers de fois. On a besoin de véritables artistes. Les maisons qui se livrent à ce genre de travail les recherchent, hçmmes ou femmes, et savent les payer à des prix que l'ouvrière créatrice d'une pièce unique n'a jamais connus, peut-être jamais rêvés.

C'est encore en France qu'on vient chercher ces modèles et qu'on les paie des prix énormes. Peut-être malgré cela le bénéfice des copistes

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américains est-ll plus grand qtle cehii du créateur parisien. Qu'est-ce donc qui empêche le Créateur parisien d'aller en Amérique se copier lui-même ? Au surplus, sont-ce bien les Américains qui viennent à Paris acheter ces modèles et tirer en Amérique du même sac Un nombre infini de moutures ?

Modistes parisiennes, fées de la Mode^ essayez de prononcer les noms de vos clients Américains, et vous vous apercevrez qu'ils ne sont nés ni dans la mode, ni même dans l'Amérique du Nord- Ce sont pour la plupart dès industriels habiles, intelligents et fort laborieux, des Allemands, Russes, Hongrois, qui ont su se placer au croisement des deux courants, d'un côté la productivité créatrice infinie de l'ouvrière parisienne, de l'autre la demande illimitée des femmes américaines pour tout ce qui a le cachet français.

Pourquoi donc. Français, n'allez-vous pas en Amérique faire vous-mêmes la distribution de vos créations ? Un pareil déplacement ne serait pour vous ni l'exil, ni même l'absence prolongée, car la plupart des chefs de ces maisons américaines passent une partie de l'au*

A un FRAKÇAIS 75

née à Paris. C'est un champ d'actibn que vous avez négligé et qu'il vous est loisible de reprendte quand vous voudrez.

Pans nos Etats*Unis^ la population augmente tous les jours et là consommation encore plus. Vous n'aurez nul besoin pour vous faire jour de jouer des coudes ni de renverser des commerces établis ; il y a place pour les nouveaux venus, sane qu'il leur soit nécessaire de passer sur le corps de leurs concurrents. Ceuxci peuvent continuer leurs affaires, ceux-là en établir de nouvelles. . . ,

Ce qui est vrai de la mode est vrai d'une multitude d'autres spécialités : cela est vrai de la robe, de la bijouterie, de l'ameublement, et de beaucoup d'autres industries, dans lesquelles vous avez une avance considérable et un acquis que personne ne songe à vous contester.

Certains diront que vous faites tort à votre pays en portant votre activité au dehors. Laissez-les dire ; quoi que vous fassiez, ceux-là vous ne pourrez jamais les satisfaire. Vous irez en Amérique exploiter votre talent comme Enrico Caruso y va chaque année exploiter

y6 LETTRBS d'un VIEIL AUÉRICAIN

ses cordes vocales. S'il vous plaît de revenir en France comme lui-même revient à chaque saison en Italie, vous apporterez à la France l'aide des capitaux que vous aurez gagnés aux Etats-Unis. Vous serez un contribuable de premier ordre pour votre Gouvernement ; mais vous rapporterez autre chose que de largent : vous rapporterez des idées, des inventions, des habitudes de travail qui seront pour vous, pour vos amis, pour vos assçciés, pour vos compatriotes, de vrais trésors.

Il y a au Mexique toute une colonie de Français venus pauvres des Hautes -Alpes ; on les appelle les « Barcelonnettes ». Ils ont beaucoup fait pour le Mexique ; ils ont beaucoup fait pour leur province natale qu'ils ont enrichie ; enfin ils ont bien travaillé pour la France en maintenant au Mexique l'influence française.

Certains d'entre vous, séduits par l'atmosphère spéciale des Etats-Unis s'y fixeront pour ne plus revenir ; cela sera un gain pour les Etats-Unis, mais cela sera, aussi un gain pour la France à laquelle, pendant des générations, ils resteront attachés. Ils contribueront à

établir entre la France et l'Amérique un courant d'idées qui nous est aussi nécessaire qu!à vous-mêmes. Leur perte sera largement compensée par la quantité d'Américains qui viendront dans votre pays y dépenser leur activité et leur argent.

C'est par des échanges de ce genre que nos deux Républiques cimenteront véritablement l'alliance qui existe depuis si longtemps entre nous. ^

Les Allemands ont répandu largement l'idée que vous étiez un peuple dégénéré, en retard, mûr pour la conquête. Après leur avoir prouvé par les armes qu'ils se sont trompés, montrezleur par votre activité pacifique ce dont vous êtes capables.

Notre pensée, à nous Américains, est que vous êtes la plus grande nation du monde ; mais nous savons que dans le domaine industriel, vous avez complètement négligé de tirer parti de vos avantages. C'est une faiblesse qu'il fkut immédiatement réparer.

Pour vous y aider, nous sommes prêts à vous donner, partout et toujours, la préférence, mais il faut que vous vous aidiez vous-mêmes

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\ autrement votre pays finira un beau jour par

^ ne plus vous appartenir.

Vous avez failli être conquis deux fois. Une première fois par l'envahissement systématique et méthodique de l'Allemand dans le domaine industriel, commercial et colonial ; une seconde fois par la force des armes. Votre courage, votre souplesse merveilleuse et l'aide de vos Alliés vous permettront de reconduire chez eux, et même un peu plus' loin, vos enne^ mis. Mais ceci doit vous servir de leçon.

Si vous ne mettez pas votre pays en valeur, d'autres que vous, Alliés ou neutres, viendront vous remplacer. Déjà avant la guerre vous étiez obligés pour la plupart des gros travaux d'appeler chez vous des Belges, des Italiens, des Espagnols et même des Kabyles. Ces tâcherons ne retournent pas tous chez eux, certains restent, abandonnent la bêche, s'élèvent, et finissent par prendre dans des métiers supérieurs les places que vos fils méprisent pour devenir des fonctionnaires. A la Bourse, dans la Banque, maints bons emplois, étaient tenus par des Suisses, des Belges, des Allemands, des Arméniens, des Syriens et des Grecs.

Vos plus belief villas et vos meilleurs hôtels étaient souvent occupés par des étrangers, tan^s que vos nationaux devaient se contenter des petits trous pas chers; n'est-ce pas absurde?

Mes compatriotes pourront aussi faire leur profit de ces observations, car peu à peu les fils riches de nos grandes familles se laissent attirer vers des professions faciles, leur permettant de s'offrir des week-ends copieux et des voyages annuels en Europe. Ce ne sont pas les élêyes de nos Universités qu'on rencontre dans beaucoup de nos industries les plus prospères, où il est nécessaire d'apporter des connaissances laborieusement acquises au prix d'un apprentissage prolongé, ce sont chez nous aussi des étrangers, des Européens autres que vous, qui occupent ces situations.

Nos fils à papa préfèrent être avocats, banquiers, marchands d'immeubles. Dans la plupart des grandes entreprises les vrais Américains sont vendeurs ; s'ils sont bien doués, ils trouvent ainsi Une rémunération immédiate et un salaire élevé dès le début. Les chin^stes, les électriciens sont généralement des Suisses ou des ^Allemands mais la direction des

affaires est restée^ pour la plus grande part entre des mains américaines, et chez nous ce ne sont pas les étrangers qui habitent les meUleurs hôtels et les plus belles villas.

Il ne faut pas voir ici l'idée que l'argent est tout. Uargent est méprisable s'il ne représente que le moyen dé se procurer des jouissances, mais il est respectable quand il représente la puissance.

Vous avez prêté votre argent à la Russie, à la Turquie et au Honduras ; si vous l'aviez prêté à vos industries...

On reste confondu de voir l'activité de la France dans l'Amérique du Sud et de la comparer à son abstention presque absolue dans l'Amérique du Nord ! Que n'y eût-elle pas fait ?

Comparez aussi ces chemins de fer, ces ports si modernes faits par des Français, à ceux de la France 1 1 1

A UN FRANÇAIS 8l

LETTRF X

cha(|ue année. — line vpf^deuse frapçAÎse f Nfw-Y9fk doit conserver l'accent parisien.

Le premier des commerces qui 4evrait en bonne logique être exercé par des F|:3,nçais c'est bien celui de l'importation et de la vepte de leurs propres produits aux Etats-Unis. Or, ce n'est jd yous, ni nous qui introduisons et distribuons les hijit cent millions de francs que la France nou? vend chaque apnée.

Cette vente donne lieu à une çommissiop qui n'est p^3 inférieure 4 xo %. C'est donc quatre- vingt milliqns de francs qui vous échappent, avec lesquels on pourrait p^.yer un grand nombre d'employés et die voyageurs français,

Il n'y a qu'à lire les npms des représentante de produits français à New- York pour s'en convaîuçre. C'est en vain que vous y chercheriez des noms comme Bepoît, Durand, l'Evêque, ou Galidissard. Vous avez pjus de chapce d'y trouver ceux de Hindenburger, Berliner ou Rheinfeld.

Cependant le Français est bien vu de la clientèle, et ses produits seront toujours mieux représentés par lui-même.

Une jeune Française, à qui la gueixg. a fait quitter la place Vendôme pour venir vendre des robes à New-York, affirmait à son patron qu'avant trois mois elle parlerait l'anglais sans accent. « Gardez-vous en bien », lui répondit-il, » nous vous ayons engagée comme vendeuse française, et il convient que vous conserviez l'accent parisien. Sachez assez d'an- ^ glais pour comprendre ce que veut la clientèle, mais conservez vos fautes de langage. Elles affirment votre origine parisienne,, qm est votre première qualité. »

Venez donc dans l'Amérique du Nord, cominîs-voyageurs de France. Votre bonne humeur, votre politesse y seront mieux appréciées que nulle part ailleurs, et si vous avez perdu un bras ou un œil à la guerre, vous n'en serez que mieux reçus. Le client américain se fera un plaisir de vous acheter et parfois il vous donnera des commandes pour plus qu'il n'?

immédiatement besoin.

WAj^. ^^ , J"

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